Vingt-quatre heures sans mensonge : Quand Paul découvre que son client n’a toujours pas appris son texte, il reste trois jours avant le Nouvel An et, dans le studio, on prépare déjà le feu d’artifice qui n’aura pas lieu. — Pas de «chers amis », dit-il en regardant le prompteur. — C’est même plus ringard, c’est mort. On dira «bonsoir». Sans «chers». Le candidat, président d’une région de taille moyenne mais d’ambition démesurée, bâille et se gratte la nuque. — Et «mesdames et messieurs» ? demande-t-il. — Ils nous respectent, non ? — Non, répond Paul machinalement, puis il se reprend : — Mais on fait semblant qu’ils nous respectent, et eux font semblant d’y croire. C’est comme ça, la fête. Dans la salle louée au quatrième étage, il y a trois projecteurs, un sapin factice et un fond vert avec l’image de l’Élysée. Devant Paul, deux versions du discours : la première — classique, «nous avons accompli beaucoup, mais il reste à faire», «chacun de vous», «ensemble» ; la seconde — un peu plus «humaine», avec une histoire inventée sur le président fêtant jadis le Nouvel An dans un HLM. Tout est faux. — On commence par des remerciements, dit Paul en tendant la première feuille, puis une promesse, puis une image chaleureuse de la famille, et enfin un pont vers l’avenir. Surtout pas de détails, seulement des émotions. Vous n’êtes pas un comptable, vous êtes un symbole. — Je ne suis pas comptable de toute façon, sourit le président. — En maths, j’étais redoublant à l’école. — Tant mieux, répond Paul. — Les caméras sont dans une demi-heure. On répète. Il n’écoute déjà plus le client qui bute sur «inclusivité», il pense au montage : le discours passera en différé, mais devra résonner comme du direct. On ajoutera la neige dehors, les douze coups aussi. L’essentiel — la voix, qui doit sonner vraie, comme improvisée. C’est son atelier : des voix étrangères, des accents placés, la fausse sincérité dosée. Paul aime cette transformation : faire d’un fonctionnaire gris et craintif un «leader» charismatique. Comme du son brut, on extrait une piste pure. — On parle des hôpitaux ? demande le président. Paul regarde le texte. — On dit «nous continuons d’améliorer la qualité des soins». Ça veut tout et rien dire. Ceux qui ont des soucis entendent que vous admettez le problème. Ceux pour qui tout va bien vous trouvent bon élève. Surtout, pas de précisions. — Mais on a quand même… — le président fait un geste vague. — Bon, tu sais mieux. Il sait effectivement mieux. Pas en médecine, mais dans l’art de ne pas parler de la médecine. Deux heures plus tard, alors que le staff démonte les éclairages et que la maquilleuse retire le fond de teint du président, Paul corrige déjà le communiqué : «le président de région fait le bilan de l’année et annonce ses projets». Il efface «annonce», remplace par «met en avant». Moins de concrétions. Dans la pièce d’à côté, on rit — c’est la discussion du pot de fin d’année. La directrice de com, une femme fine aux cheveux décolorés, glisse la tête : — Tu viens demain, après la réunion ? On n’est pas des bêtes, faut bien s’amuser. — Sauf incendie urgent, répond Paul. Chez nous, on programme même les urgences. Elle ricane. Paul regarde l’écran : un message de sa femme clignote : «Tu viens à l’Arbre de Noël de Lucas ? Il t’attend.» Il a déjà écrit «J’ai une émission, je ne peux pas», mais n’a pas envoyé. Il sait qu’il le fera — puis réécrira la publication de vœux pour Instagram, en supprimant «cher». Le président n’aime pas sa région, il aime le pouvoir et le silence. Paul ne se voit pas en salaud. Plutôt comme un maître du packaging. Les gens veulent une histoire à Noël, il la leur sert. Au lieu d’un rapport et de tableaux, une jolie narration sur «on s’est rapprochés». Au lieu d’avouer l’échec, la promesse de «redoubler d’efforts». Le mensonge n’est pas tant une tromperie qu’une huile sociale indispensable à la mécanique. Jusqu’au lendemain. À la veille du réveillon, il s’éveille la bouche sèche, obsédé par la phrase «Nous avons fait beaucoup». Elle ne lui paraît plus aussi habile. Son téléphone vibre : sa femme, «Tu viens vraiment ? Lucas a préparé un poème.» Il clique «écouter», puis «répondre» et dit : — Je viendrai… Sa gorge se serre. Le mot «viendrai» bloque. Paul tousse, reprend : — Je… ne pourrai sans doute pas. J’ai du travail. Je vais encore rater ça. Il a honte, mais la phrase sort sans effort. Sa femme répond vite : — Je m’en doutais. Aucune remontrance, juste de la lassitude. Vingt minutes plus tard, il est en voiture dans les bouchons. La radio plaisante sur les listes de résolutions. Puis, soudain, coupure générale : sur toutes les fréquences, le même message : «Un phénomène inhabituel touche le monde entier, annonce le présentateur. Les gens n’arrivent plus à prononcer des affirmations mensongères : à chaque tentative, malaise, spasmes, troubles de la parole… Aucune explication pour l’instant. Les autorités appellent au calme.» — N’importe quoi, marmonne Paul. Encore un canular viral. Mais quand il ajoute «ça va passer dans deux heures», sa langue refuse d’obéir. Il jure et se tait, irrité : il n’aime pas quand le scénario déraille. Au QG, chaos. D’habitude, en décembre, tout suit le rituel : discours, communiqués, liste d’invités. Aujourd’hui, dans la salle de réunions, trois chaînes d’infos parlent du même sujet. Sur l’une, l’animateur tente une vanne, mais s’arrête, tousse : «Je ne sais pas ce que c’est. J’ai peur.» Sur une autre, une experte, sûre d’elle, dit «aucune preuve», grimace et avoue lire des synthèses scientifiques sans rien comprendre à ce phénomène. — C’est quoi ce délire…, commence la directrice com, stoppée par une grimace : elle voulait adoucir son juron. — Bien, on travaille. Paul, explique. Il veut dire : «C’est temporaire, on attend», mais son propre son sort : — Je ne comprends pas. Si c’est réel, notre scénario est fichu. — Pourquoi ? — le président apparaît. — Hier, vous avez menti à chaque phrase, explique calmement Paul. Si le phénomène est réel, la vidéo l’émettra en bégaiement. En le disant, il se crispe : d’ordinaire, il nuance : «approximations», «petites extrapolations». Là, pas moyen d’adoucir. — Peut-être que ça marche qu’en direct ? propose le président. La vidéo est déjà prête. On lance la vidéo. Sur le mot «tout», l’image saute, le son grésille, le visage se tord, comme étouffé. Puis coupure. Silence. — Montage ? demande l’opérateur, blême. — Non, répond Paul. C’est… Il veut dire «anomalie» mais sa langue choisit : — Interdit. Ils fixent l’écran figé. Le président enlève ses lunettes, se masse le nez. — Je ne peux pas dire qu’on a tout fait, parce que c’est faux, dit-il lentement. — Oui, répond Paul. Vous avez fait une partie. Parfois bien, parfois mal. Mais pas tout. — Et maintenant ? — la directrice com. — On passe sur France 2 dans 24 heures, en direct, tout le monde attend les paillettes. On va leur servir un rapport du Conseil d’État ? Paul ouvre son ordi. Il tape : «Nous avons beaucoup fait, mais…» Il tente de corriger «beaucoup» en «ce que nous avons pu», la main tremble. Il réalise qu’il ne peut plus commencer de la même manière. — On va tester, dit-il. Dites une phrase manifestement fausse. Le président hausse les épaules : — J’adore me lever à 6h pour faire du sport. Sur «j’adore», son visage se contracte, erreur, yeux larmoyants. — Je… déteste, souffle-t-il enfin. Mais j’en fais parfois, parce que le médecin insiste. — Compris, murmure Paul. Ça fonctionne. La journée devient un festival de ratages. Le service juridique crie : leur promoteur immobilier, lors d’une interview, avoue qu’il rogne sur les matériaux pour augmenter la marge. Son attaché tente d’éluder, mais finit par lâcher qu’ils n’en ont rien à faire sauf la rentabilité, le reste n’est que façade. Dans les tchats du QG volent des captures d’écran de réseaux sociaux. Sous les vœux des marques : «vous avez licencié la moitié du staff», «vous avez augmenté les prix en prétendant nous aider». Les community managers tentent de répondre, mais sortent des phrases comme : «on s’en fiche, on applique le protocole», puis effacent, trop tard, les captures circulent déjà. — C’est invivable, dit quelqu’un. Le monde ne tourne pas ainsi. — Il tourne sur l’auto-illusion, répond Paul, surpris d’être si nu : sans embellissement, ça grince. Il voudrait ajouter que c’est peut-être salutaire, mais ne trouve pas la force. Au JT de midi, le président de la République apparaît, sans assurance. À la question «Vous contrôlez la situation ?», il commence «Bien sûr», puis ose : «Partiellement. Beaucoup non.» Le pays retient son souffle. — Si même lui ne peut pas, souffle la directrice com, c’est du sérieux. — C’est partout, dit Paul. Ça ne vise pas que nous. — Ça ne nous aide pas, grogne-t-elle. Le soir, ils se retrouvent dans une pièce sans fenêtres. Sur la table, une pile de vieux discours et de synthèses. La télé sans le son : un maire avoue en direct qu’il n’a pas lu le budget voté. — Il me faut un nouveau texte, dit le président. Que je puisse le dire sans être lynché. — Ce n’est pas un texte qui vous faut, dit Paul, mais un format. Si vous faites comme d’habitude, vous serez détruit. Si vous vous confessez, on vous dira faible. Il faut une troisième voie. — Laquelle ? demande la directrice com. Paul l’ignore. Les schémas habituels ne marchent plus. Impossible de promettre «un logement pour tous», si ce n’est pas réalisable. Impossible de dire «Nous bloquerons les prix», si l’inflation sévit. Impossible même de dire «chers amis», quand l’esprit s’emporte. Il observe le président : fatigué, désemparé, mais pas malfaisant. Un homme à qui on a retiré sa langue coutumière. — Essayons autrement, dit Paul. Je vous pose des questions. Vous répondez sincèrement. On compose le discours à partir de ça. — Tu veux que je m’enterre en direct ? ironise le président. — Je veux qu’au moins une fois vous disiez aux gens ce que vous pouvez tenir, répond Paul. Il se surprend lui-même. — D’accord, soupire le président. Vas-y. Ils restent là jusqu’à minuit. Paul questionne : «Qu’avez-vous vraiment accompli cette année ? Pas sur le papier, mais en vous.», «Qu’avez-vous raté ?», «Qu’est-ce qui vous fait peur ?», «Que souhaitez-vous réellement, pour vous ?» Parfois, le président esquive, mais il bloque tout de suite, obligé : — Je n’ai pas voulu me rendre sur le lieu d’un accident, par peur de la foule. — Je ne lis pas tous les rapports, je survole. — Je ne crois pas pouvoir régler le problème des routes en un an. — Je veux être réélu, pour garder mon statut et mes gardes. La directrice prend des notes, le teint gris. — Si on diffuse ça, dit-elle, on va se faire dévorer. — Si on le cache, on se fera dévorer autrement, répond Paul. Il est frappé par l’usage du «on » : il n’avait ni «client» ni «public». Il