Peut-être pourrais-tu au moins faire ton lit, petit prince ? murmura la belle-fille, élaborant un plan ingénieux pour éloigner les membres de la famille de son mari.
Je pars en cure, et Alban restera avec vous, déclara la belle-mère, Odette, au moment dacheter son billet retour. Cela faisait presque deux semaines quelle et son fils séjournaient à Paris, chez sa belle-fille Margaux et son époux Gérald. En ce temps, Odette avait déjà réussi à casser la machine à laver et provoquer une petite inondation.
Madame Odette, sil vous plaît, réfléchissons à deux fois avant ce genre de décision. Nous travaillons tous les deux beaucoup et naurons pas suffisamment de temps à consacrer à votre fils, répondit Margaux. Lidée de devenir la tutrice dAlban, quinze ans, un adolescent certes poli mais imprévisible, linquiétait. Il fallait quelquun de responsable à ses côtés.
Chérie, épargnons-nous les disputes ce soir, intervint Gérald, cest mon anniversaire, jaimerais simplement le passer dans la paix et la bonne humeur. Margaux céda, préférant éviter les conflits.
La table était réservée à la brasserie pour 20h. Margaux rentrait du travail en espérant avoir juste le temps de se changer. Mais quelle ne fut pas sa surprise lorsquelle trouva la porte de son propre appartement bloquée ! Il ny avait que deux jeux de clés, lun confié à Odette pour ses sorties parisiennes avec Alban.
Je vous donne mes clés, pourriez-vous en faire faire un double ? avait-elle demandé à Odette le premier jour. Mais ni ce jour-là ni le suivant, Odette ne sen souvint.
On rentre toujours le soir, et vous aussi, alors pourquoi se presser ? Et puis, il ny pas de cordonnerie dans le quartier, ça me gêne dy aller, avait répondu Odette. Margaux, patiente jusquau départ des invités, naurait cependant jamais imaginé se retrouver dehors. Elle se retrouva donc assise sur un banc en bas de limmeuble, téléphonant à Odette, qui finit par répondre au bout de quinze minutes.
Cest embarrassant de parler, chuchota Odette, agacée.
Et moi, cest debout dans lescalier avec mes sacs qui membarrasse ! Vous êtes où ?
Tu es déjà rentrée ?
Oui, évidemment ! Cest lanniversaire de votre fils ! On doit être au restaurant dans deux heures. Je nai même pas eu le temps de me coiffer.
Qui aurait imaginé que tu rentrerais si tôt
Je vous lavais dit.
Jai dû oublier. Attends-nous, on arrive à pied du supermarché avec Alban. On sera là dans vingt minutes, puis elle raccrocha. Finalement, Gérald arriva avant sa mère.
Quest-ce que tu fais là, toute seule ?
Demande à ta mère…
Ce nétait pas fait exprès, tu sais Détends-toi.
Margaux ne répondit rien, pressée de se préparer. Le temps passait, Odette nétait toujours pas arrivée. Soudain, la porte souvrit brusquement. Odette entra, tenant un immense bouquet de ballons à moitié dégonflés.
Qui fait des couloirs aussi étroits ici ? pesta-t-elle, en lâchant plusieurs ballons éclatés sur le sol.
Maman ? Gérald nen revenait pas.
Joyeux anniversaire, mon fils, sexclama-t-elle avec un grand sourire.
Merci
On napporte pas tout ça au restaurant ? marmonna Margaux.
Bien sûr que si, cest pour lambiance ! On a eu du mal à les transporter
Je pense quils survivront mieux à la maison. Beaucoup ont déjà éclaté, fit remarquer Margaux.
Force fut de constater quils arrivèrent en retard à la brasserie. Heureusement, la soirée se déroula sans autre incident, à part quOdette se plaignit que ses couverts nétaient pas parfaitement nets elle les désinfecta discrètement avant le repas, affichant son sourire le plus doux de belle-mère modèle.
Le lendemain au petit-déjeuner, Odette annonça :
On ne ma payé quune seule cure, pas pour Alban. On ne veut pas lui accorder de prise en charge cette fois…
Donc cela veut dire que vous ne partez pas non plus ? Margaux se raidit.
Je ne peux pas manquer mon traitement annuel ! Jirai une semaine au lieu de trois.
Maman, tu te rends compte quAlban va sennuyer
Pas du tout, je lui prévois des tâches chaque jour et vous naurez quà superviser. Je vais en discuter avec le directeur de la cure, il doit pouvoir trouver une solution pour mon fils.
