«Mon Dieu, mais on en a déjà trois à nous…» — l’histoire d’un enfant venu d’ailleurs devenu le cœur de la famille

Seigneur, mais on a déjà trois enfants à nous

Marie est tombée lourdement sur le canapé, la tête entre les mains. Paul, sombre, la regardée du coin de lœil.
Alors, quest-ce que tu veux que je fasse ? Je la mets à la Dass ? Cest quand même la fille de mon frère Pierre
Un frère ! Depuis quand tu ne las pas vu, ton frère ? Une dizaine dannées ? Et il ne débarquait que quand il avait besoin de quelque chose
Marie sétait calmée, et Paul soupira intérieurement. Il navait aucune envie de créer un conflit, ni de forcer sa femme à quoi que ce soit. Il savait bien que soccuper de la petite Sophie retomberait forcément sur les épaules de Marie. Mais bon Marie était une femme généreuse. Bruyante, parfois, prompte à hausser la voix, voire à mettre une claque, mais jamais sans raison. Elle na jamais laissé personne dans lembarras.
Marie, dis-moi ce que jaurais pu faire dautre. Je suis son oncle, tout de même. Son plus proche parent. Et cette gamine
Paul désigna la fillette, qui sétait arrêtée sur le pas de la porte, immobile, sans oser avancer.
Elle ny est pour rien.
Cest vrai, lenfant na rien demandé Cest quand quon enterre ton frère ?
Demain matin. Jirai tôt.

Bon, arrête de cligner des yeux, viens nous dire bonjour.
La fillette avançait à petits pas, timide, mais Marie se leva brusquement pour venir à elle, dun geste déterminé.
Allez, viens, enlève ton manteau, tu dois avoir chaud.
Dun mouvement habitué, Marie lui déboutonna le manteau, retira la grosse veste posée par-dessus, de toute évidence trop grande, puis sarrêta, abasourdie
Seigneur Elle na plus que la peau sur les os. Et cest quoi ça ?
Marie tourna la petite vers la lumière, resta figée. Elle regarda Paul, bouleversée. Il observa enfin la petite, poussa un soupir. Peut-être quil aurait dû corriger son frère Pierre un peu plus dans leur jeunesse. Peut-être que les coups lauraient rendu meilleur Sophie navait sur le dos quune robe à manches courtes, les bras constellés dhématomes. Marie écarta le col du vêtement pour inspecter le dos, porta précipitamment la main à sa bouche Elle resta figée, puis revint à elle :
Paul, mets chauffer leau, il faut la laver tout de suite ! Et toi, Lucas, viens là !
Lucas fit irruption dans lentrée.
Quest-ce quil y a, maman ?
Va vite chez Madame Dupuis, demande-lui si elle a des vêtements pour une fille, même usagés.
Jai compris, maman.
Il sélança dehors, boutonnant sa veste à la hâte. Les garçons, témoins de la scène, épiaient tout depuis la chambre, curieux. Une petite nouvelle, une fille, allait sajouter à leur fratrie ! Ils avaient pourtant réfléchi toute la journée à des bêtises à lui faire, au cas où la nouvelle chercherait à simposer. Mais en voyant leur mère examiner les bleus de Sophie, ils sétaient tous tus, la mine grave. Très vite, ils sétaient mis daccord pour monter une paroi dans leur chambre, question que la petite soit en sécurité, et décidé quils veilleraient sur elle, coûte que coûte.
Lucas ne rapporta pas que des vêtements, mais aussi Madame Dupuis elle-même, qui navait pas voulu rester à lécart.
Tu devrais regarder dans ses cheveux, on ne sait jamais avec ce genre dabandon Si elle a des bêtes, tu ne ten sortiras pas.
Sophie restait plantée là, sans broncher, comme spectatrice extérieure de son propre sort. Marie écarta doucement les cheveux, découvrit la tresse mal ficelée et lâcha un soupir douloureux. Dommage, ils étaient beaux, ces cheveux.
Sophie
La petite leva vers elle un regard paniqué.
Sophie, il va falloir couper tes cheveux Mais tinquiète pas, ça repousse vite. Jai ici un très joli foulard pour toi
Les larmes coulaient toutes seules sur les joues sales de la petite. Marie pleurait presque en coupant les mèches, puis les brûlait dans la cheminée. Paul, rentré à ce moment, haussa à peine les épaules, dépité de penser à son frère.
Quand Marie se rendit au bain avec Sophie, la tête dAntoine, laîné, apparut à la porte de la chambre. Il avait douze ans, respecté par ses frères, guidant sans dureté.
Papa, tu viens nous aider ?
Paul entra, stupéfait par le remue-ménage.
Alors, cest quoi ce bazar ?
On essaye de déplacer larmoire pour lui faire un coin chambre, comme ça elle aura un minimum dintimité. Mais cest lourd
Paul pinça les lèvres pour ne pas sourire :
Vous vous faites nourrir et incapable de pousser une armoire à trois ? Allez, zou, tous ensemble !
Papa, et pour son lit ?
Paul se gratta la tête.
Faudra quon achète.
Ou alors elle peut dormir dans mon lit ! Je prends le lit de camp. Je suis trop grand pour mon petit lit, elle sera mieux dedans. Moi, jaime bien le lit de camp.
Quand Marie et Sophie sortirent de la salle de bain, quasi tout était en place : il ne manquait que les draps propres, ou un tapis par-ci par-là pour égayer, mais Marie saurait compléter.