se sent maintenant à l’intérieur. À minuit, il reçoit un appel : sa femme. — Tu viens ? demande-t-elle. Il veut dire : «Je me dépêche, j’espère arriver», mais sa langue cède : — Non. Je ne viendrai pas. J’ai choisi le boulot. Pas parce qu’il est plus important, mais parce que ça me rassure. J’ai peur de ne pas savoir quoi dire avec vous. Pause. — Merci de ne pas mentir, dit-elle. Lucas récitera quand même, je filmerai. Il raccroche, regarde le brouillon du discours. Au lieu des formules, des phrases nue : «Je n’ai accompli qu’une partie des promesses.» «Je ne peux garantir que l’an prochain sera plus facile.» «J’ai aussi peur.» Ce n’est pas un discours, c’est une confession. Imprononçable en direct. — Ça ne va pas, dit le président. Les gens couperont la télé. — Oui, dit Paul. Faut le reformuler. Il s’y attelle. Pas mentir, mais structurer. Échanger «j’ai peur» contre «je comprends vos inquiétudes et les partage», enlever les détails blessants, garder l’essence. À chaque tentative d’adoucir au point de travestir, la langue résiste. Il doit trouver la formule précise et honnête. «Je n’ai accompli qu’une partie des promesses» devient : «Toutes les promesses n’ont pas pu être tenues.» Ça passe. «Je ne peux garantir que l’an prochain sera plus facile» : «Je ne promets pas une année aisée, mais je promets de ne pas feindre que les problèmes n’existent pas.» Acceptable. Pas héroïque, ni péni­tant — juste humain, maladroit. — C’est bizarre, avoue le président après lecture. Je me sens dénudé. — Mais vous ne manquez pas d’air, répond Paul. Et, peut-être, eux non plus. Le matin du 31, la ville est en expérience nerveuse. Les caissiers disent franchement qu’ils détestent la cohue. Les clients avouent acheter des bûches pour compenser la solitude. Les chauffeurs racontent leurs infractions pour rentrer plus vite. Au QG, le téléphone explose. L’administration centrale : «Vous réalisez ce que votre président s’apprête à dire en direct ? Vous gérez le texte ?» Paul répond sincèrement : — Partiellement. Il peut s’en éloigner. Mais on a fait le maximum pour éviter le mensonge. Cette fois, le mot «maximum» passe. Il a vraiment fait tout ce qu’il pouvait. La directrice, fébrile, fume à la fenêtre. — Si ça marche, dit-elle, on deviendra le «modèle de la nouvelle sincérité» dans tous les colloques. Si ça foire… — On sera licenciés, conclut Paul. Ce n’est pas la pire issue. Il pense à toutes les issues pires qu’il a vécues. La langue ne proteste pas — c’est la vérité. Une heure avant l’antenne, ils entrent au studio. Pas de décor Élysée, juste le vrai bureau du président, un petit sapin sur la table, une pile de dossiers à l’écran. — On les vire, propose l’opérateur. — C’est moche. — Laissez-les, dit Paul. Qu’ils restent. Le président s’assied, ajuste sa cravate, regarde la caméra et Paul : — Si je commence à délirer, tu m’arrêtes ? — Impossible, répond Paul. Ma langue aussi me surveille. «Trois, deux, un», dit le régisseur. On est en direct. Le président souffle : — Bonsoir. Je ne dirai pas que cette année fut facile. Elle a été dure, pour beaucoup d’entre vous et pour moi. Paul retient son souffle. La phrase passe. La suite avance, précaire. — Je n’ai accompli qu’une partie de mes promesses. À certains moments, nous avons raté, hésité devant les décisions difficiles. Vous le savez, vous le sentez. Un technicien jure à voix basse, la directrice ferme les yeux. — Je n’ai pas le pouvoir de promettre que tous les problèmes disparaîtront. Mais je promets de ne pas faire semblant qu’ils n’existent pas. Et de vous parler honnêtement, même si cette honnêteté blesse, vous et moi. Il parle, non sans hésitation, cherchant ses mots, parfois les yeux sur la feuille. Pas de formules creuses. Au lieu de «nous avons fait des progrès majeurs» : «Nous avons franchi quelques étapes importantes, mais c’est insuffisant». Au lieu de «chacun d’entre vous» : «beaucoup d’entre vous». Au lieu de «je suis fier de tous» : «je remercie ceux qui n’ont pas baissé les bras». À la fin, il s’écarte du texte. — Je veux ajouter une chose personnelle. Je n’ai pas toujours été là où on m’attendait, parce que j’avais peur de vous regarder en face. Je ne promets pas de changer du jour au lendemain. Mais je sais que ça ne peut plus continuer ainsi. Un frisson parcourt Paul : cette phrase n’était pas prévue. Mais elle passe : preuve qu’elle est vraie. — Bonne année, conclut le président. — Puissions-nous, collectivement, aller vers plus d’honnêteté. La lumière s’éteint. Silence. — Voilà, dit la directrice. — On va se faire bouffer. — Attends voir, réplique Paul. Les réactions sont mitigées. Sur les réseaux, certains : «Encore des mots, on jugera les actes». D’autres : «Au moins il n’a pas raconté de fables». Certains râlent : «On sait déjà que tout va mal, pourquoi gâcher la fête ?» D’autres remercient pour la «fin des faux-semblants». Sur les chaînes nationales, les experts s’entredéchirent. Les uns crient au «précédent dangereux», d’autres à «un symptôme d’une nouvelle demande sociale». Certains veulent voir du calcul mais, s’ils tentent de dire «c’était prévu», ils bégayent. Au QG, étrange silence. Pas de tape sur l’épaule, pas de «bravo». Chacun lit son fil d’actualité. — On n’a pas été virés, dit la directrice, yeux sur le téléphone. — De Paris, ils ont écrit : «audacieux». Puis «à analyser en séminaire». Je ne sais pas si c’est un compliment ou une menace. — Les deux, répond Paul. Il éprouve une fatigue qui n’a rien à voir avec celle d’un réveillon. Comme s’il avait dû réapprendre à parler. Son portable vibre : vidéo de sa femme. Lucas, sur une petite scène, récite son poème sur le sapin, s’arrête, regarde la caméra : — Papa n’est pas venu, mais je récite quand même. Paul regarde ça et, sans percer de justification, accepte : c’est ainsi. Il écrit : «Je suis désolé. Je ne sais pas comment réparer, mais je veux essayer.» Les doigts trébuchent, mais pas la langue : la vérité passe. Sa femme répond : «On verra.» La nuit se passe à demi-éveillé. Dehors, de vrais feux d’artifice, pas ceux qu’il monte pour les clips. On s’entend crier «Bonne année» sous les fenêtres, mais aussi «Je t’aime depuis longtemps» ou «Je reste avec toi par peur de la solitude». Des couples explosent, des dialogues s’engagent enfin. Seul, Paul pense à son métier : il s’agissait d’arrondir prudemment la réalité, sans la briser, juste la tordre selon le besoin. Ce talent, subitement, est mis en cause. Si le monde réclame ponctuellement la franchise, il faudra changer d’artisanat. Veut-il cela ? Lui aime le contrôle, la précision du mot. La sincérité est trop imprévisible. Vers l’aube, il s’endort. À son réveil, le portable vibre. Le jour se lève. Mal de tête. Des dizaines de notifications : QG, news, messages privés. Il ouvre le premier. «Apparemment, c’est fini, écrit la directrice. Je viens de dire à mon fils que son dessin est beau alors qu’il est affreux, et je n’en ai pas souffert. Teste toi.» Paul s’assied au bord du lit. Il tente : — J’irai avec joie chez ma belle-mère aujourd’hui. Aucun spasme. Une légère, vieille fausseté. Soulagement mêlé à une sorte de perte : comme si on avait éteint une lumière brutale, qu’on commençait à s’y habituer. Le téléphone sonne à nouveau. Cette fois le vice-président : — Paul, salut, voix légère, comme si rien n’avait eu lieu. Écoute, félicitations ! Le discours d’hier circule. Paris dit : «niveau inédit de confiance». On a une mission pour toi. — Quelle mission ? — Packaging de cette sincérité ! Un branding : «Notre président, le plus franc». Slogans, vidéos, tout ce que tu sais faire. Les gens adorent. Imagine : «On ne vous ment pas — on est avec vous». Tu gères ? Paul se tait. Il visualise déjà les logos, hashtags, campagnes. Il sait faire. On prend le vrai, on le formate, on le vend. Un produit à répliquer. — Tu es là ? — presse le vice-président. Faut y aller vite. Il veut répondre machinalement : «Bien sûr, c’est parti», mais la langue coince, à peine — pas interdit, mais légère résistance. Il se souvient du président : «Je ne ferai plus semblant». Se rappelle le regard de son fils. Sa propre phrase : «Je suis désolé». — Je… peux le faire, dit-il lentement. Ce n’est pas compliqué. La question, c’est : est-ce que j’en ai envie ? À l’autre bout, on rit : — Ah arrête ! Hier, on a tous exagéré, mais la fête est passée. On bosse. C’est ta vie. «C’est mon métier», voudrait-il dire. «C’est ma vie», serait un mensonge. Mais soudain, sa langue choisit : — J’ai fait ça parce que je ne savais rien faire d’autre. Je ne suis pas sûr de vouloir continuer pareil. Silence. — Tu te mets à la morale ? ironise le vice-président. T’es drôle. Réfléchis deux heures. Mais si c’est pas toi, ce sera quelqu’un d’autre. La franchise aussi, ça se vend. Faut juste en faire bon usage. Fin de l’appel. Paul pose le téléphone, va vers la cuisine, lance la bouilloire. Les idées tournent, sans plan net. Une chose le frappe : revenir à l’aisance du mensonge n’est plus possible. Non par incapacité, mais parce que chaque fois, il se rappellera le visage nu de la vérité. Il verse du thé, s’appuie à la fenêtre, contemple la cour : neige, poubelles, chien errant fouillant un sac. Rien de festif. Un nouveau sms de sa femme : «On part se promener. Viens si tu veux. Sans promesse.» Il tape puis efface. Puis écrit : «Je viendrai si je peux. Je ne promets rien. Mais j’en ai envie.» La langue ne proteste pas. La formulation est honnête. Il envoie le message, puis retourne à son téléphone, où clignotent les urgences du QG et les mails «important». Le travail reste. Le monde n’est ni meilleur ni pire. Il s’est montré, sans artifice, puis remet ses masques. Paul s’installe, ouvre son ordi, crée un nouveau doc. En titre : «Concept de communication honnête». Puis, dans la parenthèse : «sans tromperie, autant que possible». Il sourit à cette clause. Dedans, quelque chose bouge. Pas une révolution, ni une épiphanie. Un petit infléchissement. Il ignore ce qu’il va écrire, s’il acceptera la mission, s’il ira marcher en famille. Il ignore qui il sera dans un an. Mais il sait qu’il ne regardera plus le mensonge comme un outil inoffensif. Dorénavant, chaque arrondi sera hanté par la voix d’hier : «Toutes les promesses n’ont pas été tenues.» Il ferme les yeux, respire, commence à taper les premières mots. Dehors, on tire les dernières pétards ; dans les infos, on commente déjà «les 24h phénoménales de sincérité » et on cherche comment les rentabiliser en politique ou en affaires. Le monde veut faire ressource de tout. Paul tape lentement, choisit ses mots comme si derrière chaque ligne pesait non plus une tâche, mais une responsabilité. Ni saint, ni dénonciateur. Juste quelqu’un qui, un soir de Nouvel An, a perdu le droit de mentir et qui ne parvient plus à oublier ce que ça fait.

