Mission Professionnelle : Déplacement d’Affaires en France

**LA MISSION**

Mi-octobre. On ne peut pas dire que le temps soit clément. Lété indien se fait désirer La nature semble avoir dautres projets.
Les feuilles jaunissent à vue dœil, se recroquevillant comme du papier brûlé. Une bruine fine tombe sans discontinuer, tandis quun vent glacial sinfiltre sous les vêtements, poussant tout le monde à chercher refuge au chaud. Six degrés à peine. Un froid de canard pour la saison

Et me voilà, contraint par le destin, envoyé en mission dans une petite ville de province.
On ma logé dans une vieille maison de deux étages, au rez-de-chaussée. Autrefois, ces appartements abritaient de jeunes ingénieurs et leurs familles. Mais les temps ont changé, et le bâtiment, désormais désert, a été reconverti en hôtel.
Pourtant, jaimais bien ce lieu. Un vieil érable majestueux veillait près de ma fenêtre. Chaque fois que jentrouvrais la croisée pour fumer, mon regard se perdait dans ses branches robustes, comme hypnotisé.

La plupart de mes journées se passaient au travail. Le soir, je savourais le silence et la lecture dun bon roman.
Dans mon Paris bruyant, cétait une denrée rare.
Un soir, alors que je tournais les pages, jai senti une présence. Quelquunou quelque chosemobservait depuis lobscurité.
Ce regard pesait sur ma peau, insistant, scrutateur.
Jai essayé de percer la nuit, mais la vitre ne reflétait que mon propre visage, pâle et tendu.
Pourtant, la sensation persistait. Une curiosité étrange, presque palpable.
Était-ce un homme ? Une bête ? Je navais pas de réponse.

Un autre soir, après une journée épuisante, je suis rentré affamé. Encore cette impression dêtre épié.
Tout en préparant un modeste repasdu saucisson, une boîte de cassoulet, du painjai ouvert la fenêtre, poussé par une intuition.
Soudain, un grand chat gris aux yeux dorés a bondi sur lappui. Un matou superbe, élégant comme un aristocrate.
Cétait donc lui mon mystérieux observateur, tapi dans les branches de lérable.
« Alors, entre », ai-je murmuré. « Tu as faim ? Viens partager. »
Le chat, après mavoir étudié pendant des jours, a approché avec une prudence royale.
Je lui ai servi des morceaux de saucisson et un peu de cassoulet. Pour le pain, je doutaisles chats en mangent-ils ? Mais la viande, cétait sûr.
Il a commencé à déguster, lentement, avec une dignité qui ma ému.
Je ne sais pas pourquoi, mais mon cœur sest réchauffé. La solitude, sans doute.

Nous avons dîné ensemble. À la fin, il restait un bout de saucisson. Le chat a posé sur moi un regard si éloquent que jai souri :
« Prends-le, si tu veux. »
Dun mouvement vif, il a saisi le morceau, balayé lair de sa queue, et disparu dans la nuit.
Jétais déçu. Jaurais tant aimé prolonger ce moment.

Les soirs suivants, la scène sest répétée. Jachetais davantagedu poulet rôti, du jambonanticipant sa visite.
Cette fois, il na pas attendu que jouvre. Il a frappé la vitre de sa patte, impérieux.
Nous avons partagé le repas, puis bavardéenfin, surtout moi. Il écoutait, ses yeux dorés semblant lire en moi.
Une heure plus tard, il a réclamé un dernier morceau et sest évanoui, comme à son habitude.

Mais une question me taraudait : à qui appartenait-il ? Où dormait-il ?
Et oui, je my étais attaché. Je rêvais déjà de lemmener à Paris.
Un ami à qui tout confier, sans jugement. Une présence vivante sous mon toit.

Les jours ont filé. Chaque soir, notre rituel. Ses yeux répondaient à mes silences, comprenaient mes humeurs.
La fin de ma mission approchait. Comment lui expliquer mon départ ? Comment le retrouver sil ne venait pas ?

Le dernier jour, jai erré dans la ville, retardant linstant. Jai acheté un sacau cas où.
Cest près dun lotissement de garages abandonnés que les cris ont jailli. Des hurlements de chat, des grognements de chien.
Jai couru.
Derrière un mur écroulé, une scène de cauchemar : une petite chatte blanc-gris protégeait deux minuscules boules de poils, tandis que quatre molosses avançaient, bavant.
Mon chatmon amiétait déjà en action. Il sétait jeté sur le premier chien, lui labourant le museau. Le sang giclait.
La chatte hurlait, les chatons tremblaient. Lui, tel un démon, bondissait de lun à lautre, les griffes en avant.
Les chiens ont reculé.

Jai brandi mon sac, inutile. Le combat était gagné.
Les bêtes ont fui, queue basse.
Jai caressé la chatte, pris les chatons dans mes bras, les ai déposés délicatement dans le sac.
« Allons-y, les petits. »
Le chat gris nous a suivis, boitant légèrement.