Bienvenue, et bon bain !
Merci Je suis lessivée ! Sophie, on dirait quelle na pas vu de leau de sa vie Faut que je me repose un peu, après je ferai à manger, et on verra pour son lit.
La petite ressemblait désormais à une autre, toute proprette dans son foulard coloré, amusante avec ses grands yeux noirs et ses longs cils.
Viens, jai quelque chose à te montrer
Marie regardait Paul, curieuse. Il tira le rideau de la chambre des garçons. Cétait la grande pièce, celle dans laquelle ils dormaient tous depuis que Lucas avait eu trois ans. Les parents avaient leur petite chambre fermée, et le reste de la maison, entre salle, entrée et cuisine, nétait quune grande pièce.
Cest quoi, ça ?
Marie remarqua la nouvelle disposition, comprit quils avaient tout bougé. Elle scruta ses fils.
Cest votre idée ou papa vous a aidés ?
Paul sourit :
Leur idée Cest des bons, Marie.

Sophie mangeait en saccrochant à la nourriture comme si la faim navait jamais cessé.
Doucement, Sophie Il y en a assez pour tout le monde. Repose-toi un peu, ici tu ne manqueras de rien.
La fillette suivait des yeux son assiette avec regret, puis seffondra de fatigue.
Viens voir, je vais te montrer ton lit.
À peine y fut-elle allongée quelle dormait à poings fermés.
Marie revint, posant son assiette.
Paul, va donc chercher un peu de liqueur.
Paul la considéra, étonné ; elle ne buvait jamais, à peine un fond lors des grandes occasions. Mais il acquiesça, servit deux verres. Marie vida dun trait le sien, puis lâcha tout bas en fixant son mari :
Si ton Pierre était encore là, cest moi qui laurais étranglé de mes mains
Paul baissa la tête. Il laurait fait, lui aussi.

Pierre était arrivé dans leur vie alors que Paul avait déjà quatorze ans. Personne navait imaginé un autre enfant, et la grand-mère, venue voir le nouveau-né, sétait contentée de cracher par terre avant de siffler :
Fallait pas le faire.
Paul se souvenait de sa mère qui criait contre la grand-mère, la mettant dehors. Mais la vieille nen avait cure. Elle traînait dans la maison, murmurant des propos obscurs. Paul, déjà grand, craignait cette femme, des rumeurs disaient quelle était sorcière. Il savait bien que cétait absurde, mais tout de même
La mère sest finalement lassée de crier. La grand-mère sest soudain figée, disant :
Je crève demain. Prends le petit à lenterrement.
Certainement pas ! répliqua la mère.
Si tu ny vas pas, je te maudirai. De lautre monde, je reviendrai si tu mobéis pas
Le lendemain, elle est morte. Paul se souvient, la peur au ventre pendant la cérémonie ; la mère avait quand même, par superstition, amené Pierre. Il avait crié sur tout le cimetière, puis était devenu apaisé.

Dès lenfance, Pierre avait été rusé, sournois. À dérober, à mentir, à accuser les autres Les corrections du père puis de Paul navaient rien changé. Larmée, le mariage, puis la naissance de Sophie Cest tout ce quils avaient accompli, après, ils avaient préféré boire et oublier leurs devoirs de parents. Paul avait bien proposé aux parents de venir vivre avec eux, mais ils sobstinaient, persuadés que Pierre et Sophie ne survivraient pas sans eux. Ils sont morts, lun après lautre, et Pierre na pas levé le petit doigt aux obsèques, sauf pour boire.