Vingt-quatre heures sans bobards

Quand Jérôme comprit que le préfet n’avait, une fois de plus, pas mémorisé son texte, il restait trois jours avant le Nouvel An, et la régie s’affairait déjà à monter une animation de feu dartifice qui, à vrai dire, naurait jamais lieu.

Pas de «chers amis», soupira-t-il devant le prompteur. Ce nest même plus ringard, cest carrément défunt. Va pour «bonsoir». Sans le «chers».

Le préfet, un gouverneur dune région dimportance moyenne mais dambitions démesurées, bâilla, gratta sa nuque et demanda, perplexe :

Et «respectés» ? On peut les appeler «respectés» ? Ils nous respectent, non ?

Non, répondit Jérôme automatiquement, puis se reprit : Mais on fait comme si, et eux font comme si ils croient. Cest lessence même de la fête.

Le studio, perché au quatrième étage dun business center typiquement banlieusard, baignait dans la lumière de trois projecteurs, une pauvre fausse sapin décorait larrière-plan et un fond vert imprimé du Panthéon jouait le rôle de la solennité républicaine. Devant Jérôme, sur la table, deux brouillons d’allocution : le premier, classique, style «nous avons fait beaucoup, mais il reste tant à accomplir», «chacun dentre vous», «ensemble». Le second, un peu plus «humain», avec une histoire émouvanteet complètement bidondun Nouvel An passé dans un HLM de banlieue à Versailles. Un conte cousu de fil blanc.

On commence par des remerciements, dit Jérôme en tendant la première page. Ensuite, une promesse. Puis une petite image chaleureuse de famille. Enfin, un pont rapide vers lavenir. Surtout pas de détails, juste du ressenti. Vous n’êtes pas comptable, vous êtes symbole.

Je n’ai jamais été comptable, rétorqua le préfet, narquois. A lécole, la prof de maths ma collé deux fois au rattrapage.

Dautant plus, glissa Jérôme. Les caméras seront là dans une demi-heure. On répète.

Il nécoutait déjà plus le préfet buter sur «inclusif» ; il pensait au montage. Lallocution passerait en différé, bien sûr, mais montée façon direct, avec la fausse neige ajoutée à limage et les coups de minuit insérés là où il faut. Tout reposait sur la voixqu’elle ait lair de jaillir du cœur, pas du script.

C’était son atelier. Des voix étrangères, des intonations calibrées, du faux dosé comme lhuile dans le moteur. Jérôme en avait presque des frissons à chaque fois quil transformait un technocrate crispé en «leader régional». Comme tirer une partition pure dun brouillon plein de bruits parasites.

On mentionne les hôpitaux ? demanda le préfet, pause entre deux phrases.

Jérôme consulta son texte.

On dit «nous continuerons daméliorer la qualité des soins», répondit-il. Cest tout et rien à la fois. Ceux pour qui cest la galère y verront une reconnaissance du problème, ceux qui trouvent ça correct feront «Bravo, monsieur le Préfet». Surtout, pas de détails.

Mais pourtant tenta le préfet, avant de hausser les épaules. Bon, tu sais mieux.

Il savait effectivement mieux. Pas en médecine, mais en esquive médicale.

Deux heures plus tard, tandis que léquipe remballait les projecteurs et que Catherine, la maquilleuse, démaquillait soigneusement le préfet, Jérôme était déjà dans son coin, travaillant la version finale du communiqué de presse : «Le chef de région a dressé le bilan de lannée et exposé ses ambitions». Il effaça «exposé», remplaça par «souligné». On coupe le concret.

Dans la pièce à côté, ça rigolait fort, on parlait du pot de fin dannée. La responsable com’, Nadine, femme longiligne à la chevelure blonde délavée, glissa la tête dans lencadrement :

Tu viens demain, après la réunion déquipe ? On va pas finir lannée sans ambiance ! Faut distraire les troupes.

Sauf urgence, répondit-il. Mais chez nous, lurgence est planifiée.

