CE QUE TU RACCROCCHES, TU NE LE RECOUVRERAS PAS
À chaque fois quAgnès montrait ses photos de mariage à ses amis, elle plaisantait inlassablement :
Oh là là, ce que jai souffert dans cette robe ! Certes, elle était magnifique, mais si lourde et encombrante ! La prochaine fois que je me marie, je prendrai une petite robe de mariée toute légère et vaporeuse !
Tout le monde croyait quAgnès, bien sûr, blaguait, et riait de bon cœur avec elle. Il est vrai quAgnès taquinait. Ses proches savaient quAgnès sétait mariée par amour véritable. Lhistoire était classique : une romance estivale. Agnès avait 21 ans, Thierry, 28 ans.
…Août, la brise de la Côte dAzur, du champagne, le ciel étoilé, la magie estivale… Tous ces ingrédients mêlés se sont retrouvés sur une demande à la mairie de Nice. Tout de même, avant ce mariage, Thierry avait dû divorcer de sa deuxième épouse, et Agnès devait quitter Paris, pour sinstaller dans la ville natale de son mari.
Paris Nice Paris. Ce trajet deviendra pour Agnès presque une seconde maison pendant dix ans, tant elle le parcourra, jusquà le connaître par cœur.
Mais ça, cétait plus tard. Au début de leur union, les jeunes époux durent louer un logement. Thierry avait cédé son appartement niçois à sa seconde femme, laquelle menaçait de se faire du mal, ou « dasperger la troisième dacide sulfurique », ou de sauter par la fenêtre sil navait pas la sagesse de revenir à son giron !
Toutefois, à force de temps, la deuxième femme seffaça dans le décor, se fit discrète. Peut-être Thierry lui avait-il promis de revenir ? Quant à la première, il préférait ne pas en parler : tout cela était du passé ! Ce premier mariage avait duré à peine un an et demi, pas de compatibilité… Peu après, Thierry avait même arrangé dun air satisfait le remariage de sa toute première épouse avec un de ses amis. Il sétait alors imaginé rendre tout le monde heureux, lui le premier.
La deuxième avait résisté davantage dans le mariage. Trois ans : cest ce quil lui avait fallu pour cerner le caractère inquiétant de cette femme, une personne singulière qui refusait davoir ces « petits humains » cest ainsi quelle appelait les enfants !
Rien de tout cela ne troublait Agnès. Elle était autonome, ambitieuse, confiante dans sa beauté et son charme. Thierry était tout à ses pieds, convaincu davoir goûté au paradis terrestre. Les bouquets de fleurs, cétait des brassées ; pour un manteau, il y en avait trois différents ; côté chaussures, inutile den parler ! Agnès pouvait soffrir le luxe den changer chaque jour. Thierry emmenait souvent sa femme à Londres, à Paris, en Corse, histoire douvrir leurs horizons et refaire le plein dénergie avant larrivée du premier enfant.
Quand leur fille, Camille, arriva enfin, Agnès la choya avec tendresse. Thierry acheta alors une petite maison chaleureuse, la meubla de tout le nécessaire, toujours avec une attention particulière pour ses deux trésors.
On célébra leur installation. Camille entra à la maternelle.
Agnès se lança dans lauto-éducation avec sérieux. Mais, curieusement, elle préférait suivre tous ses cours à Paris. Là-bas, ses amies, sa mère, et même des inconnus lui semblaient plus accueillants et empathiques. Sous les tilleuls parisiens, elle trouvait la paix.
Camille restait chez la belle-mère, qui ladorait de tout son cœur. Pendant que duraient ses sessions, Agnès profitait de Paris. Thierry se montrait très jaloux de sa femme : il venait la chercher encore et encore, organisait des embuscades maladroites, provoquait de faux hasards dans cette autre ville ! Il faut dire quAgnès ne laissait aucune raison de sinquiéter. Du moins, le croyait-il
En vérité, elle avait cette fuite permanente en elle. Étudier, encore étudier, tout valait mieux que de soccuper de la vaisselle ou du ménage, ou des préoccupations de mère et dépouse. Elle simaginait que la vie, si courte, filait tout droit sous son nez. Pourquoi, se disait-elle, une femme si belle et brillante devrait-elle sabaisser à des tracas stériles ?
Peu à peu, le portefeuille dAgnès salourdissait de trois diplômes tous avec mention très bien. Sa spécialité : psychologie. Avec enthousiasme, elle se mit à la recherche dun emploi, emportant partout ses papiers. Mais Thierry était catégoriquement contre :
Est-ce quon manque dargent ? Je vais devenir fou si je dois tattendre tous les jours après ton travail ! Agnès, faisons un autre enfant ! Fille ou garçon, peu importe, je veux juste tavoir près de moi.
Pour Agnès, le projet dun second enfant était impensable. Elle estimait avoir accompli sa mission. Elle avait donné la vie à une fille, offert à Thierry lenfant désirée. Que demander de plus ? Sa belle-mère, entendant les raisonnements dAgnès, suggéra de lui confier Camillele temps quAgnès… devienne adulte. Sous-entendu, Agnès avait trop la tête dans les nuages, alors que lenfant avait besoin daffection et dattention. Agnès, sans hésiter, accepta la proposition et fila à Paris, sans prévenir Thierry : « Je lappellerai depuis Paris », pensa-t-elle.