Puis, quatre ans plus tard, Paul reçut un coup de fil de la mairie : Pierre et sa femme avaient été retrouvés frigorifiés à lorée du village. Restait Sophie. Si Paul ne la recueillait pas, elle finirait en foyer. Et pour les obsèques, la municipalité aiderait. Paul et Marie étaient réputés travailleurs, dune grande valeur.

Il na pas su, Paul, pourquoi il na pas tout raconté cash à Marie. La peur quelle refuse, peut-être
Une semaine a passé. Sophie a cessé de se jeter sur la nourriture. Elle a appris à utiliser fourchette et cuillère. Sa peau a fini par rosir, elle nétait plus aussi transparente quavant. Mais son comportement restait sauvage, elle fuyait dès quun des garçons lui adressait la parole, se recroquevillait sous la couette, muette. Ils lui prêtaient livres et jouets, rien ny faisait : pas un mot, hormis «oui» ou «non».
Marquée, Marie finit par la confronter :
Pourquoi tu nous regardes comme ça, Sophie ? On ne ta rien fait de mal, pourquoi tu ne souris jamais ? Tu veux partir dici ? Parce quon ne te retient pas !
Sophie la détailla, silencieuse, deux larmes dévalant ses joues.
Marie eut la gorge nouée, faillit sortir en pleurant. Elle se fit alors la promesse de ne jamais hausser le ton sur la petite.

Ce soir-là, Madame Dupuis passa la voir :
Tu ne vas pas bien, Marie.
Je fatigue Je lui donne tout, et elle me fuit comme la peste
Parce quelle sent bien quelle nest pas aimée. Les enfants le savent, tu sais. Cest comme au foyer, sauf quici, elle mange à sa faim.
Mais comment aimer un enfant qui nest pas le sien, toi, tu saurais ?
Tu sais bien quun chaton, tu pourrais laimer
Un chaton, ce nest pas pareil
Justement, cest bien le problème, on nest plus comme avant On a perdu quelque chose au fil du temps.

Le printemps est arrivé. Marie sefforçait de ne plus saccrocher à Sophie : elle était là, cest tout. Nourrie, habillée, plongée dans ses bouquins que les garçons lui apportaient. Elle leur répondait parfois. Les garçons, dailleurs, préparaient une surprise pour son anniversaire, dans un mois. Ils travaillaient en cachette, avec Paul, à construire une petite coiffeuse, «comme les vraies dames». Marie avait failli les en empêcher, puis avait laissé faire, trouvant que leurs mains apprendraient ainsi quelque chose.

Sophie ne comprenait pas le manège. Marie lui tendit un nouveau foulard travaillé, le lui noua joliment, et la petite se mit à se tourner devant le miroir, surprise par limage quelle y découvrait. Paul sortit alors une belle robe toute neuve. Sophie ouvrit de grands yeux, bouche bée, elle nen avait jamais vue daussi belle.
Quand les garçons amenèrent la coiffeuse, elle la caressa longuement, et, pour la première fois, sembla esquisser un sourire. Elle les serra tous dans ses bras. Depuis ce jour, ils sont devenus inséparables. Rire, blagues, discussions interminables Mais dès que Marie apparaissait, Sophie se repliait dans son coin, silencieuse. Cela dépassait Marie. Quest-ce qui clochait ? Elle était bien nourrie, propre, soignée Quest-ce quelle pouvait vouloir de plus ? Sans doute, au fond, moins de soucis sur le dos de Marie
Bientôt arriva la saison du potager. Il fallait prévoir une bouche de plus, donc acheter un cochon de plus à lautomne. Marie avait décidé de ne pas toucher à la pension versée pour Sophie : «On la laisse de côté, ce sera pour elle, pour plus tard. Une robe de mariée, par exemple.» Paul opinait toujours quand sa femme parlait raison, ce qui était souvent. Mais il ne comprenait pas pourquoi ça ne marchait pas mieux entre Marie et Sophie. Avec les garçons, avec lui, tout allait. Avec Marie, la distance persistait.