Elle pouffa et disparut. Jérôme fixa lécran : il avait un message clignotant de sa femme, Amélie : «Tu viens à la fête de Rémi à lécole ? Il tattend vraiment.» Il avait déjà rédigé sa réponse : «Jai du direct, cest impossible», sans lenvoyer. Il savait trop bien quil finirait par appuyer sur «Envoyer», puis, la nuit tombée, réécrirait encore une fois les vœux du préfet pour Instagram, juste pour retirer le mot «cher». Le préfet naimait pas sa région ; il aimait le pouvoir et le silence des couloirs.

Jérôme ne se voyait pas comme méchant. Plutôt emballeur professionnel. Les gens veulent des contes en période de fête, il leur livre le paquet cadeau. À la place dun rapport Excel : une histoire sur «on sest rapprochés». À la place dun aveu déchecs : lengagement «nous allons redoubler defforts». Le faux nétait pas un poil descroquerie, cétait la graisse qui évite à la vie publique de grincer.

Mais ce nest que ce quil pensait… jusquau lendemain.

À laubevingt-quatre heures avant la Saint-Sylvestreil se réveilla avec la bouche sèche et une phrase qui lui trottait dans la tête : «Nous avons fait beaucoup». Du coup, elle lui paraissait franchement lamentable.

Son téléphone vibrait sur la table de nuit. Amélie avait envoyé un vocal : «Tu viens vraiment aujourdhui ? Rémi a appris son poème.» Il cliqua «écouter», puis «répondre» :

Je vais venir

Sa gorge se serra. Le «venir» resta coincé, façon arête mal avalée. Jérôme toussa, tenta à nouveau :

Je je crois vraiment que je ne pourrai pas. Jai encore trop de boulot. Je vais encore rater.

Gêne. Mais la phrase passa toute seule, sans résistance. Il se tut, stupéfait d’avoir dit cela. Amélie répondit presque illico :

Je le savais.

Il sattendait à une tempête, mais il ny eut rien. Juste une lassitude.

Vingt minutes plus tard, il était coincé dans les embouteillages parisiens. La radio bavardait sur l’agitation des fêtes, les animateurs plaisantaient sur «la liste des résolutions». Subitement, le signal sauta sur toutes les fréquences, laissant place au même bulletin :

«Un phénomène étrange touche le monde entier, annonce le journaliste. Les gens déclarent ne plus pouvoir prononcer consciemment de fausses déclarations. Toute tentative de mensonge saccompagne d’un grand malaise, de spasmes, de troubles de la parole. Les chercheurs restent perplexes, les autorités appellent au calme.»

Nimporte quoi, lança Jérôme à voix haute. Encore un buzz média.

Mais en ajoutant : «Ça va durer deux heures tout au plus», il sentit sa langue coller au palais. Il jura, se tut. L’irritation grimpaitil n’aimait pas quon vienne casser son scénario.

Au QG, cétait le chaos. Dhabitude, fin décembre, tout le monde file droit : allocution, communiqués, liste des invités. Ce matin, trois chaînes dinfos tournaient en boucle le sujet.

Sur une chaîne, lanimateur, tentant den rire, lâcha «Cest du délire collectif», puis s’étrangla : «Je ne sais pas ce qui se passe, jai peur.» Un spécialiste, sur une autre, commença en fanfare : «Il ny a aucune preuve», avant dadmettre, à contrecœur, quil venait de lire plusieurs rapports scientifiques et ny comprenait rien non plus.

Cest quoi ce bazar ? marmonna Nadine en essayant de réprimer un juron. Bon, on fait avec. Jérôme, explique ce qui se passe.

Jérôme voulut dire : «Ça passera, attendons un peu», mais ce qui sortit fut :

Je ne sais pas. Si cest réel, notre script est fichu.

Pourquoi ? fit le préfet en entrant. On a enregistré hier ! On passe en différé !

Hier, vous avez menti une ligne sur deux, répondit-il calmement. Si ce phénomène est vrai, à la diffusion, vous vous mettrez à tousser en plein direct.

Instant de tension dans son propre thorax. Dhabitude, il arrangeait : «Données pas tout à fait exactes», «flexibilité nécessaire». Là, la langue refusait tout euphémisme.

Peut-être ça concerne que le direct ? espéra le préfet. Lenregistrement est fait.

Ils lancèrent le fichier dhier. Lécran montra le préfet souriant, disant : «Nous avons tout fait pour que chaque habitant ressente la bienveillance de lÉtat.» Au «tout fait», image figée, son haché, visage tordu comme sil avalait de travers. Et coupure.

Silence glacial.

Vous avez trafiqué le montage ? feint lingénieur.

Aucun trucage, répliqua Jérôme. Cest

Il voulut dire «ça doit être une anomalie», mais sa langue opta pour :

Un interdit.

Regard collectif rivé à lécran bloqué. Le préfet enleva ses lunettes, se massa larête du nez.

En gros, je ne peux pas déclarer que jai «tout fait» parce que cest faux ?

Exactement, acquiesça Jérôme. Vous avez fait quelques trucs. Parfois bien, parfois loupé. Mais pas tout.

Donc, on fait quoi ? sinquiéta Nadine. Dans vingt-quatre heures, on a lallocution en direct à France 2. Il nous faut des guirlandes et des pompons. On balance le rapport de la Cour des comptes à la place ?

Jérôme ouvrit son portable. Les doigts tapèrent par réflexe : «Nous avons fait beaucoup, mais» Il tenta deffacer «beaucoup» pour écrire «ce quon a pu», mais hésita. Pour la première fois depuis des années, impossible de commencer par la traditionnelle formule.

Vérifions, dit-il. Dites, exprès, quelque chose de faux.

Le préfet haussa les épaules.

Jadore me lever à six pour aller courir.

Au «jadore», il se tordit, toussa, les yeux embués.

Je je déteste ça, finit-il par avouer. Mais je le fais parfois pour les bilans du médecin.

Bon, souffla Jérôme. Ça marche.

La journée vira au grand chambardement. Les juristes hurlaient : leur client promoteur immobilier, interrogé par une chaîne locale, venait davouer en direct «quil chipotait sur les matériaux, sinon sa marge fondait». La chargée de com’ voulait relativiser mais, interrogée sur «la responsabilité sociale», avoua, impuissante : «On ne sintéresse quau bénéfice, le reste cest pour le décor.»

Dans le chat du QG, des captures décran pullulaient. Les internautes commentaient sous les vœux des entreprises : «vous avez viré la moitié du staff», «vous dites que vous veillez sur nous, mais vous augmentez sans cesse les prix». Les community managers, incapables de noyer le poisson, répondaient : «On respecte juste la charte.» Avant de supprimer leur propre messagetrop tard malheureusement, la toile sen régale.

Ça ne peut pas durer, lâcha un collaborateur. Le monde ne tourne pas comme ça.

Le monde tourne sur la petite tromperie, rétorqua Jérôme, réalisant qu’il parlait en homme bluffé, pas en professionnel blasé. Sans un peu de polissage, tout grince.

Il voulait préciser que cétait peut-être salutaire, mais la langue sy refusa. Il nen était pas certain.

Le midi, le président passa aux infos : visiblement déstabilisé, interrogé «Vous maîtrisez la situation ?», il commença «Bien sûr», puis sarrêta net, bredouilla, et lâcha : «Partiellement. Bien souvent, non.» La France en resta bouche bée.

Si même lui cale, grommela Nadine, c’est pas du folklore.

C’est planétaire, répondit Jérôme. Ce n’est pas contre nous.

Ça ne me soulage pas, marmonna-t-elle.

Le soir, ils se retranchèrent dans une pièce sans fenêtres. Pile de discours dannées passées, rapports, synthèses. La télé en muet montrait un maire confessant quil navait jamais ouvert le budget quil avait validé.

Il nous faut un nouveau texte, déclara le préfet. Que je peux prononcer sans crise. Et éviter de me faire virer demain matin.

Cest pas le texte, rétorqua Jérôme. Cest le format. Si vous discourez comme dhabitude, on vous découpe en rondelles. Si vous pleurnichez, on dira que vous êtes faible. Il faut une troisième voie.

Laquelle ? demanda Nadine.

Jérôme nen savait rien. Les formules dantan étaient inutilisables. Impossible de promettre «un appartement pour chacun» sans pouvoir tenir parole. Impossible daffirmer «les prix naugmenteront pas» quand linflation bricole les tickets de caisse. Même «chers concitoyens» coinçait : trop dagacement pour être sincère.

Il observa le préfet. Fatigué, déboussolé, pas odieux. Un type ayant perdu son langage.

On va faire autrement, dit Jérôme. Je vais vous interroger. Vous répondez franchement. De là, on extraira ce quon peut.

Tu veux que je creuse ma propre tombe ? grinça le préfet.

Je veux juste que vous disiez, pour une fois, ce que vous pourriez dire sans honte, répondit Jérôme.

Il en fut lui-même étonné, ce ton-là.

Allez, soupira le préfet. On y va.

Ils restèrent jusquà minuit. Jérôme posa des questions toutes bêtes : «Quavez-vous vraiment accompli cette année ? Pas selon les tableaux, mais selon vous.» «Quest-ce que vous avez raté ?» «De quoi avez-vous peur ?» «Quattendez-vous de lannée prochaine, pour vous, pas juste pour la région ?»

