Javais rassemblé les enfants et pris la route chez ma mère deux heures avant minuit, à cause dune nouvelle frasque de mon mari.
Tu es certaine quil y aura assez de salade ? On dirait quil ny en a que pour une bouchée Sa voix résonnait dans la cuisine, teintée de reproche et dagacement, masquant presque le bruit de la hotte.
Jeanne, penchée sur la table, continuait de couper la carotte cuite en petits dés. Il restait à peine moins de quatre heures avant les douze coups de minuit. Mes jambes me brûlaient comme si javais couru un semi-marathon, et mes doigts empestaient la betterave et loignon, une odeur dont javais limpression qu’elle ne me quitterait jamais. Je posai lentement le couteau et relevai les yeux vers mon mari.
Benoît se tenait dans lembrasure de la porte, déjà prêt : sa chemise fraîchement repassée par moi, ce matin, sacrifiant mes dernières précieuses minutes de sommeil et son pantalon à plis impeccables. Dans la main, un verre de cognac, alors que les invités nétaient même pas encore partis de chez eux, et il observait dun air critique le grand saladier en cristal.
Ben, cest une salade russe, ça. Un grand saladier Il y en a bien pour trois kilos, fit patiemment Jeanne, tentant de contenir sa voix. Si tu veux aider, coupe donc le pain, ou va voir où en sont les enfants. Jentends encore Paul chahuter avec sa sœur à propos de la tablette
Oh, tu sais bien, Jeanne, la cuisine, ce nest pas mon domaine. Moi, je sais bosser, pas ciseler des légumes Il eut un sourire satisfait en sirotant. Laisse les enfants, cest la fête ! Ils dépensent leur énergie. Dis-moi plutôt, le chapon sera bien cuit ? Je naimerais pas que les Martin trouvent du sang dans leurs assiettes. Ce sont des bons vivants, habitués aux bons repas.
Jeanne détourna le regard vers la fenêtre où dans le halo des réverbères, la neige tombait en gros flocons. Une boule damertume et dépuisement montait dans sa gorge. Cette Saint-Sylvestre devait être calme et familiale. Juste eux quatre : elle, Benoît, et les enfants Paul, sept ans, et Élise, cinq ans. Elle rêvait de regarder de vieilles comédies en grignotant des clémentines, et daller se coucher juste après les feux dartifice. Lannée avait été rude : licenciement, petits boulots, travaux chez sa mère. Elle était à bout de force.
Mais voilà une semaine que Benoît avait annoncé, sans ménagement : un vieil ami darmée, Michel, débarquait avec sa femme Sophie et leurs deux grandes filles. « Ils sont de passage, coincés ici, tu ne vas pas leur faire passer le réveillon à lhôtel ! » Jeanne navait pas protesté, élevée dans le respect de lhospitalité. Et Benoît, dexigence en exigence : menu modifié trois fois, alcool acheté par caisses, ménage doublé.
Ton chapon sera cuit, marmonna-t-elle, versant la carotte dans le saladier. Tu pourrais mettre la table dans la salle à manger, la nappe est sur le buffet, repassée ce matin.
Jy vais, on a le temps, balaya Benoît. Au fait, Sophie a appelé : ils ont besoin de pain sans gluten, leur grande a une diète à la mode, apparemment.
Jeanne simmobilisa. Le couteau tinta sur lassiette.
Benoît, tu es sérieux ? On est le 31 décembre, il est 20h. Les supermarchés sont vides. Quel pain sans gluten ? Tu pouvais pas me prévenir ce matin ?
Jai oublié, répondit-il négligemment. Allons, pas la peine de ténerver, file à lIntermarché en bas, il en reste peut-être. Tu dois de toute façon racheter de la mayo, non ?
Je nirai nulle part, lança Jeanne, sèchement. Je suis debout depuis six heures, je suis épuisée. Si tes invités ont des besoins particuliers, quils prévoient eux-mêmes. Ou vas-y toi.
Le visage de Benoît se durcit, le sourire disparut. Il posa bruyamment son verre sur le plan de travail.
Tu veux me couvrir de honte devant les gens ? On fait ce réveillon parce que jai eu ma prime, et madame rechigne à aller au magasin ?
Moi aussi je gagne de largent ! semporta Jeanne. Et tout le reste du boulot est pour moi. Les enfants, la maison. Et toi, tu joues les princes ici, à distribuer les ordres !