Un jour, alors que Marie plantait des fleurs devant la maison, le fils des voisins a accouru :
Madame Marie ! Les vôtres se battent à la rivière !
Qui ça ?
Tous, vos enfants !
Marie a rassemblé ses jupes et a filé aussi vite que possible jusquà la rivière, où toute la bande sétait rendue plus tôt. De loin, elle a vu ses trois gars, dos à dos, encerclant Sophie, assaillis par toute une bande dautres garçons du village. Les hommes du village arrivaient à la rescousse. Dès quils ont aperçu leurs pères, tous les gamins se sont éparpillés.

Marie examinait ses garçons : Lucas avait larcade en sang, Antoine un œil au beurre noir, Serge lépaule écorchée. Sophie pleurait à chaudes larmes.
Dites-moi tout, maintenant !
On est venus nager Sophie a enlevé son foulard, et tout le monde sest moqué delle. Alors on a voulu la défendre, voilà
Et vous vous êtes battus pour elle ?
Serge, sérieux, la regarda :
On aurait dû ne rien faire ? Cest notre sœur maintenant, cest normal de la défendre.
Antoine ajouta, grave :
Personne na le droit de lembêter.

Marie, fatiguée, rentra derrière ses enfants. Mais pourquoi ce fardeau sur leur famille La petite nétait pas mauvaise, mais elle aurait mieux fait de vivre ailleurs
Devant la maison, Madame Dupuis attendait :
Cest vrai, ce quon raconte ? Que tes enfants se sont fait battre à cause de la gamine ?
À cause de qui ? senflamma Marie.
À cause delle Tu dis bien toi-même que cest une «petite trouvée».
Tu te permets de répéter ? Je lappelle comme je veux, mais ça, personne ne se permettra ! attention à toi, sinon tu vas voir de quel bois je me chauffe !
Marie claqua la porte du jardin, Madame Dupuis recula, surprise.
Elle va bientôt nous rendre fous avec sa trouvée !
Madame Dupuis repartit, à laffût dun autre commérage.

Marie se laissa tomber sur un banc, en larmes. Pourquoi tout ça ? Elles menaient une vie tranquille, après tout.
Maman, tu pleures ?
Les enfants, restés dans le jardin, la fixaient, inquiets. Marie ne pleurait jamais devant eux.
Cest à cause des oignons qui ne poussent pas, du jardin, voilà tout ! Au lit, maintenant.
Le soir, elle discuta longuement avec Paul.
On ne va pas sen sortir. On va finir par se faire des ennemis, à force. Les garçons se battront, elle sera rejetée
Paul haussa les épaules :
Les garçons ont raison. Ils défendent leur sœur.
Et sil arrivait un malheur ?
Enfin, cest des enfants, pas des sauvages
Marie ne fut pas convaincue. Elle décida de réfléchir seule, Paul avait déjà la tête plongée dans les semis.

La nuit, un bruit léveilla. Comme un murmure. Elle se leva en silence, pensant dabord aux garçons, mais la voix venait du salon. Elle jeta un œil.
Sophie était à genoux, devant une image de la Vierge glissée derrière un vase, priant à voix basse :
Mon Dieu, toi qui mas souvent aidée, sil te plaît, fais que chez Marie, les fleurs poussent bien, quelle nait plus de soucis Comme ça, elle pourra maimer Je promets dêtre la plus gentille. Jaiderai pour la vaisselle, je ferai tout ce quelle voudra Donne-lui envie de devenir ma maman Je donnerai même toutes mes sucreries si tu veux
Marie recula, submergée par lémotion.

Le lendemain, devant la boulangerie, les femmes du village linterpellèrent :
Marie, alors, quest-ce quon compte faire ? À cause de ta petite recueillie, nos garçons vont finir par mal tourner !
Marie allait ravaler sa colère quand lune lança :
Elle irait bien mieux à la Dass, ta Sophie.
Marie posa calmement son cabas, tourna vers elle :
Tu veux quon parle de ta propre fille, Sylvie ? Qui a volé largent de Monsieur Martin pour sacheter des bonbons, lan dernier ?
Marie nen démordait pas.
Plus personne ne traitera ma fille de trouvée ! Pour la moindre remarque, comptez sur moi pour vous faire regretter vos cheveux sur la tête !
Marie prit ses affaires, et fila sans regarder en arrière.