Le préfet tenta le flou, mais se bloqua à chaque cliché. Devait parler cash :

Je ne suis pas allé voir le quartier accidenté, javais peur de la foule.

Je ne lis pas tous les rapports, juste les résumés.

Je ne crois pas pouvoir régler les routes en douze mois.

Je veux être réélu, par peur de perdre mon statut et mes gardes.

Nadine, en retrait, griffonnait, le teint cireux.

Si on passe ça en direct, finit-elle par dire, on se fait dévorer.

Si on planque ça, répondit Jérôme, on se fait dévorer de toutes façons. Juste différemment.

Encore une surprise pour lui-même. Dhabitude, il ny avait pas de «nous». Seulement «client» et «public». Désormais il se savait soudé à la structure.

À peine minuit, le téléphone vibra. Amélie.

Tu viens ce soir ? sans salutation.

Il voulait répondre : «Je vais tarder mais je ferai de mon mieux» mais la langue refusa.

Non, dit-il. Je ne viendrai pas. Jai choisi le boulot. Pas parce quil est plus important, mais parce que cest ce qui me rassure. Jai peur de ne pas savoir te parler.

Long silence.

Merci de ne pas inventer, finit-elle. Rémi lira son poème quand même. Je filmerai.

Il raccrocha, dévisagea son écran. Brouillon dallocution, dépouillé :

«Je nai pas réalisé la plupart des promesses.»

«Je ne peux pas garantir que lannée sera plus simple.»

«Jai peur, moi aussi.»

Cétait une confession, presque inutilisable pour lantenne.

On ne peut pas lire ça tel quel, souffla le préfet. Ils couperont avant la trente-cinquième seconde.

Oui, admit Jérôme. Il faut restructurer.

Il sattela à la besogne. Ne pas mentir, mais recadrer. Transformer «jai peur» en «je comprends vos inquiétudes et je les partage». Éviter les détails trop crus, garder l’essence.

À chaque tentative de polir la vérité, la langue coinçait. Il dut tâtonner, jusqu’à trouver des formulations honnêtes mais non destructrices.

«Je nai pas réalisé la plupart des promesses» devint : «Toutes les promesses nont pu être tenues». Ça passait.

«Je ne peux pas garantir que lannée sera plus simple» devint : «Je ne peux pas vous promettre une année facile, mais je peux au moins ne pas faire semblant dignorer les difficultés». Validé aussi.

Et ainsi, mot à mot, ils reconstruisirent un texte nouveau : ni héroïque, ni repentance, mais humain, hésitant.

Cest bizarre, dit le préfet après une relecture. Je me sens à poil.

Mais vous respirez, dit Jérôme. Et eux aussi, peut-être.

Le matin du 31, tout Paris semblait en pleine expérience sociale. À la caisse, les vendeuses avouaient leur épuisement et leur agacement envers la foule folle. Les clients, dordinaire bougons, confessaient acheter trop de bûches «pour compenser la solitude». Les taxis racontaient combien de fois ils avaient grillé des feux pour rentrer plus vite.

Au QG, la ligne explosait. Les appels du centre : «Vous savez ce que votre préfet va balancer en direct ? Vous gérez vraiment le texte ?» Jérôme répondait, sincère :

On contrôle… partiellement. De toutes façons, il improvise. Mais on a fait tout pour éviter le faux gros.

Cette fois, le «tout» passa. Il navait pas triché, du moins cette nuit.

Nadine grillait cigarette sur cigarette à la fenêtre.

Si ça marche, disait-elle, dans six mois on sera lexemple du «nouvel esprit». Si ça floppe

On devra changer de job, compléta Jérôme. Ce nest déjà pas le pire.

Il pensa à toutes les chutes pires quil avait connues, et la langue resta tranquille : vérité acceptée.

Une heure avant le direct, direction le studio. Cette fois, pas de fond Pantheonjuste le bureau du préfet, avec la petite sapin, des piles de dossiers bien visibles.

On planque les dossiers ? glissa lingénieur. Pas très glamour.

On laisse, dit Jérôme. Que ça reste vrai.

Le préfet sinstalla, ajusta sa cravate. Regarda la caméra, puis Jérôme.

Si je dérape, tu me stops ?

Impossible, répondit-il franchement. Ma langue nen fait quà sa tête.

Le réalisateur compta : «Trois, deux, un.» Le voyant rouge salluma.

Le préfet inspira.

Bonsoir, dit-il. Je ne vais pas vous raconter que cette année était facile. Elle fut difficile pour beaucoup dentre vous, et pour moi aussi.

Jérôme retint son souffle. Ça passait. Puis, corde raide :

Je nai pas réalisé toutes mes promesses, poursuivit le préfet. Parfois, jai raté, parfois hésité devant les choix durs. Vous le savez bien.

Dans la régie, juron à voix basse. Nadine, yeux clos.

Je ne vais pas promettre que tous les problèmes disparaîtront en 2024, dit le préfet. Mais je veux promettre de ne pas faire semblant. Et dêtre franc avec vous, même si cette franchise est parfois rude, pour vous comme pour moi.

Il trébuchait, cherchait ses mots, lisait un peu, mais ne se cachait pas derrière du vide. À la place de «nous avons accompli de grandes choses» il lâcha : «Nous avons fait quelques pas importants, mais cela ne suffit pas». Pas «chacun dentre vous», mais «beaucoup parmi vous». Pas «je suis fier de vous tous», mais «je remercie ceux qui nont pas baissé les bras».

Et soudain, il improvisa :

Je veux ajouter quelque chose : jai souvent évité daller là où mattendaient certains, car javais peur de vous regarder en face. Je ne prétends pas changer du tout au tout cette nuit. Mais je comprends que ça ne pourra plus durer.

Un frisson glaça Jérôme. Cette phrase, non prévue. Mais elle passa. Preuve de vérité.

Bonne année à tous, conclut le préfet. Quau moins elle soit un peu plus honnête.

Le signal séteignit. Silence de plomb au studio.

Nous voilà cuits, murmura Nadine.

On attend, rétorqua Jérôme.

La réaction fut mitigée, non hystérique. Sur les réseaux, certains râlaient : «Encore des mots, on veut voir des actes.» D’autres relevaient : «Au moins, il na pas enrobé ça de mièvreries.» Quelques-uns sindignaient : «On sait déjà que tout est bancal, ça ne fait pas du bien de l’entendre à minuit!» Dautres remerciaient pour la «non-carton-pâte».

À la télé nationale, analystes et philosophes sécharpaient : «Dangerous precedent» ou «demande de société». Un communicant tenta «Cétait prémédité», mais sa voix se mua en balbutiement.

Dans les locaux, étrange calme. Personne ne se congratulait. Chacun regardait son fil.

On na pas été virés, finit par dire Nadine, relisant un message du centre : «courageux». Puis, ils ajoutèrent : «à revoir sous langle dexemplarité.» Un compliment ou un avertissement ? Elle ne savait plus.

Les deux, nota Jérôme.

Il sentit poindre une fatigue qui n’était pas celle du manque de sommeil. Plutôt celle de ceux qui apprennent à parler à nouveau.

Son téléphone vibra. Vidéo dAmélie : Rémi, sur une chaise à la maternelle, déclamait un poème sur le sapin. À la fin, il sarrêta, fixa la caméra :

Papa nest pas là, mais je raconte quand même.

Jérôme fixa l’écran. Plus envie dinventer des excuses. Oui, cétait la vérité.

Il écrivit en retour : «Je suis fautif. Je ne sais pas comment réparer, mais je veux essayer.» Il hésita, mais sa langue ne protesta pas. Cétait limpide.

Amélie répondit : «On verra.»

La nuit sécoula dans une sorte de demi-sommeil. Dehors, les vrais feux dartifice, pas ceux des montages. Les gens dans la rue hurlaient non seulement «bonne année», mais aussi «je taime depuis longtemps» ou «je suis avec toi juste par peur dêtre seul». Des couples se déchiraient sans doute, ailleurs osaient des discussions remises depuis des années.

Jérôme, étendu sur le canapé du salon désert, songea à son métier : sculpter la réalité. Non pas la casser, juste la plier, lorienter. Mais ce talent venait de voler en éclats. Si le monde exige parfois la droiture, il faudra sinventer un nouvel art.

Veut-il vraiment ? Il aimait le contrôle. Aimait les phrases qui tombent juste. La franchise est autoguidée, rien de sécurisant.

À laube, réveil par les notifications. Au-dehors, volets pâles.

Écran saturé dalertes : discussions du QG, newsletters, messages privés. Il ouvre au hasard.

«Je crois que le phénomène est fini, écrit Nadine. Jai complimenté le dessin de mon fils alors quil est affreux : pas un spasme. Teste chez toi.»

Jérôme sassied au bout du lit, tente à voix haute :

Je vais avec joie chez ma belle-mère aujourdhui.

Rien. Un petit mensonge tout lisse, comme une vieille pantoufle. Lanomalie dissipée.

Un soulagement… et comme un manque. La lumière crue a disparu, juste quand il commençait à sy habituer.

Son portable sonna. Cette fois, le bras droit du préfet.

