Marine était tombée amoureuse du mari de sa meilleure amie, et sa vie était devenue un véritable enfer. Le visage de cet homme la hantait jour et nuit. Pourquoi avait-elle accepté cette invitation, pourquoi était-elle allée chez elle ? Il y a quelques années, Marine avait fini par séloigner de leur amitié, la trouvant superflue, et elle avait laissé le temps éroder les liens. Mais lors dune exposition au Grand Palais, elles sétaient retrouvées presque par hasard, et, par simple curiosité, Marine avait accepté de passer chez Valérie. Et voilà le résultat
Elle sendormait avec limage de cet homme et se réveillait en pensant à lui. Comment Valérie, fille ordinaire, sans talent particulier, avait-elle pu décrocher un tel mari ? Un avocat brillant, propriétaire dune vaste maison de trois étages à Neuilly, avec plusieurs voitures : un 4×4 pour la campagne, un coupé pour Paris, une berline longue pour les sorties en famille, et une adorable petite Citroën décapotable, rouge, offerte pour sa femme. Comment était-ce possible ? Valérie ne correspondait pas à son niveau. Elle navait même pas fait détudes supérieures, travaillait naguère comme vendeuse dans une boutique de chaussures à Saint-Germain-des-Prés. Tout sétait aligné pour elle : destinée ? Pour Marine, rien nallait jamais. Elle avait une bonne situation administratrice dans une banque du boulevard Haussmann, un vrai salaire, un bel appartement de deux pièces dans le 15e arrondissement , mais autour delle, il ny avait que des ratés et laids types. Évidemment, elle se réjouissait pour Valérie, mais y retourner ? Jamais ! De peur de perdre le contrôle, de commettre lirréparable.
Marine se souvenait de lépoque où elle avait ravi un garçon à Valérie, bien des années plus tôt. En rentrant de colonie au bord de lAtlantique, Valérie sétait liée damitié avec Constantin, un garçon vif et élégant. Il vivait à Boulogne, venait le weekend, captivait tout le monde avec ses histoires. Il avait plu tout de suite à Marine, mais elle navait pas montré son intérêt cétait le garçon de Valérie, après tout Ou peut-être le montrait-elle quand même ? Ils étaient devenus un trio inséparable : séances de ciné, sorties en terrasse, après-midis au parc de La Villette, anniversaires entre copains. Puis, un jour, Constantin sétait pointé chez Marine, un bouquet à la main, une boîte de macarons Ladurée, et avait avoué ses sentiments.
Mais Et Valérie ? avait demandé Marine. Ce nest pas très juste
Avec Valérie, on nest que des amis. Toi, tu me plais vraiment.
Marine avait accepté de se voir à deux. Valérie était restée fâchée quelques mois, puis un soir, elle était venue et avait lâché :
Merci de mavoir ouvert les yeux sur Constantin. Je laimais, et tu m’as prouvé qu’il n’était pas digne de confiance.
Et moi, tu me fais confiance ? avait interrogé Marine.
Valérie avait éclaté de rire, navait rien ajouté, mais la rancune sétait envolée. Six mois plus tard, Constantin ennuyeux avait été renvoyé dun revers quand il avait fait une scène de jalousie, parce quun camarade avait embrassé Marine sur la joue. Toute cette histoire, c’était une autre vie.
Aujourdhui, Marine approchait la trentaine. Son entourage commençait à simpatienter : il était temps de se marier, mais aucun homme intéressant napparaissait à lhorizon. Depuis le lycée, les rencontres avec Valérie étaient devenues épisodiques, jusquà presque disparaître. Lautre jour, pourtant, Valérie lavait invitée chez elle non plus dans limmeuble modeste du 14e, mais dans une somptueuse villa de la banlieue ouest, avec femme de ménage, jardinier, surveillance. Dire que Marine avait été choquée ne suffisait pas
Une histoire à peine croyable. Antoine cétait le mari était tombé dans une flaque en sortant de sa voiture, pressé pour un rendez-vous. Il était entré dans la première boutique de chaussures croisée au Marais, Valérie lui avait conseillé une belle paire à la vitesse de léclair. Coup de foudre. Que Valérie soit séduite, rien détonnant ; mais lui Marine en rêvait : un mari cultivé, posé, drôle, plein davenir. Mais les princes allaient toujours chez les autres, jamais chez Marine. Elle vivait bien, se disait rationnelle, indépendante alors pourquoi les hommes bien ne la remarquaient-ils pas ?
Valérie linvitait de nouveau. Son mari venait de partir pour Lyon, elles pourraient passer la soirée tranquillement. Marine hésitait ; retourner là-bas la troublait, tout en attisant sa curiosité : comment Valérie avait-elle réussi ? Peut-être y avait-il, dans lentourage dAntoine, quelques célibataires bien en vue La raison pesait peu face à cet espoir.
Dans le salon, baigné dune lumière dorée par le soleil couchant, des tableaux créaient une atmosphère de conte : dragons, châteaux, princesses dignes dun rêve éveillé.
Qui a peint tout ça ?
Cest moi, répondit Valérie doucement.