Chut, ça suffit ! aboya-t-il, la voix résonnant dans la cuisine. Tu vas y aller, tu vas sourire quand les amis arriveront. Pas question que Michel voie ta tête boudeuse. Sa femme est toujours irréprochable, parfaite, contente Prends-en de la graine.
Je le regardai, le reconnaissant à peine ou peut-être trop bien, justement. Depuis des mois, il était comme ça : cassant, dur, prompt à me comparer à toutes les autres. Mais ce soir, la veille dun jour de fête, la blessure était plus vive.
Jessuyai mes mains sur le torchon, retirai mon tablier.
Très bien, jy vais, soufflai-je.
Il hocha la tête, triomphant, persuadé davoir gagné.
Voilà, tu vois quand tu veux.
Dans lentrée, Élise surgit, robe blanche de « flocon » que javais cousue à la main, deux nuits durant.
Maman, tu vas où ? On nallume pas le sapin ?
Je reviens vite, ma chérie. Il manque des trucs pour le réveillon. Tu surveilles ton frère ? Quil ne touche pas au sapin.
Jenfilai mon manteau, poussai les pieds dans mes bottes. Lair glacial sur mon visage mapporta même un semblant dapaisement. Mes joues brûlaient de colère. Je fis les courses machinalement : pain ordinaire (pas de sans-gluten, bien sûr) et mayonnaise. Et pourtant, rentrer devenait de plus en plus difficile en approchant de limmeuble.
Dans le hall, des éclats de voix, des rires, de la musique me parvinrent avant même la porte dentrée, si forts Les invités, déjà là ? En entrant, la vision me coupa le souffle.
Le vestibule débordait de manteaux, parkas, chaussures humides, parfum de luxe et neige. Au salon, jentendis le rire sonore de Benoît suivi dun gloussement aigu, inconnu.
Je poussai la porte de la salle à manger, le sac encore à la main. La scène me cloua sur place.
Autour de la table dressée, Michel, large et hilare, Sophie la grande blonde toute apprêtée, deux ados scotchées à leur mobile. Et puis, une autre femme. Assise juste contre Benoît, une jeune femme flamboyante aux cheveux cuivrés, que je reconnus aussitôt : Chloé, sa comptable, dont il parlait toujours comme « la bonne humeur du bureau ».
Ah, voilà la maîtresse de maison ! lança Michel, levant son verre. Enfin ! On a commencé à enterrer lannée, tu nous en veux pas. Benoît disait que tu faisais une course.
Benoît, rosé, jovial, ne se leva même pas. Il agita la main vers la chaise isolée, près de lassiette dÉlise.
Installe-toi, Jeanne. Tu connais tout le monde ? Et voici Chloé, du boulot. Elle navait personne avec qui fêter, je lai invitée. Plus on est de fous
Chloé me sourit dun air faussement gêné, papillonnant des cils.
Bonjour Jeanne ! Jespère que ma présence ne dérange pas Benoît a insisté. Il ma dit quil y aurait de quoi festoyer. Jai amené un gâteau !
Mon regard glissa vers la table : tout était déjà chamboulé. Mes salades soigneusement arrangées à moitié dévorées, des cuillères plantées dans les plats. Le chapon, que javais longuement mariné, éventré, morceaux éparpillés, alors quil était à peine vingt-deux heures. Les enfants, eux, affalés sur le canapé, rivés à des écrans, oubliés, affamés.
Benoît peux-tu venir en cuisine.
Encore des scènes ! pesta-t-il, levant les yeux au ciel. Jeanne, sil te plaît. Ne commence pas devant tout le monde. Tassois, tu manges, tu souris. Tu as acheté du pain ?
Viens.
Un silence tomba. Sophie pinça les lèvres, Michel se resservit de larmagnac, Chloé réajusta son décolleté, jouant la comédie.
Benoît traîna des pieds, soupirant, me suivant à contrecœur.
Dans la cuisine, je fis volte-face.
Cest quoi ça ? Elle fait quoi ici ? Pourquoi tout le monde est déjà là, pourquoi personne ne ma prévenue, et pourquoi tu ne mas pas parlé de Chloé ?
Je dois vraiment te rendre des comptes sur mes invités ? soupira-t-il, empestant le cognac et un parfum féminin sucré. Chloé, cest ma collègue, elle était seule Ceux-là sont arrivés plus tôt que prévu, pas de bouchons à Paris. Jallais pas les laisser sur le pallier parce que madame traîne T’étais où, d’ailleurs ? Tu telais ton amant peut-être ?