Salut Jérôme. Sacré boulot hier ! Le discours a fait le tour. Au centre, ils disent que c’est «le nouveau niveau de confiance». On a quelque chose pour toi.

Quoi ? demanda-t-il.

Faut marketer cette sincérité. En faire une marque. «Le préfet le plus transparent du pays», slogan, spot télé, tu connais la chanson. Les gens adorent. Imagine : «Ici, pas de mensonge que du vrai.» Tout le bazar habituel. Tu gères ?

Jérôme garda le silence. Logos, hashtags, campagnes tournèrent déjà dans sa tête. Il savait y faire. Saisir une émotion brute, la transformer en format, en produit à coller partout.

Tu es là ? relança le bras droit. On doit aller vite, ça chauffe.

Il sapprêta à dire : «Oui, on le fait», automatismes obligentpuis sa langue bloqua, pas fort, juste une hésitation. Pas dinterdit, un petit repli intime.

Il se rappela le préfet : «Je ne ferai plus semblant.» Le regard de Rémi, à la fin. Son propre message : «Je suis fautif.»

Je sais comment faire, dit-il lentement. Ce nest pas compliqué. La question, cest : ai-je envie de le faire ?

Ricanement à lautre bout.

Ne commence pas à philosopher. On a tous pété un câble hier, mais la fête est finie. Retour aux affaires. Cest ton kif, non ?

«Cest mon boulot», pensa Jérôme. «Cest mon kif» aurait été mensonge. Mais la langue choisit encore autre chose :

Je faisais ça, car je ne savais rien faire dautre. Mais je ne suis pas sûr de vouloir continuer pareil.

Pause.

Tu vas pas te mettre à la morale ? railla le bras droit. Allons, réfléchis vite. Sinon, nouvelle recrue. Lauthenticité, ça se vend, faut savoir la présenter.

Fin de la conversation.

Jérôme reposa le téléphone, se traîna à la cuisine. Mit la bouilloire en route. Les pensées fourmillaient, mais pas de plan. Une chose claire : retour aux petits mensonges insouciants, impossible désormais. Pas question physique, mais souvenir de ce que ça donnait sans décor.

Il se servit son thé, sadossa à la fenêtre. De la neige, trois canettes au pied de limmeuble, un vieux chien du quartier fouinait dans les sacs. Rien dune carte postale.

Le portable vibra encore. Message dAmélie : «On va marcher. Si tu veux venir, cest libre. Pas de promesses.»

Il tapa une réponse, leffaça. Puis écrivit autre chose :

«Je viendrai si je peux. Je ne promets rien. Mais jen ai envie.»

Pas de protestation de la langue. Cétait honnête, dans sa fracture.

Message envoyé. Il se tourna vers lordi, clignotant sous des mails durgence du QG. Le boulot navait pas bougé. Le monde navait pas changé. Simplement, la veille, il avait osé se montrer, puis avait remis le masque.

Jérôme sassit, ouvrit un nouveau document. En titre : «Concept de communication sincère». Puis ajouta, en parenthèse : «sans mensonges, autant que possible».

Sourire en coin devant cette subtilité. Dedans, quelque chose avait bougé. Pas de miracle, pas de révélation. Un petit ajustement.

Il ignorait ce quil écrirait, si il accepterait la proposition, sil irait marcher avec la famille. Lavenir restait brouillard. Mais il savait quil ne pourrait plus voir le mensonge comme une ficelle inoffensive. Désormais, chaque fois quil tenterait darrondir, il entendrait ce souffle rauque d’hier : «Je nai pas réalisé la plupart des promesses.»

Il ferma les yeux, inspira et lança les premières frappes du clavier.

Dehors, quelques pétards traînants. Aux infos, on décortiquait déjà les «vingt-quatre heures de sincérité phénoménale» et on élaborait les stratégies dexploitation du truc pour la politique et le business. Le monde sactive à recycler lexpérience en ressource.

Jérôme tapait lentement, mot à mot, comme si derrière chaque phrase il y avait non seulement une mission, mais aussi une responsabilité. Pas un saint, pas un héros. Juste un homme, qui pour un réveillon, sétait retrouvé incapable de mentir, et qui narrivait plus tout à fait à faire semblant doublier.

