Le Fidèle au Cœur Unique : Chronique villageoise d’amour, de deuil et de rumeurs autour de Fiodor et sa famille, entre souvenirs, commérages et secrets enfouis d’une campagne française

MON COEUR NAIME QUUNE FOIS

Le jour des obsèques de sa femme, François ne versa pas une larme.
Regarde-moi ça, je te lavais bien dit quil na jamais aimé Denise, murmurait en douce Thérèse à sa voisine Yvonne.
Doucement, à quoi bon maintenant ? Les enfants sont orphelins dun père pareil.
Tu verras, il finira par épouser Camille, ajouta Thérèse, lair entendu.
Camille ? Mais pourquoi elle ? Tu crois quelle sintéresse à lui ? Madeleine, cest plutôt elle, son grand amour. Tas déjà oublié comment ils jouaient à cache-cache dans la grange ? Camille, elle ne voudra jamais mettre le nez là-dedans, elle a une famille, puis surtout, elle la zappé depuis longtemps.
Ten es si sûre ?
Plus que certaine. Son époux, il est chef datelier à la usine, franchement, pourquoi elle irait sencombrer de François et de sa marmaille ? Camille, elle est rationnelle. Par contre, Madeleine, elle traîne la savate avec son Michel, ça va drôlement leur faire tourner la tête à tous les deux !, assura Yvonne.

On enterra Denise, les enfants se tenaient par la main comme deux moineaux effrayés.
Louis et Pauline venaient tout juste de fêter leurs huit ans. Denise avait épousé François par amour, un amour dont elle douta toujours, tout comme les gens du village.

Certains racontaient quelle était tombée enceinte et que François avait été sommé de lépouser. Vraiment, leur petite Claire était prématurée, elle na pas vécu longtemps, et ensuite, Denise et François sont restés longtemps sans enfant.
François, la mine grise, peu bavard, avait hérité du surnom de lOurs au village, cest dire sil était avare de mots et daffection, chose que Denise savait mieux que quiconque.

Pourtant, à force de prières et despoirs, la vie eut pitié delle, du moins cest ce quon se disait sur le banc de léglise. Un jour, Denise accoucha de jumeaux dun coup !
Pauline, la copie conforme de son père pour le caractère silencieuse, verrouillée à triple tour, personne nosait deviner ses pensées. Plus proche de François, lintrépide. Louis, en revanche, semblait tissé de la tendresse de sa mère doux, attentionné, tout lopposé.

Tandis que François sciait de lautre côté de la grange, Pauline gravitait autour de lui, à laffût de ses histoires, des leçons de vie en douce. Pendant ce temps, Louis restait tout à sa maman : il balayait, portait de leau avec sa timbale, petit mais vaillant, disait Denise qui narrivait pas à comprendre sa fille chérie, mais vouait une adoration totale à son garçon.

Sur son lit de mort, Denise serra la main de Louis :
Mon petit, je vais bientôt partir. Tu resteras le chef, tu protégeras ta sœur, tu es un garçon, tu dois la défendre, elle est fragile, comprends-tu ?
Et papa ? questionna Louis.
Quoi donc ? sétonna Denise.
Est-ce que papa nous protègera ?
Je nen sais rien, mon fils. Lavenir nous le dira.
Alors faut pas que tu meures, sinon quest-ce quon va devenir ? sanglota le garçon.
Si seulement cétait moi qui décidais, répondit Denise, rêveuse.

À laube elle séteignit.
François resta longtemps assis près delle, la main dans la sienne, voûté, blême, figé dans un silence de pierre. Voilà, cest tout.

La vie reprit, doucement. Pauline, sans broncher, endossa le tablier de maîtresse de maison, car il fallait bien survivre. Trop jeune encore, elle cuisinait tant bien que mal, passait le balai, mais tout ne tournait pas rond. La sœur de François, tante Nathalie, venait souvent donner un coup de main, corriger Pauline sur lart de tenir le foyer.
Tante Nathalie, demanda Pauline un soir, tu crois que papa va se remarier ?
Va savoir ce qui lui passe par la tête Il ne me le dirait pas, répondit la tante, déjà occupée avec ses propres enfants et son mari, Pascal, dans une famille soudée.

Et si jamais tu nous prendrais chez toi ? insista Pauline.
Arrête, voyons. Ton père vous aime, il ne laissera jamais personne vous faire du mal, lui assura la tante.

Pendant ce temps, le bourg bruissait des ragots sur la flamme rallumée entre François et Madeleine.
Elle est tombée sur la tête, cette Madeleine, pour se remettre dans les filets de François en oubliant son bougre de mari ! ricanaient les commères à la sortie de la boulangerie.

Allez les filles, on remballe le conseil des pipelettes ! gronda le président de la coopérative, Maxime, dune voix grave.
Vous croyez connaître vos voisins, mais vous nen savez rien !

Il est vrai quentre Madeleine et François, il y avait eu une passion digne dun roman de gare. Mais François avait été envoyé dans une ferme des Ardennes, pour sauver les récoltes, et il était resté absent deux mois. Pendant ce temps, Madeleine sétait entichée de Michel Poirier. François, de retour, lapprit, colla un pain à Michel (comme on dit), et tourna le dos à Madeleine à jamais.