Tu técoutes parler ? Tu invites une femme étrangère ici, pour la fête familiale, sans mavertir, tu la colles à côté de toi, tandis que je cours pour ton pain, et les enfants ?
Ils savent se débrouiller ! Arrête, tu dramatises. Il magrippa lépaule Tu vas y retourner, sourire, servir du vin à Chloé et te comporter comme une hôtesse normale, pas une poissarde. Jai le droit de souffler, jai bossé toute lannée, moi !
Des gens agréables répétai-je. Et nous, tes enfants et moi, on est des meubles ?
Ne déforme pas ! Gâche pas ma soirée, cest tout. Sinon
Sinon quoi ? nos regards se croisèrent, les siens durs.
Sinon tu nauras pas un euro de moi le mois prochain. Tu te dépatouilleras.
Chloé passa la tête dans lembrasure.
Ben, tu viens ? Ils vont porter un toast Jeanne, pardon de vous interrompre, mais il manque un peu de mayo, non ?
Benoît changea de visage, tout sourire.
Jarrive, Chloé ! Jeanne va tapporter ça, elle tire un peu la tronche, mais cest la fatigue.
Il lui fit un clin dœil et disparut.
Je restai seule. Avec mon pot de mayonnaise à la main. Une corde se brisa en moi, nette, sèche. Toutes ces années à vouloir être parfaite, à encaisser ses moqueries, à économiser pour lui offrir une montre, à fermer les yeux sur ses retards que je comprenais soudainement moins innocents. Tout ce cocon construit Et lui, lécrasant du pied, invitant une autre et me sommant de servir.
Je posai méthodiquement le pot. Il était 22h15. Moins de deux heures avant la nouvelle année.
Je pris ma décision, glaciale et limpide.
Plutôt que de retourner dans cette fête, jentrai dans la chambre des enfants. Paul montrait à Élise un jeu.
Les enfants, on shabille vite. On part en voyage.
Maintenant ? Et papa ? Et les invités ? Et le feu dartifice ?
On le verra ailleurs. Papa est occupé. Vite, pyjamas chauds, pulls, une peluche chacun.
Élise, comprenant que la situation était grave, sexécuta sans rechigner. Je jetai dans un sac à dos des habits, les chargeurs, les papiers. Mes mains tremblaient mais mes gestes étaient précis.
En dix minutes, nous étions au seuil. Dans le salon, la musique hurlait, on beuglait au karaoké. Jenfilai mon manteau, cachai ma tête sous une écharpe.
Où tu vas comme ça ? Benoît, surgissant, une fourchette à la main, Chloé dans lautre bras. Il était suffoqué.
On part. Chez ma mère.
Chez la belle-mère ? Mais ça va pas la tête, dans une heure cest minuit ! Et les invités ? Qui va servir le plat principal ?
Chloé le fera, elle saura animer la soirée. Moi je suis épuisée, il me faut du repos.
Jeanne ny pense même pas ! Si tu sors maintenant, ne compte plus revenir ! Tu penses que je vais te courir après, toi la quadra divorcée avec deux mômes ?
Ne ten fais pas, ce nest pas le plan.
Papa au revoir, murmura Paul, sans lever les yeux.
Benoît, suffoqué de rage.
Partez, alors ! Folle hystérique ! Dis bonjour à la belle-doche ! Tu viendras pleurer, quand tauras plus une thune !
Je claquai la porte, coupant dun coup net les hurlements, la fête étrangère.
Dehors, la tempête de neige. Je pris mon téléphone, commandai un taxi, sans regarder le prix, tarif triple réveillon. Sur mon compte, restaient mes congés payés gardés pour lété. Eh bien, lété commençait pour moi ce soir.
Maman, papa, cest un méchant ? chuchota Élise alors que nous attendions sous le porche, serrés lun contre lautre.
Non, ma puce. Juste papa sest perdu, il a oublié ce quest une famille. Mais nous, on noubliera pas.
Le taxi, conduit par un vieux monsieur moustachu, ne posa pas de question, haussant simplement le son du chauffage, proposant de baisser la radio.
Laissez, ça me va, répondis-je, regardant défiler Paris sous la neige.
Nous mîmes quarante minutes. La ville attendait le miracle de la nouvelle année. Jenvoyai un SMS à maman : « On arrive, avec les enfants. Je texpliquerai. Tes réveillée ? » Réponse immédiate : « Je tattends, jai fait une tarte chaude. » Une larme incongrue perla sur ma joue.