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Vingt-quatre heures sans mensonge : Quand Paul découvre que son client n’a toujours pas appris son texte, il reste trois jours avant le Nouvel An et, dans le studio, on prépare déjà le feu d’artifice qui n’aura pas lieu. — Pas de «chers amis », dit-il en regardant le prompteur. — C’est même plus ringard, c’est mort. On dira «bonsoir». Sans «chers». Le candidat, président d’une région de taille moyenne mais d’ambition démesurée, bâille et se gratte la nuque. — Et «mesdames et messieurs» ? demande-t-il. — Ils nous respectent, non ? — Non, répond Paul machinalement, puis il se reprend : — Mais on fait semblant qu’ils nous respectent, et eux font semblant d’y croire. C’est comme ça, la fête. Dans la salle louée au quatrième étage, il y a trois projecteurs, un sapin factice et un fond vert avec l’image de l’Élysée. Devant Paul, deux versions du discours : la première — classique, «nous avons accompli beaucoup, mais il reste à faire», «chacun de vous», «ensemble» ; la seconde — un peu plus «humaine», avec une histoire inventée sur le président fêtant jadis le Nouvel An dans un HLM. Tout est faux. — On commence par des remerciements, dit Paul en tendant la première feuille, puis une promesse, puis une image chaleureuse de la famille, et enfin un pont vers l’avenir. Surtout pas de détails, seulement des émotions. Vous n’êtes pas un comptable, vous êtes un symbole. — Je ne suis pas comptable de toute façon, sourit le président. — En maths, j’étais redoublant à l’école. — Tant mieux, répond Paul. — Les caméras sont dans une demi-heure. On répète. Il n’écoute déjà plus le client qui bute sur «inclusivité», il pense au montage : le discours passera en différé, mais devra résonner comme du direct. On ajoutera la neige dehors, les douze coups aussi. L’essentiel — la voix, qui doit sonner vraie, comme improvisée. C’est son atelier : des voix étrangères, des accents placés, la fausse sincérité dosée. Paul aime cette transformation : faire d’un fonctionnaire gris et craintif un «leader» charismatique. Comme du son brut, on extrait une piste pure. — On parle des hôpitaux ? demande le président. Paul regarde le texte. — On dit «nous continuons d’améliorer la qualité des soins». Ça veut tout et rien dire. Ceux qui ont des soucis entendent que vous admettez le problème. Ceux pour qui tout va bien vous trouvent bon élève. Surtout, pas de précisions. — Mais on a quand même… — le président fait un geste vague. — Bon, tu sais mieux. Il sait effectivement mieux. Pas en médecine, mais dans l’art de ne pas parler de la médecine. Deux heures plus tard, alors que le staff démonte les éclairages et que la maquilleuse retire le fond de teint du président, Paul corrige déjà le communiqué : «le président de région fait le bilan de l’année et annonce ses projets». Il efface «annonce», remplace par «met en avant». Moins de concrétions. Dans la pièce d’à côté, on rit — c’est la discussion du pot de fin d’année. La directrice de com, une femme fine aux cheveux décolorés, glisse la tête : — Tu viens demain, après la réunion ? On n’est pas des bêtes, faut bien s’amuser. — Sauf incendie urgent, répond Paul. Chez nous, on programme même les urgences. Elle ricane. Paul regarde l’écran : un message de sa femme clignote : «Tu viens à l’Arbre de Noël de Lucas ? Il t’attend.» Il a déjà écrit «J’ai une émission, je ne peux pas», mais n’a pas envoyé. Il sait qu’il le fera — puis réécrira la publication de vœux pour Instagram, en supprimant «cher». Le président n’aime pas sa région, il aime le pouvoir et le silence. Paul ne se voit pas en salaud. Plutôt comme un maître du packaging. Les gens veulent une histoire à Noël, il la leur sert. Au lieu d’un rapport et de tableaux, une jolie narration sur «on s’est rapprochés». Au lieu d’avouer l’échec, la promesse de «redoubler d’efforts». Le mensonge n’est pas tant une tromperie qu’une huile sociale indispensable à la mécanique. Jusqu’au lendemain. À la veille du réveillon, il s’éveille la bouche sèche, obsédé par la phrase «Nous avons fait beaucoup». Elle ne lui paraît plus aussi habile. Son téléphone vibre : sa femme, «Tu viens vraiment ? Lucas a préparé un poème.» Il clique «écouter», puis «répondre» et dit : — Je viendrai… Sa gorge se serre. Le mot «viendrai» bloque. Paul tousse, reprend : — Je… ne pourrai sans doute pas. J’ai du travail. Je vais encore rater ça. Il a honte, mais la phrase sort sans effort. Sa femme répond vite : — Je m’en doutais. Aucune remontrance, juste de la lassitude. Vingt minutes plus tard, il est en voiture dans les bouchons. La radio plaisante sur les listes de résolutions. Puis, soudain, coupure générale : sur toutes les fréquences, le même message : «Un phénomène inhabituel touche le monde entier, annonce le présentateur. Les gens n’arrivent plus à prononcer des affirmations mensongères : à chaque tentative, malaise, spasmes, troubles de la parole… Aucune explication pour l’instant. Les autorités appellent au calme.» — N’importe quoi, marmonne Paul. Encore un canular viral. Mais quand il ajoute «ça va passer dans deux heures», sa langue refuse d’obéir. Il jure et se tait, irrité : il n’aime pas quand le scénario déraille. Au QG, chaos. D’habitude, en décembre, tout suit le rituel : discours, communiqués, liste d’invités. Aujourd’hui, dans la salle de réunions, trois chaînes d’infos parlent du même sujet. Sur l’une, l’animateur tente une vanne, mais s’arrête, tousse : «Je ne sais pas ce que c’est. J’ai peur.» Sur une autre, une experte, sûre d’elle, dit «aucune preuve», grimace et avoue lire des synthèses scientifiques sans rien comprendre à ce phénomène. — C’est quoi ce délire…, commence la directrice com, stoppée par une grimace : elle voulait adoucir son juron. — Bien, on travaille. Paul, explique. Il veut dire : «C’est temporaire, on attend», mais son propre son sort : — Je ne comprends pas. Si c’est réel, notre scénario est fichu. — Pourquoi ? — le président apparaît. — Hier, vous avez menti à chaque phrase, explique calmement Paul. Si le phénomène est réel, la vidéo l’émettra en bégaiement. En le disant, il se crispe : d’ordinaire, il nuance : «approximations», «petites extrapolations». Là, pas moyen d’adoucir. — Peut-être que ça marche qu’en direct ? propose le président. La vidéo est déjà prête. On lance la vidéo. Sur le mot «tout», l’image saute, le son grésille, le visage se tord, comme étouffé. Puis coupure. Silence. — Montage ? demande l’opérateur, blême. — Non, répond Paul. C’est… Il veut dire «anomalie» mais sa langue choisit : — Interdit. Ils fixent l’écran figé. Le président enlève ses lunettes, se masse le nez. — Je ne peux pas dire qu’on a tout fait, parce que c’est faux, dit-il lentement. — Oui, répond Paul. Vous avez fait une partie. Parfois bien, parfois mal. Mais pas tout. — Et maintenant ? — la directrice com. — On passe sur France 2 dans 24 heures, en direct, tout le monde attend les paillettes. On va leur servir un rapport du Conseil d’État ? Paul ouvre son ordi. Il tape : «Nous avons beaucoup fait, mais…» Il tente de corriger «beaucoup» en «ce que nous avons pu», la main tremble. Il réalise qu’il ne peut plus commencer de la même manière. — On va tester, dit-il. Dites une phrase manifestement fausse. Le président hausse les épaules : — J’adore me lever à 6h pour faire du sport. Sur «j’adore», son visage se contracte, erreur, yeux larmoyants. — Je… déteste, souffle-t-il enfin. Mais j’en fais parfois, parce que le médecin insiste. — Compris, murmure Paul. Ça fonctionne. La journée devient un festival de ratages. Le service juridique crie : leur promoteur immobilier, lors d’une interview, avoue qu’il rogne sur les matériaux pour augmenter la marge. Son attaché tente d’éluder, mais finit par lâcher qu’ils n’en ont rien à faire sauf la rentabilité, le reste n’est que façade. Dans les tchats du QG volent des captures d’écran de réseaux sociaux. Sous les vœux des marques : «vous avez licencié la moitié du staff», «vous avez augmenté les prix en prétendant nous aider». Les community managers tentent de répondre, mais sortent des phrases comme : «on s’en fiche, on applique le protocole», puis effacent, trop tard, les captures circulent déjà. — C’est invivable, dit quelqu’un. Le monde ne tourne pas ainsi. — Il tourne sur l’auto-illusion, répond Paul, surpris d’être si nu : sans embellissement, ça grince. Il voudrait ajouter que c’est peut-être salutaire, mais ne trouve pas la force. Au JT de midi, le président de la République apparaît, sans assurance. À la question «Vous contrôlez la situation ?», il commence «Bien sûr», puis ose : «Partiellement. Beaucoup non.» Le pays retient son souffle. — Si même lui ne peut pas, souffle la directrice com, c’est du sérieux. — C’est partout, dit Paul. Ça ne vise pas que nous. — Ça ne nous aide pas, grogne-t-elle. Le soir, ils se retrouvent dans une pièce sans fenêtres. Sur la table, une pile de vieux discours et de synthèses. La télé sans le son : un maire avoue en direct qu’il n’a pas lu le budget voté. — Il me faut un nouveau texte, dit le président. Que je puisse le dire sans être lynché. — Ce n’est pas un texte qui vous faut, dit Paul, mais un format. Si vous faites comme d’habitude, vous serez détruit. Si vous vous confessez, on vous dira faible. Il faut une troisième voie. — Laquelle ? demande la directrice com. Paul l’ignore. Les schémas habituels ne marchent plus. Impossible de promettre «un logement pour tous», si ce n’est pas réalisable. Impossible de dire «Nous bloquerons les prix», si l’inflation sévit. Impossible même de dire «chers amis», quand l’esprit s’emporte. Il observe le président : fatigué, désemparé, mais pas malfaisant. Un homme à qui on a retiré sa langue coutumière. — Essayons autrement, dit Paul. Je vous pose des questions. Vous répondez sincèrement. On compose le discours à partir de ça. — Tu veux que je m’enterre en direct ? ironise le président. — Je veux qu’au moins une fois vous disiez aux gens ce que vous pouvez tenir, répond Paul. Il se surprend lui-même. — D’accord, soupire le président. Vas-y. Ils restent là jusqu’à minuit. Paul questionne : «Qu’avez-vous vraiment accompli cette année ? Pas sur le papier, mais en vous.», «Qu’avez-vous raté ?», «Qu’est-ce qui vous fait peur ?», «Que souhaitez-vous réellement, pour vous ?» Parfois, le président esquive, mais il bloque tout de suite, obligé : — Je n’ai pas voulu me rendre sur le lieu d’un accident, par peur de la foule. — Je ne lis pas tous les rapports, je survole. — Je ne crois pas pouvoir régler le problème des routes en un an. — Je veux être réélu, pour garder mon statut et mes gardes. La directrice prend des notes, le teint gris. — Si on diffuse ça, dit-elle, on va se faire dévorer. — Si on le cache, on se fera dévorer autrement, répond Paul. Il est frappé par l’usage du «on » : il n’avait ni «client» ni «public». Il