Marine tomba des nues, autant que lorsque la grille du portail sétait ouverte sur le jardin immense.
Je ne savais pas que tu peignais.
Je me souviens que, petite, tu dessinais merveilleusement. Jai toujours été étonnée que tu choisisses la fac déconomie.
Ma mère voulait que je fasse des études sérieuses. Les parents ont tout décidé pour moi, et parfois, jai limpression davoir vécu la vie de quelquun dautre, murmura Marine.
Jai commencé à peindre quand Antoine je lappelle Toinou, tu sais ma encouragée à arrêter de travailler et à moccuper de la maison.
Valérie rit, puis désigna les toiles :
Cest mon excuse pour rester ici pendant les dîners mondains quAntoine adore : je préfère rêver devant mes pinceaux
Dis, tu ne me présenterais pas des amis de votre cercle ? Un célibataire, peut-être ?
Il y a un ami, mais Je ne crois pas que tu lui plairais.
Pourquoi ?
Il fuit celles qui veulent juste un mari fortuné Et il a ses démons : il peut disparaître dans lalcool un mois daffilée.
Ne disons rien sur moi
Il a des admiratrices, mais il
Quoi, il ?
Il est amoureux de moi. Antoine en rigole, mais il lui a dit franchement : Si tu divorces, je lépouse.
Allez, partage ton secret : pourquoi les hommes bien ne regardent-ils que toi ?
Il ny a pas de secret, Marine
Alors quest-ce qui ne va pas chez moi ?! Pourquoi nattiré-je que des incapables ?
Va savoir où et quand on rencontre lamour
Facile à dire pour toi.
Tu veux que je te raconte une vraie histoire damour ?
Vas-y
Un de nos clients de la boutique passait parfois à la fermeture, juste pour discuter. Il avait besoin de se confier. Il était éperdument amoureux de la femme de son meilleur ami. Elle venait dune famille dintellectuels : son grand-père enseignait la littérature à la Sorbonne, son père était agrégé de lettres Lui, il venait de la campagne de Touraine : mère fermière, père exploitant. Il vagabondait dans Paris, écrivait des poèmes que personne ne lisait, mais la passion grandissait. Jamais il naurait osé dévoiler ses sentiments, il aimait trop son ami. Alors il a tout enfoui, et sest appliqué à vivre autrement.
Pourquoi tu me racontes ça ? se tendit Marine.
Tu vas comprendre. Un jour, ce garçon a lu une théorie : Lamour, cest une plante. Si tu larroses, elle grandit. Si tu arrêtes de la nourrir, elle peut sétouffer. Il sest mis à étudier, à apprendre les langues, à se trouver une vocation. Cinq ans plus tard, il a appris que le couple avait divorcé : il lui a alors déclaré sa flamme, et elle a accepté.
Quel est le sens ?
Le secret, cest de trouver une activité qui te comble, qui donne un sens à ta vie. Lamour viendra quand tu seras prête, Marine.
Tu penses que je ne suis pas prête Et toi, tu aimais travailler en boutique ?
Jadorais ! Tous les jours, du monde différent, des histoires nouvelles. Quand tu comprends le désir dune cliente avant quelle ne le formule, cest magique.
Tu savais deviner les envies des gens ?
Oui ! Et tu sais, ils ressortaient avec le sourire, moi je me sentais magicienne. On venait de tout Paris : je préférais ne rien vendre du tout que proposer la mauvaise paire.
On ne rapportait jamais ?
Non, si tu sais écouter, il ny a pas de mauvaise surprise ! Viens, je te montre mon atelier
Elles sont montées dans une vaste mansarde. Partout, des feuilles blanches, des toiles, des pinceaux, lodeur envoutante de la peinture. Un frisson a traversé Marine : depuis combien dannées navait-elle pas ressenti cet élan créatif ? Il y avait bien quelque chose chez Valérie, le don pour réveiller ce qui sommeillait.
Je peux dessiner ?
Valérie fixa une grande feuille sur le chevalet.
Quelle peinture ?
Aquarelle.
Marine sest plongée avec ferveur dans la création, oubliant tout. Une fois le tableau fini, un vase de fleurs éclatait de couleurs sur la toile, souvenir dun café visité des années plus tôt, un vase quelle avait tant aimé quelle avait supplié le gérant de lui vendre. Aujourdhui, cétait le fruit de ses propres mains.
Incroyable ! Tu dois absolument peindre, sexclama Valérie, admirative. Regarde-toi !
Valérie avait pris une photo de Marine en train de peindre. Sur lécran, une jeune femme rayonnante, transformée.
Tu es rayonnante, quand tu dessines, je nai pas pu mempêcher de te prendre en photo. Aimes-tu ton travail à la banque autant que la peinture ?
Non.
Voilà, tu as la réponse à ta question. Le bonheur attire le bonheur, les gens sont portés par cette énergie, et cest ainsi que tu trouveras la bonne personne. Tu voulais connaître le secret, Marine : il ny en a quun, être heureuse, et un jour, tu partageras ce bonheur avec celui qui saura taimer.