Mais à Paris, lattendait Thierry ! Il avait appris à déjouer les manigances de sa femme :
Agnès, où est Camille ? Pourquoi es-tu ici, et pas à Nice ? Tu vois quelquun ? lança-t-il, furieux.
Thierry, ne ten fais pas ! Il ny a ni amant ni prétendant. Mais je mennuie avec toi, tu comprends ? Jai soif de liberté ! répondit-elle calmement.
De la liberté ? Vis-à-vis de moi et de ta fille ? Où est passée lamour ? Tout envolé ? Tu traverses une crise, cest sûr, mais on va surmonter ça ensemble. Tu verras, Agnès, ce nest rien, la rassura Thierry.
On ne surmontera rien du tout trancha Agnès dun ton définitif.
Thierry alla demander secours à sa belle-mère, qui haussa les épaules :
Que veux-tu que jy fasse ? Débrouillez-vous. Mais tu ne la feras pas changer davis, elle est têtue comme une mule !
Thierry rentra seul à Nice. Il ne savait plus que faire, comment ramener sa femme à la raison et réunir la famille. Comme on dit, pour ton bien, tu perds la main. Peut-être navait-il tout simplement pas trouvé sa place.
Les jours passaient, les semaines aussi, sans retour dAgnès. Elle répondait brièvement au téléphone : « Je vais bien. »
Le temps suivait son cours…
Thierry, après longue réflexion, vendit sa maison, récupéra Camille et sinstalla à Paris. Tout cela pour sauver sa famille.
Agnès accueillit cette idée très froidement, tenta de dissuader Thierry : à quoi bon tourmenter leur fille ? Elle devrait changer décole, quitter ses amies, la grand-mère napprouverait pas tout ça
Mais au fond, ce nétaient que des prétextes. Agnès profitait de sa liberté, bien décidée à ne pas y renoncer. Vivre comme loiseau dans le cielcétait là son nouveau credo. Elle lança sa propre petite affaire dans la couture, loua un studio, attira autour delle quelques admirateurs. Elle navait pas le temps de sennuyer. Et soudain, voilà mari et enfant… mais pourquoi donc ? Elle voulait tirer un trait sur sa vie passée, comme si tout cela ne sétait jamais produit.
Thierry, peu convaincu par les réticences dAgnès, sinstalla tout de même à Paris avec leur fille, entretenant toujours lespoir dune réunification. Son amour, éprouvé mais vivant, subsistait.
Il attendait parfois Agnès devant son travail, amenait leur fille (qui, dailleurs, était son portrait craché) pour quelles se croisent. En vain. Agnès était devenue froide comme la pierre. Rien, jamais, ne troublait sa paix. Finalement, elle donna le coup de grâce :
Thierry, laisse-moi tranquille ! Il est temps de divorcer. Je peux accueillir Camille si tu veux.
Mais Camille venait davoir 11 ans. Un accueil, elle nen avait pas besoin. Elle avait un père aimant, une grand-mère qui priait nuit et jour pour elle. Elle aimait sa mère sans comprendre pourquoi lon peut volontairement renoncer à son propre enfant.
Le temps sécoule… Personne ne larrête.
La vie continue, et chacun récolte ce quil a semé.
Thierry cessa de chercher des poissons dans une flaque sèche. Il comprit quil naccéderait plus jamais au cœur dAgnès.
Le destin le mit alors sur la route dune femme ordinaire. Les pieds sur terre, pas de grands envols dans les nuages. Ils vivent désormais dans un village. Cette femme a deux fils dun premier mariage. Le bonheur sest révélé si simple : pas besoin de LondresParis, ni de manteaux de fourrure ou de cent paires de chaussures. Des bottes en caoutchouc pour la gadoue, une grosse veste pour aller voir les bêtes, et que les enfants deviennent de bonnes personnes, voilà tous ses rêves.
À côté delle, Thierry a trouvé la chaleur et la simplicité. (Là où cest simple, il y a cent anges ; là où cest compliqué, il ny en a pas un seul). Et bientôt, une petite fille est née. Cette fois, avec ce quatrième essai, Thierry a connu le vrai bonheur, un amour sincère. Les trois premiers mariages, il préfère ne plus en parler.
Quant à Agnès, elle vit avec sa mère, dans la maison familiale. Un associé en affaires lui promit monts et merveilles, puis labandonna sans un sou. Sa petite entreprise de couture sest défaite aussi vite quelle était apparue. Toute la belle brochette de prétendants a disparu.
Bref, on la courtisée, courtisée… puis tout le monde sest envolé. Aujourdhui, Agnès travaille comme psychologue dans un lycée. Finalement, ses études ont servi. Elle affirme navoir aucun regret. Mais… quels abîmes cachent lâme humaine ! Peut-être, un jour, la flamme du repentir sallumera-t-elle dans le cœur de cette oiseau du ciel. Qui sait…
…Camille, aujourdhui adulte et mariée (oui, le temps a filé), habite à Nice chez sa grand-mère qui la élevée. Et le jour du mariage, Camille portait une petite robe de mariée légère et vaporeuse. Sa maman, Agnès, la lui avait offerte…