se sent maintenant à l’intérieur. À minuit, il reçoit un appel : sa femme. — Tu viens ? demande-t-elle. Il veut dire : «Je me dépêche, j’espère arriver», mais sa langue cède : — Non. Je ne viendrai pas. J’ai choisi le boulot. Pas parce qu’il est plus important, mais parce que ça me rassure. J’ai peur de ne pas savoir quoi dire avec vous. Pause. — Merci de ne pas mentir, dit-elle. Lucas récitera quand même, je filmerai. Il raccroche, regarde le brouillon du discours. Au lieu des formules, des phrases nue : «Je n’ai accompli qu’une partie des promesses.» «Je ne peux garantir que l’an prochain sera plus facile.» «J’ai aussi peur.» Ce n’est pas un discours, c’est une confession. Imprononçable en direct. — Ça ne va pas, dit le président. Les gens couperont la télé. — Oui, dit Paul. Faut le reformuler. Il s’y attelle. Pas mentir, mais structurer. Échanger «j’ai peur» contre «je comprends vos inquiétudes et les partage», enlever les détails blessants, garder l’essence. À chaque tentative d’adoucir au point de travestir, la langue résiste. Il doit trouver la formule précise et honnête. «Je n’ai accompli qu’une partie des promesses» devient : «Toutes les promesses n’ont pas pu être tenues.» Ça passe. «Je ne peux garantir que l’an prochain sera plus facile» : «Je ne promets pas une année aisée, mais je promets de ne pas feindre que les problèmes n’existent pas.» Acceptable. Pas héroïque, ni péni­tant — juste humain, maladroit. — C’est bizarre, avoue le président après lecture. Je me sens dénudé. — Mais vous ne manquez pas d’air, répond Paul. Et, peut-être, eux non plus. Le matin du 31, la ville est en expérience nerveuse. Les caissiers disent franchement qu’ils détestent la cohue. Les clients avouent acheter des bûches pour compenser la solitude. Les chauffeurs racontent leurs infractions pour rentrer plus vite. Au QG, le téléphone explose. L’administration centrale : «Vous réalisez ce que votre président s’apprête à dire en direct ? Vous gérez le texte ?» Paul répond sincèrement : — Partiellement. Il peut s’en éloigner. Mais on a fait le maximum pour éviter le mensonge. Cette fois, le mot «maximum» passe. Il a vraiment fait tout ce qu’il pouvait. La directrice, fébrile, fume à la fenêtre. — Si ça marche, dit-elle, on deviendra le «modèle de la nouvelle sincérité» dans tous les colloques. Si ça foire… — On sera licenciés, conclut Paul. Ce n’est pas la pire issue. Il pense à toutes les issues pires qu’il a vécues. La langue ne proteste pas — c’est la vérité. Une heure avant l’antenne, ils entrent au studio. Pas de décor Élysée, juste le vrai bureau du président, un petit sapin sur la table, une pile de dossiers à l’écran. — On les vire, propose l’opérateur. — C’est moche. — Laissez-les, dit Paul. Qu’ils restent. Le président s’assied, ajuste sa cravate, regarde la caméra et Paul : — Si je commence à délirer, tu m’arrêtes ? — Impossible, répond Paul. Ma langue aussi me surveille. «Trois, deux, un», dit le régisseur. On est en direct. Le président souffle : — Bonsoir. Je ne dirai pas que cette année fut facile. Elle a été dure, pour beaucoup d’entre vous et pour moi. Paul retient son souffle. La phrase passe. La suite avance, précaire. — Je n’ai accompli qu’une partie de mes promesses. À certains moments, nous avons raté, hésité devant les décisions difficiles. Vous le savez, vous le sentez. Un technicien jure à voix basse, la directrice ferme les yeux. — Je n’ai pas le pouvoir de promettre que tous les problèmes disparaîtront. Mais je promets de ne pas faire semblant qu’ils n’existent pas. Et de vous parler honnêtement, même si cette honnêteté blesse, vous et moi. Il parle, non sans hésitation, cherchant ses mots, parfois les yeux sur la feuille. Pas de formules creuses. Au lieu de «nous avons fait des progrès majeurs» : «Nous avons franchi quelques étapes importantes, mais c’est insuffisant». Au lieu de «chacun d’entre vous» : «beaucoup d’entre vous». Au lieu de «je suis fier de tous» : «je remercie ceux qui n’ont pas baissé les bras». À la fin, il s’écarte du texte. — Je veux ajouter une chose personnelle. Je n’ai pas toujours été là où on m’attendait, parce que j’avais peur de vous regarder en face. Je ne promets pas de changer du jour au lendemain. Mais je sais que ça ne peut plus continuer ainsi. Un frisson parcourt Paul : cette phrase n’était pas prévue. Mais elle passe : preuve qu’elle est vraie. — Bonne année, conclut le président. — Puissions-nous, collectivement, aller vers plus d’honnêteté. La lumière s’éteint. Silence. — Voilà, dit la directrice. — On va se faire bouffer. — Attends voir, réplique Paul. Les réactions sont mitigées. Sur les réseaux, certains : «Encore des mots, on jugera les actes». D’autres : «Au moins il n’a pas raconté de fables». Certains râlent : «On sait déjà que tout va mal, pourquoi gâcher la fête ?» D’autres remercient pour la «fin des faux-semblants». Sur les chaînes nationales, les experts s’entredéchirent. Les uns crient au «précédent dangereux», d’autres à «un symptôme d’une nouvelle demande sociale». Certains veulent voir du calcul mais, s’ils tentent de dire «c’était prévu», ils bégayent. Au QG, étrange silence. Pas de tape sur l’épaule, pas de «bravo». Chacun lit son fil d’actualité. — On n’a pas été virés, dit la directrice, yeux sur le téléphone. — De Paris, ils ont écrit : «audacieux». Puis «à analyser en séminaire». Je ne sais pas si c’est un compliment ou une menace. — Les deux, répond Paul. Il éprouve une fatigue qui n’a rien à voir avec celle d’un réveillon. Comme s’il avait dû réapprendre à parler. Son portable vibre : vidéo de sa femme. Lucas, sur une petite scène, récite son poème sur le sapin, s’arrête, regarde la caméra : — Papa n’est pas venu, mais je récite quand même. Paul regarde ça et, sans percer de justification, accepte : c’est ainsi. Il écrit : «Je suis désolé. Je ne sais pas comment réparer, mais je veux essayer.» Les doigts trébuchent, mais pas la langue : la vérité passe. Sa femme répond : «On verra.» La nuit se passe à demi-éveillé. Dehors, de vrais feux d’artifice, pas ceux qu’il monte pour les clips. On s’entend crier «Bonne année» sous les fenêtres, mais aussi «Je t’aime depuis longtemps» ou «Je reste avec toi par peur de la solitude». Des couples explosent, des dialogues s’engagent enfin. Seul, Paul pense à son métier : il s’agissait d’arrondir prudemment la réalité, sans la briser, juste la tordre selon le besoin. Ce talent, subitement, est mis en cause. Si le monde réclame ponctuellement la franchise, il faudra changer d’artisanat. Veut-il cela ? Lui aime le contrôle, la précision du mot. La sincérité est trop imprévisible. Vers l’aube, il s’endort. À son réveil, le portable vibre. Le jour se lève. Mal de tête. Des dizaines de notifications : QG, news, messages privés. Il ouvre le premier. «Apparemment, c’est fini, écrit la directrice. Je viens de dire à mon fils que son dessin est beau alors qu’il est affreux, et je n’en ai pas souffert. Teste toi.» Paul s’assied au bord du lit. Il tente : — J’irai avec joie chez ma belle-mère aujourd’hui. Aucun spasme. Une légère, vieille fausseté. Soulagement mêlé à une sorte de perte : comme si on avait éteint une lumière brutale, qu’on commençait à s’y habituer. Le téléphone sonne à nouveau. Cette fois le vice-président : — Paul, salut, voix légère, comme si rien n’avait eu lieu. Écoute, félicitations ! Le discours d’hier circule. Paris dit : «niveau inédit de confiance». On a une mission pour toi. — Quelle mission ? — Packaging de cette sincérité ! Un branding : «Notre président, le plus franc». Slogans, vidéos, tout ce que tu sais faire. Les gens adorent. Imagine : «On ne vous ment pas — on est avec vous». Tu gères ? Paul se tait. Il visualise déjà les logos, hashtags, campagnes. Il sait faire. On prend le vrai, on le formate, on le vend. Un produit à répliquer. — Tu es là ? — presse le vice-président. Faut y aller vite. Il veut répondre machinalement : «Bien sûr, c’est parti», mais la langue coince, à peine — pas interdit, mais légère résistance. Il se souvient du président : «Je ne ferai plus semblant». Se rappelle le regard de son fils. Sa propre phrase : «Je suis désolé». — Je… peux le faire, dit-il lentement. Ce n’est pas compliqué. La question, c’est : est-ce que j’en ai envie ? À l’autre bout, on rit : — Ah arrête ! Hier, on a tous exagéré, mais la fête est passée. On bosse. C’est ta vie. «C’est mon métier», voudrait-il dire. «C’est ma vie», serait un mensonge. Mais soudain, sa langue choisit : — J’ai fait ça parce que je ne savais rien faire d’autre. Je ne suis pas sûr de vouloir continuer pareil. Silence. — Tu te mets à la morale ? ironise le vice-président. T’es drôle. Réfléchis deux heures. Mais si c’est pas toi, ce sera quelqu’un d’autre. La franchise aussi, ça se vend. Faut juste en faire bon usage. Fin de l’appel. Paul pose le téléphone, va vers la cuisine, lance la bouilloire. Les idées tournent, sans plan net. Une chose le frappe : revenir à l’aisance du mensonge n’est plus possible. Non par incapacité, mais parce que chaque fois, il se rappellera le visage nu de la vérité. Il verse du thé, s’appuie à la fenêtre, contemple la cour : neige, poubelles, chien errant fouillant un sac. Rien de festif. Un nouveau sms de sa femme : «On part se promener. Viens si tu veux. Sans promesse.» Il tape puis efface. Puis écrit : «Je viendrai si je peux. Je ne promets rien. Mais j’en ai envie.» La langue ne proteste pas. La formulation est honnête. Il envoie le message, puis retourne à son téléphone, où clignotent les urgences du QG et les mails «important». Le travail reste. Le monde n’est ni meilleur ni pire. Il s’est montré, sans artifice, puis remet ses masques. Paul s’installe, ouvre son ordi, crée un nouveau doc. En titre : «Concept de communication honnête». Puis, dans la parenthèse : «sans tromperie, autant que possible». Il sourit à cette clause. Dedans, quelque chose bouge. Pas une révolution, ni une épiphanie. Un petit infléchissement. Il ignore ce qu’il va écrire, s’il acceptera la mission, s’il ira marcher en famille. Il ignore qui il sera dans un an. Mais il sait qu’il ne regardera plus le mensonge comme un outil inoffensif. Dorénavant, chaque arrondi sera hanté par la voix d’hier : «Toutes les promesses n’ont pas été tenues.» Il ferme les yeux, respire, commence à taper les premières mots. Dehors, on tire les dernières pétards ; dans les infos, on commente déjà «les 24h phénoménales de sincérité » et on cherche comment les rentabiliser en politique ou en affaires. Le monde veut faire ressource de tout. Paul tape lentement, choisit ses mots comme si derrière chaque ligne pesait non plus une tâche, mais une responsabilité. Ni saint, ni dénonciateur. Juste quelqu’un qui, un soir de Nouvel An, a perdu le droit de mentir et qui ne parvient plus à oublier ce que ça fait.
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