À lhôtel, jai examiné la petite famille. La mère et les petits étaient indemnes.
Lui, par contre, saignait près de loreille et traînait une patte.
Demain, direction Pariset direct chez le vétérinaire.

Ils disent que les rêves se réalisent. Je voulais un chat, jen ai trois.
Et je suis heureux. Une famille, même féline, cest déjà ça.
Qui sait ? Peut-être quun jour

Le cœur léger, je suis rentré chez moi avec mon trésor.
Le bonheur, ça se partage.
Cest ce que je crois.
Et vous ?

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Mission Professionnelle : Déplacement d’Affaires en France
Tu l’élèves pour en faire un chiffe-molle ? — Pourquoi tu l’as inscrit au conservatoire ? Madame Dupuis passa devant sa belle-fille en retirant vivement ses gants. — Bonjour, Madame Dupuis. Entrez, je suis ravie de vous voir. Le sarcasme fut ignoré. La belle-mère jeta ses gants sur la commode et se tourna vers Marie. — Kostia m’a appelé, tout fier, il dit qu’il va jouer du piano ! C’est quoi ce délire ? C’est un garçon ou une fillette ? Marie ferma lentement la porte d’entrée, se retenant de craquer et de hurler. — Ça veut dire qu’il va apprendre la musique. Et ça lui plaît beaucoup. — Ça lui plaît ! — Madame Dupuis siffla d’un ton méprisant. — Il a six ans, il ne sait pas ce qu’il aime. C’est à toi de le guider. Un garçon, mon petit-fils — et tu veux en faire quoi ? La belle-mère fila dans la cuisine, enclencha la bouilloire avec autorité. Marie suivit, les mâchoires crispées. — J’élève un enfant heureux. — Tu en fais une lavette, un bon à rien ! — Madame Dupuis planta ses mains sur ses hanches. — Fallait l’inscrire au foot ! À la boxe ! Pour qu’il devienne un homme, pas… un pianiste ridicule ! Marie se cala contre l’encadrement, compta jusqu’à cinq. Rien n’y fit. — C’est Kostia qui a demandé. Tout seul. Il aime la musique. — Il aime, tu parles ! — la belle-mère balaya l’argument d’un revers de main. — À son âge, Serge courait partout, jouait au hockey ! Et toi ? Il va faire ses gammes ? C’est la honte ! Un déclic se fit en Marie. Elle s’approcha de Madame Dupuis. — Vous avez fini ? — Non, pas du tout ! Il faut que je te dise… — Moi aussi, j’ai à vous dire… — Marie murmura, coupante. — Kostia est mon fils. Et je déciderai seule de son éducation. Je n’ai plus besoin de vos conseils. Madame Dupuis vira au cramoisi. — Tu… Tu te prends pour qui ? — Sortez. — Quoi ? Marie attrapa le manteau de sa belle-mère, le lui fourra dans les bras. — Sortez de chez moi. — Tu me mets dehors ? Moi ? Marie ouvrit la porte. Saisit la belle-mère par le coude et la traîna jusqu’au palier, sans lâcher prise. — Je vais obtenir gain de cause ! — siffla Madame Dupuis, furieuse sur le palier. — Je ne te laisserai pas ruiner la vie de mon petit-fils ! — Au revoir, Madame Dupuis. — Serge saura tout! Je vais tout lui raconter ! Marie claqua la porte. S’adossa, souffle coupé. On entendit encore les cris éteints derrière la porte, puis les pas furieux dans l’escalier. Enfin, le silence. La belle-mère l’avait poussée à bout. Tous ces reproches, ces conseils, ces sermons — sur l’éducation, les repas, les vêtements. Serge ne voyait jamais le conflit. « C’est pour ton bien », « Elle a de l’expérience », « Écoute-la un peu ». Sa mère était sacrée, ses paroles d’or. Et Marie subissait. À chaque visite. Mais pas aujourd’hui. Serge rentra tard. Marie savait que sa mère l’avait déjà appelé — il jeta les clés sur la commode, traversa la cuisine sans croiser Kostia, absorbé par ses dessins animés. — Kostia, mon ange, reste ici — Marie lui mit ses gros écouteurs et lança sa série de robots préférée. — Papa et moi, on va parler. Kostia hocha la tête, plongé dans l’écran. Marie ferma la porte de la chambre et alla voir Serge. Serge était posté devant la fenêtre, bras croisés, dos tourné. — Tu as viré ma mère. Pas une question. Un constat. — Je lui ai juste demandé de partir. — Tu l’as mise dehors ! Elle a pleuré pendant deux heures, Macha ! Deux heures ! Marie s’assit, épuisée de sa journée et, maintenant, de cette dispute. — Et ça ne te dérange pas qu’elle m’ait blessée ? Serge fléchit, hésita, haussa les épaules. — Elle s’inquiète pour son petit-fils. Où est le mal ? — Elle a traité notre fils de chiffe-molle, Serge. Notre enfant. Il a six ans. — Elle s’est emportée, c’est tout. Mais elle n’a pas tort quelque part, Macha. Un