Plus tard, elle entra dans une mercerie :
Tu as des jolis rubans, Jeanne ?
Jen ai des bleus, des rouges, même des roses
Les roses, je prends.
Sophie était rentrée et Marie lui tendit les rubans. Elle les caressa du bout des doigts, émerveillée.
Pour moi ?
Oui, pour toi Allons voir dans la glace.
Après quelques essais, Marie réussit à faire une coiffure un peu joyeuse.
File vite te regarder !
Sophie se contemplait, radieuse.
Je peux tappeler maman ? Vraiment ?
Les larmes coulèrent. Marie la serra dans ses bras :
Bien sûr, ma chérie. Et tu sais quoi ? On va faire ensemble le plus bon des gâteaux, pour papa et les garçons.
Sophie acquiesça, reniflant.

La nuit suivante, Marie entendit de nouveau le murmure de Sophie, remerciant le bon Dieu pour lui avoir donné enfin une maman la meilleure du monde. Marie revint se coucher, souriant. Elle avait tant prié pour une fille Elle en avait maintenant une, et pas la moindre des princesses, car elle navait même plus à laver des couches-culottes.

Ce que cette histoire ma appris ? Que lamour ne naît pas avec le sang, quil ne se commande pas, mais quil sapprend parfois là où on ne lattend pas. En accueillant Sophie, cest aussi une part dhumanité quon a retrouvée la mienne, la nôtre, et sûrement la sienne.