Du coup, Madeleine épousa Michel. Un bon à rien porté sur la bouteille, coureur invétéré, et la pauvre Madeleine sanglotait sur son sort, regrettant davoir laissé filer un homme sobre et besogneux comme François, même bourru. Cest à cette époque que tout le monde remarqua combien François se rapprochait de Denise, et Denise sépanouissait à vue dœil, telle une violette des prés tout le monde en parlait.

Cest fou, ce que lamour peut faire, soupiraient les anciens du village.

Denise, elle, aimait François en secret depuis des années difficile de rivaliser avec Madeleine, la star locale. Mais la vie réserve des surprises Après quelques sorties, ils passèrent devant Monsieur le Maire.
Le mariage fut modeste, rien de clinquant. François, à part sa sœur Nathalie, navait pas de vraie famille. Denise navait que sa mère, vieille et discrète, que tout le monde soupçonnait davoir eu Denise du maire de lépoque, Monsieur Victor Perrin, mais nul nen parlait à voix haute. Sa mère, Josiane, belle femme certes, mais jamais mariée, rendue populaire auprès des hommes et indésirable auprès des femmes. Denise navait rien delle, et qui peut reprocher à une fille ce que fait sa mère ?

Les habitants plaignaient Denise, surtout en la voyant épouser François.
La pauvre, maugréait Lucienne au lavoir, il ne laimera jamais, ça va être la croix et la bannière jusquà la fin prédisait-elle.

Paradoxalement, jamais un homme na été plus fidèle à sa femme que François. Leurs quinze ans de mariage, pas une ombre, pas une engueulade. Les gens finirent par sy habituer, jusquà cet hiver où Denise tomba gravement malade. On apprit que cétait une affaire fichue, incurable.

Ce jour-là, François rentrait du travail.
François, si ça te chante je passe te voir une heure, japporte des petits gâteaux pour tes enfants, fit Madeleine en agitant un saladier bien garni.
Merci Madeleine, mais Nathalie nous en a déjà cuisiné hier.
Oui mais tu sais, cest de bon cœur.
Pareil pour ma sœur, elle aussi, elle la fait avec le cœur.
François viens ce soir au vieux moulin, on bavardera, lança-t-elle, les yeux pétillants.
Pour quoi faire ?
Tu te souviens pas de tout ce quon a vécu ?
Ce qui est passé est bien enterré Mes enfants, je les aime, Denise aussi Mais bon, Denise, tu ne la ramèneras pas, répondit Madeleine.
Mais lamour, ça ne meurt jamais.
Tas jamais aimé Denise. Tu tes marié par dépit, pour me faire de la peine !
Madeleine, rentre chez toi, murmura François.
Il pressa le pas sans se retourner, où lattendaient ses enfants.
Madeleine, plantée seule au milieu de la rue, neut que ses regrets pour compagne.

Le temps passa, les enfants grandirent. Tante Nathalie rendait visite, et elle savait désormais que son frère nétait fait que pour aimer une seule fois.
Pauline, jai entendu dire que tu traînais avec Grégoire Fournier lança la tante dès lentrée.
Oui. Pourquoi ? répondit Pauline, belle et grande à présent. Quelle beauté, pensa Nathalie.
Rien, je disais ça comme ça. Mais fais gaffe, sois prudente !
Pourquoi donc ?
Tu sais bien tu nes plus une enfant maintenant.
Tatie, je laime à la folie, cest pour toute la vie.
Cest ce quon croit toujours
Je le sais, moi.
Peut-être, mais Grégoire, tu lui as demandé ?
Sil me trahit, je ne pourrai jamais aimer quelquun dautre.
Ça, je te crois, dit Nathalie.

Le soir, Louis et Pauline attendaient leur père.
Il traîne, papa, dit Louis.
Cest vendredi.
Eh alors ?
Il va sur la tombe de maman, chaque mercredi, vendredi et dimanche.
Comment tu sais ça ? demanda Louis, les sourcils en lair.
Tes bouché, Louis, tu sens même pas ce que ressent notre père

Ils empruntèrent le petit chemin du potager pour arriver au cimetière. Pauline montra une silhouette voûtée.
Regarde.

Louis tendit loreille.
Il entendit son père parler :
Voilà, ma Denise, cest la vie. Bientôt, Pauline va se marier, jai amassé son trousseau, avec de laide de Nathalie. On sen sort comme on peut.
Pardonne-moi, ma Denise, pour tous ces mots tendres que je nai jamais su dire. Mon cœur ten a dit beaucoup plus que ma bouche ne saurait. Les mots, cest pas mon truc, mais dans le cœur, cest plein, ma belle, prononça François dune voix cassée en séloignant du portail du cimetière.
Pauline et Louis restèrent sans mot dire. Dans les yeux de Louis, une larme soupirait la seule et unique, peut-être, quon a vu dans cette famille.

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Le Fidèle au Cœur Unique : Chronique villageoise d’amour, de deuil et de rumeurs autour de Fiodor et sa famille, entre souvenirs, commérages et secrets enfouis d’une campagne française
Quand ma belle-fille a déclaré devant tout le monde que «je n’avais plus besoin de venir aussi souvent», j’ai senti mon petit-fils me serrer la main plus fort, comme s’il comprenait bien plus qu’il n’aurait dû.