garçon a besoin de sport, d’esprit d’équipe… Marie regarda son mari dans les yeux, jusqu’à ce qu’il baisse le regard. — On m’a forcée à faire de la gym, petite. Ma mère avait décidé : tu seras gymnaste, point. Cinq ans, Serge, cinq ans de larmes, de souffrance à chaque entraînement, régime, douleur, supplication d’en sortir. Silence. — Je ne peux plus voir une salle de sport. Encore aujourd’hui. Je veux épargner ça à mon fils. Il voudra du foot, ok, mais seulement s’il le veut lui-même. Jamais par contrainte. — Ma mère veut juste le meilleur… — Qu’elle fasse un autre enfant et l’éduque comme elle veut — Marie se leva. — Kostia, c’est fini, ils ne décideront plus pour lui. Ni elle, ni toi si tu te ranges de son côté. Serge voulut protester, mais Marie était déjà sortie. Le reste de la soirée se passa dans un silence tendu. Marie coucha Kostia, resta longtemps dans le noir de sa chambre, écoutant sa respiration paisible. Deux jours de froid, puis Serge lança une plaisanterie à dîner, Marie rit — le dégel. Mais du sujet belle-mère, rien. Samedi matin, Marie se réveilla en sursaut. Huit heures. Trop tôt pour un week-end. Serge dormait, Kostia sûrement aussi. Qu’est-ce qui l’a réveillée ? Un bruit métallique dans le couloir. Clé tournée. Marie s’élança, téléphone serré, pieds nus. La porte s’ouvrit. Madame Dupuis sur le seuil, un trousseau de clés et un sourire triomphant. — Bonjour, chère belle-fille. Marie, en pyjama, la regardait, glacée. — D’où viennent ces clés ? Madame Dupuis agita le trousseau. — Serge me les a données. Il est passé, m’a demandé de t’excuser. Un vrai fils ! Marie cligna des yeux, essayant d’assimiler. — Que faites-vous là… à cette heure ? — Je viens chercher mon petit-fils ! Prends tes affaires, Kostia ! Mamie t’a inscrit au foot, première séance aujourd’hui ! La rage la submergea. Marie fonça dans la chambre. Serge se cachait sous la couette, dos à elle. — Debout ! — Macha, laisse… Marie tira la couette, l’agrippa et le traîna dans le salon. Madame Dupuis, déjà installée sur le canapé, feuille, l’air conquérant. — Tu lui as donné les clés — Marie, debout, cramponnait son mari. — De MON appartement. Serge restait muet, gêné. — C’est chez moi, Serge, acheté avant le mariage. Comment as-tu osé donner les clés à ta mère ? — Oh, quelle égoïste ! — Madame Dupuis balança le magazine. — « Moi, moi… » Serge pensait à son fils, lui ! Pour qu’on puisse voir Kostia, puisqu’on nous bannit. — Tais-toi ! La belle-mère suffoqua, mais Marie fixa Serge. — Kostia n’ira jamais au foot. Pas avant de le demander lui-même. — Ce n’est pas à toi de décider ! — la belle-mère bondit — Tu n’es personne ! Temporaire dans la vie de mon fils ! Tu crois être unique ? Serge ne te supporte que pour l’enfant ! Silence. Marie pivota lentement vers Serge. La tête basse. Rien. Pas un mot pour elle. — Serge ? Rien encore. — Très bien — Marie hocha la tête, froide et claire. — Temporaire. C’est fini aujourd’hui. Prenez votre fils, Madame Dupuis. Serge n’est plus à moi. — Tu n’as pas le droit ! — la belle-mère pâlit. — Tu ne peux pas l’abandonner ! — Serge, tu as trente minutes. Fais tes bagages et sors. Sinon, je te mets dehors en pyjama. — Macha, attends, parlons… — On a déjà parlé. Puis elle sourit, ironique, à la belle-mère. — Gardez les clés. Mais les serrures changent aujourd’hui. …Le divorce dura quatre mois. Serge essaya de revenir, appela, envoya des fleurs. Madame Dupuis menaça de recours, de justice, de relations. Marie prit un bon avocat et coupa tous les ponts. Deux ans s’écoulèrent. Trop vite. …Le grand salon de l’école de musique bruissait. Marie, troisième rang, serrait le programme : « Konstantin Voronov, 8 ans. Beethoven, Ode à la Joie ». Kostia entra sur scène, concentré, en chemise blanche et pantalon noir. S’assit au piano, posa les mains. Les premières notes remplirent la salle. Marie en cessa de respirer. Son fils jouait Beethoven. À huit ans, par choix, par passion, par effort. Il avait sélectionné cette œuvre lui-même. Le dernier accord retentit, la salle applaudit à tout rompre. Kostia se leva, salua, repéra sa mère, lui adressa un sourire éclatant. Marie, les larmes aux yeux, applaudissait. Un bonheur pur. Tout était bon. Elle avait eu raison — placer son fils au-dessus de tout, des avis, du mariage, de la peur de la solitude. C’est ça, être mère…