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three × two =

«Mon Dieu, mais on en a déjà trois à nous…» — l’histoire d’un enfant venu d’ailleurs devenu le cœur de la famille
Au bout du monde. La neige s’infiltrait dans mes bottines, brûlait ma peau. Mais jamais je ne me résoudrais à acheter des bottes fourrées, mieux vaudrait des cuissardes, même si ici, à la campagne, elles me feraient paraître ridicule. D’ailleurs, Papa a bloqué ma carte bleue. « Tu veux vraiment vivre dans un village ? », demande-t-il en fronçant les lèvres avec dédain. Papa ne supporte ni la campagne, ni les balades en plein air, ni rien qui manque du confort de la ville. Gauthier, son bras droit, partage cette aversion : c’est justement pour cela que je suis partie vivre à la campagne. Moi, j’aime l’aventure, les tentes et la nature — mais y vivre, non. Pourtant, j’ai dit le contraire à Papa : — Je veux. Et je vais le faire. — Arrête tes bêtises. Qu’est-ce que tu vas faire là-bas, traire les vaches ? Je croyais que tu épouserais Gauthier cet été, que nous préparerions le mariage… Le fameux mariage. Papa essaie toujours de me « servir » Gauthier comme un vieux plat de semoule froide et grumeleuse, répugnant au point d’en donner la nausée. Objectivement, Gauthier n’est pas laid : profil droit, regard vif, sourcils bien dessinés, cheveux bruns soignés, corps robuste. C’est le fidèle associé de Papa, son ombre. Celui que Papa rêve de me voir épouser. Mais moi, Gauthier, je ne le supporte pas. Sa voix monotone m’irrite, ses doigts boudinés toujours en mouvement, ses récits vantards sur le prix de ses costumes et sa voiture… L’argent, toujours l’argent ! Ils n’ont que ça en tête. Alors que moi, je rêve d’amour. D’émotions qui coupent le souffle, comme dans les romans. Je n’ai jamais connu cela, mais je sais que ça arrivera. Mes coups de cœur ont toujours été fugaces, sans laisser de traces. Or, je veux des cicatrices, du drame, pas la sécurité ennuyeuse que représente Gauthier. Pour cela, s’exiler dans un village et enseigner à l’école locale m’a paru une idée merveilleuse. Jamais Gauthier ne me suivra. Il a trop peur de manquer d’Internet, d’eau chaude, de tout confort — alors j’ai choisi exprès un village sans rien de tout cela. Le directeur hésitait à m’embaucher, doutait que je tiendrais le coup, mais l’ancienne institutrice est décédée subitement et j’ai su me montrer persuasive au rectorat avec mes diplômes et attestations. — Et que compte faire une jeune prof aussi qualifiée dans ce village ? — m’a interrogée la directrice aux cheveux rouge vif. — Enseigner aux enfants, — ai-je répondu. Me voilà donc institutrice, dans une petite maison sans confort, poêle à bois, ni eau chaude. Comme prévu, Gauthier a passé une nuit ici et s’est enfui. Depuis, il me harcèle au téléphone, persuadé que ma folie passera vite. Au début, j’aimais bien la vie ici. Mais l’hiver est arrivé. La maison est glaciale, porter du bois pour le feu est devenu une corvée. J’ai envie de retourner en ville, mais je ne cède jamais. Surtout que mes élèves comptent sur moi désormais. Ma classe est petite : douze élèves seulement. Au Centre d’activités enfantines où j’enseignais avant, les enfants étaient des petits génies. Ici, au contraire… En CE2, certains lisent à peine. Ils ne font pas leurs devoirs, chahutent. Mais peu à peu, je me prends d’affection pour eux : Sébastien sculpte des animaux en bois dignes d’une vitrine au Printemps, Anne écrit de la poésie, Valentin aide à nettoyer la classe, Irène vient chaque matin accompagnée de son agneau fidèle. Et finalement, ils progressent : ils lisent, ils apprennent — il fallait juste changer les livres ! J’apporte d’autres ouvrages, parfois je dois aller les chercher au bourg, Internet ne passe presque pas ici… Un seul enfant m’échappe. Et c’est justement le père de celle-ci que j’aperçois un soir, les mains prises par une brassée de bois, le visage rougi par le froid. — Bonjour, Marguerite, — dit-il, s’arrêtant devant le portail. Ce Vladimir m’impressionne, il a une tête de dur, d’homme qui ne rit jamais. Mon cœur bat si fort, j’ai peur qu’il le voie. — Bonjour, — ma voix tremble. — Pourquoi Tania n’a que des zéros ? — Parce qu’elle ne travaille pas. — Faites-la travailler alors. Qui est le professeur : vous ou moi ? Je ne veux forcer personne. La petite fille semble autiste — il faudrait une autre aide. — Ça a toujours été comme ça ? Vladimir hésite. — Non, avant elle faisait tout avec Olga. — Olga ? Il grimace, comme si la neige pénétrait aussi dans sa botte. — Sa mère. Je comprends qu’il évite le sujet. Je dois pourtant le demander : — Où est-elle maintenant ? — Au cimetière. Voilà la clé du mystère. Je reste là, le bois dans les bras, gênée. Quand une bûche tombe sur mon pied, je retiens mes larmes. — Je vais vous aider, — propose Vladimir. — Ce n’est pas la peine… — Si, si, je vois bien. Il range le bois, répare la porte. — Si besoin, demandez-moi, — dit-il avant de partir. L’a-t-il fait pour des notes complaisantes pour Tania ? Je doute… Je pense à la petite fille. Je tente de l’approcher de mille façons, je me sens impuissante et rongée par la pitié. La directrice n’est pas plus encourageante : — C’est une cause perdue. Donnez-lui