Ma mère accueillit petits et grands sur le pas de la porte, dans sa vieille robe de chambre à fleurs qui sentait la vanille. Chez elle, tout était paix et chaleur, guirlande sur le petit sapin.
Rentrez, mes chéris, vite, vous devez être transis elle déshabilla les petits, puis moi. Tu es toute pâle, Jeanne. On va te faire une tisane, tout ira mieux.
On se retrouva autour de la table de la petite cuisine, maman sortit sa tarte au chou, du fromage, des cornichons maison. Je navais jamais savouré un repas si délicieux. Les enfants, rassasiés, filèrent devant les dessins animés.
Alors, raconte, demanda maman, me versant du thé. Quest-ce quil ta fait, encore ?
Je débordai. Le pain sans gluten, Chloé, ses cris, son autorité devant les enfants.
Tu as bien fait de partir, dit maman, posant sa main sur la mienne. On ne construit pas une maison sans respect. Ton Benoît eh ben, cest lui qui a tout perdu.
A la télé, les vœux du président commençaient. Jouvris une bouteille de champagne. Les petits revinrent, projectiles à la main.
Bonne année ! crièrent-ils au douzième coup.
Mon vœu, pour une fois, navait rien à voir avec Benoît ni largent. Je souhaitai trouver la force de commencer une nouvelle vie. Et que mes enfants ne laissent jamais personne les traiter comme elle avait accepté tant dannées.
Le téléphone vrombit. Trois, dix, trente appels de Benoît. Puis les messages, envoyés en rafale. Je les ignorai, tournant lécran.
Tu ne répondras pas ? sourit maman.
Non. Lan passé, jaurais répondu. Jaurais pleuré, supplié. Mais cette année cest une nouvelle année. Et ma nouvelle vie ne commence pas avec lui.
Les trois jours suivants furent un havre de paix : balades, luge, bonshommes de neige. Jeanne ne ralluma son téléphone que le 3 janvier. Trente appels manqués. Dabord furieux : « Où tes ? Ramène les gosses ! », puis pleurnichards : « Jeanne, tu fais la gamine », et enfin paniqués : « Cest le chantier, la vaisselle sempile la doudoune de Paul elle est où ? »
Elle écouta tout ça, amusée, comme une série radio sur la vie dune autre.
Le soir, on sonna. Cétait Benoît. Pâle, mal rasé, en blouson froissé, trois roses flétries à la main.
Jeanne, allons, reviens à la maison Les fêtes, tu comprends, il y a le travail, rien nest prêt Chloé, elle a fichu la pagaille, brûlé la nappe, les Martin se sont disputés Jai compris, je me suis trompé. Cest dur sans toi.
Maman croisa les bras, impassible sur le palier.
Je sortis.
Alors, Benoît ?
Jeanne, reviens, arrête. Cest la galère ! Les fêtes finissent, jai rien de prêt Je taime, on est une famille.
Une famille, cest pas renvoyer sa femme acheter du pain par pur caprice, pour impressionner une autre. Une famille, cest prendre soin les uns des autres. Ce quon vivait, cétait la facilité, pour toi.
Tu parles de divorce, pour ça ? Pour si peu ? Parce que jai invité des gens au réveillon ?
Pas « pour ça ». Pour le manque de respect. Je déposerai la demande après les fêtes. Les enfants resteront avec moi. On partagera le reste selon la loi.
Il resta sans voix, pris de court.
Tu regretteras À quarante ans, deux gosses bonne chance !
Je me suffis. Et eux aussi. Cest tout le bonheur dont jai besoin.
Je pris les fleurs, les posai sur la table du palier.
Rentre, Benoît. Apprends à faire cuire des pâtes. Tu en auras bien besoin.
Je refermai la porte derrière moi. Le clic du verrou mit un terme, enfin, à ce chapitre étouffant.
De retour à la cuisine, jenlaçai ma mère.
Il est parti ? demanda-t-elle.
Oui.
Tant mieux. Du thé à la framboise ?
Oui, maman.
Jeanne sassit près de la fenêtre. Dehors, la neige tombait toujours, recouvrant la ville dun manteau neuf. Linconnu lattendait, avec ses embûches tribunaux, nouvel emploi, démarches. Mais la peur avait disparu. Elle se sentait libérée, comme enfin débarrassée de chaussures trop serrées, prête à marcher dans sa propre vie.
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