zéro, l’été prochain elle ira en école spécialisée. — Et son père dit qu’avant… — Avant, sa mère s’en occupait. Lui, il vous racontera n’importe quoi… — Vous n’aimez pas Vladimir ? — Ce n’est pas une question d’aimer ou pas. Mais l’enfant doit être prise en charge autrement. Je ne suis pas convaincue. J’appelle mon mentor, Lydia, puis décide d’aller au domicile de Tania. J’ai peur, mais je bois du thé à la camomille — la recette de maman pour calmer l’angoisse. Ma mère est aussi décédée, alors cette histoire me bouleverse. Vladimir m’accueille froidement, pas ravi du tout : — On ne reçoit pas souvent de visiteurs. Je serre les lèvres et explique que le professeur doit vérifier les conditions de vie des enfants. La chambre de Tania est merveilleuse, tapissée de rose, les peluches partout. Je l’envie un peu : chez moi, la déco était beige et papa détestait les couleurs vives. Ce premier contact est difficile : Tania ne me parle pas de ses livres, mais m’apporte ses crayons. À la fin, je demande le nom du lapin rose : — Pluche. La fois suivante, je viens avec un petit pull tricoté pour Pluche. Je tricote pour penser à maman. Tania est ravie, elle dessine Pluche et corrige même l’erreur quand j’écris son nom. Cette enfant n’est pas retardée du tout. — Je viendrai chez Tania trois fois par semaine, — j’annonce à Vladimir. — Je n’ai pas de sous, — dit-il. — Je ne veux pas d’argent, — je réponds. C’est entendu. La directrice grince : — On ne doit pas s’occuper d’un seul élève, ce n’est pas pédagogique ! Et puis, c’est inutile avec ces enfants… — J’en ai vu, et je sais qu’il ne faut pas renoncer, — je lui dis. Tania est particulière : elle parle peu, évite les regards, préfère dessiner. Mais elle compte bien, et la grammaire, elle l’apprend vite. Fin du trimestre : ses notes sont meilleures, réellement. — Vous partez pour Noël ? — demande Vladimir, fuyant mon regard. — Non, je reste ici. — Tania voudrait vous inviter. C’est étrange, Tania ne l’a pas dit elle-même. Mais je ne voudrais pas la contrarier. — Merci, j’y réfléchirai. La nuit porte conseil, mais je dors mal. Au matin, Gauthier appelle : — Tu viens quand à Paris ? Pas question de fêter le réveillon ici ! — Oh que si ! — Ta folie inquiète ton père. — Qu’il consulte un médecin alors. Finalement, Gauthier débarque, en conquérant, avec champagne, salade et cadeaux. — Si la montagne ne vient pas à Mahomet… Je suis surprise qu’il puisse sacrifier son réveillon branché au profit d’une soirée rustique, sans même une télé. Mais il a tout prévu : mes plats préférés, des livres de pédagogie, un projecteur, un carnet de bord pour prof. — Merci… Je croyais que tu m’offrirais encore des bijoux ou un gadget. Gauthier sourit : — Tu es ce que j’ai de plus précieux. Si tu veux rester ici, alors je reste aussi. Mais j’ai amené une bague aussi… Il sort l’écrin rouge, le message est clair. — Je peux ne pas répondre tout de suite ? — Je patienterai. Je range la boîte sans savoir quoi dire. Vladimir a mon numéro, mais il passe par le fixe : — Tu y as réfléchi ? — Désolée, j’ai du monde ce soir… — Je vois. Il raccroche. Et moi, je me sens mal. Qu’a-t-il compris ? Qu’attend-il ? Je reviens à mes pensées et Gauthier essaie seulement de capter la wifi pour un film. J’entends le sifflement du chien — comme Vladimir le fait. Je regarde par la fenêtre : Vladimir et Tania sont là, devant la grille. Mon visage s’empourpre. — C’est qui ? demande Gauthier, agacé. — Mon élève, — répond Tania tout bas. J’ai préparé un cadeau pour Tania : une amie pour Pluche, un petit lapin rose. Pour Vladimir aussi, j’ai tricoté des moufles — un peu maladroitement, mais tout de même. Je sors précipitamment, sans bonnet ni collants, la neige dans mes bottines sans même y penser. — Tania, joyeux Noël ! Regarde ce que j’ai pour toi ! Tania serre son lapin, regarde son père. Vladimir tend deux paquets : le gros, c’est un cahier illustré — je reconnais les dessins de Tania. — Merci, il est superbe ! Le petit paquet contient une broche en forme de colibri. — C’était à maman, dit Tania. Un nœud me serre la gorge. Vladimir conclut : — On y va. — Passez de bonnes fêtes ! — Merci… à vous aussi. J’aimerais serrer Tania dans mes bras, mais elle reste figée, peluche au cœur, silencieuse. En refermant le portail, la vue de leurs deux silhouettes m’étrangle d’émotion. Je rentre en clignant des yeux, le nez humide. — Alors, ils t’ont apporté quoi ? demande Gauthier, boudeur. Je regarde la broche serrée dans ma main et le cahier. Je réalise que j’ai oublié de donner les moufles à Vladimir. Et aussi ce que Tania a dit : « C’était à maman… » Et cette incroyable sourire que Vladimir n’affiche que devant sa fille… Quelque chose respire et s’épanouit dans mon cœur. Je ressens de la pitié pour Gauthier, mais le mensonge n’a plus de sens. Je sors l’écrin et le tends à Gauthier : — Rentre à Paris. Excuse-moi, je ne peux pas t’épouser. Pardon. Son visage se fige, il n’est pas souvent rejeté. Un instant, j’ai peur qu’il me gifle, mais il range la boîte et quitte la maison sans rien dire. Je rassemble les restes du dîner dans des boîtes, attrape les moufles, et je m’élance dehors, à la poursuite de ces deux étrangers qui me sont devenus indispensables…