Très bien, on fait comme ça, proposa Gérald, conciliant. Maman part ce soir, si la cure dAlban est débloquée, on le rejoint dès quon peut sinon il reste avec nous deux ou trois jours.
Odette laissa donc à Alban une liste dactivités détaillée : cours danglais à 15h par visioconférence, puis lecture à la bibliothèque Saint-Germain à 19h. Pour ladolescent, la réalité était simple : « Vivement quelle parte. »
Margaux, inquiète, laissa faire, nosant pas contredire son mari. Quand Gérald et Alban rentrèrent de la gare après avoir déposé Odette, Alban demanda lordinateur pour faire ses cours et joua toute la journée à des jeux vidéo. Margaux, suspectant que cela finirait mal, insista auprès de Gérald :
Tu devrais prendre quelques jours de congé pour surveiller ton frère.
Pourquoi ? Il reste dans sa chambre, il se débrouille.
Il nest pas majeur, nous sommes responsables !
Ma mère est trop stressée, détends-toi, lui répondit Gérald, déjà préoccupé par sa réunion du lendemain.
Le lendemain, Margaux trouva la cuisine dans un état lamentable. La vaisselle sentassait, la soupe avait tourné. Alban, absorbé par son jeu, ne remarqua même pas sa présence.
Peut-être pourrais-tu au moins faire ton lit ? Dans la capitale culturelle, on fait ainsi…
Tu joues les mamans toi aussi ! répliqua-t-il, désinvolte. Margaux ravala sa colère.
Le surlendemain, le technicien chargé de livrer la nouvelle machine à laver téléphona à Margaux :
Nous attendons devant chez vous depuis trente minutes, personne nouvre.
Margaux sinquiéta, appelant Gérald en panique. Finalement, la livraison repartit, Gérald dut sabsenter de son travail. Il trouva Alban toujours perdu dans ses jeux, téléphone déchargé sur le canapé.
Tu devais attendre la livraison, pourquoi ne pas ouvrir ?
Je pensais quils allaient appeler sur mon portable
Le lendemain, Margaux prit elle-même congé pour recevoir la machine. Alban, sollicité pour aider à monter lappareil jusquau 3e étage (sa mère nayant pas payé le portage), inventa mille excuses : mal de dos, pieds plats, ostéochondrose… Margaux se vit contrainte de demander au voisin de laider, moyennant un petit billet de vingt euros.
Odette, lui téléphonant justement pour vérifier si tout allait bien, reçut de Margaux une réponse froide :
Votre fils est grand, il est responsable de ses actes.
Mais cest VOUS qui deviez veiller sur lui !
Avez-vous réglé la question de la cure ?
Je suis malade Jai attrapé un virus dans le train. Laissez Alban chez vous encore un peu, il ne vous dérange pas, non ?
Margaux ny tint plus.
On aurait dû renvoyer Alban avec ta mère ! dit-elle à Gérald.
Il reste tranquille dans sa chambre, répliqua-t-il.
Trop tranquille ! Il ne fait rien, jai dû payer un voisin pour lemmener la machine à laver !
La tension monta, jusquà lincident inattendu : Margaux, passant chez elle en journée, sentit une forte odeur de brûlé. Elle découvrit la casserole de spaghettis complètement cramée sur la gazinière, de la fumée partout, Alban enfermé dans sa chambre, casque sur les oreilles, nayant rien remarqué.
Tu as failli mettre le feu à la maison ! sécria-t-elle.
Je ne savais pas combien de temps faut-il pour cuire les pâtes marmonna-t-il.
En rentrant, Gérald décida : il fallait expédier Alban au plus vite. Mais sa mère, toujours « souffrante », promit de lui acheter un billet rapidement. Margaux demeurait convaincue quOdette profitait de sa cure, savourait des concerts et des bains thérapeutiques, alors que son fils encombrait leur appartement parisien.
Puis Margaux eut une idée géniale, un matin, alors que la météo sannonçait maussade. Elle décida de « rendre visite » à Odette à limproviste à Vichy, ville thermale. Sur place, Margaux aperçut de loin son fameux imperméable jaune et… Odette au bras dun homme, rayonnante, loin dêtre malade !
Excusez-moi, où fait-on les démarches dinscription ici ? lança Margaux, guettant la réaction dOdette, qui blêmit.
Margaux ?! Quest-ce que tu fais ici ?
Je viens me ressourcer, comme vous, répondit-elle, malicieuse.
Tu plaisantes ?! Tu tinstalles ici avec moi ?
Non, avec Gérald. Il arrive ce soir. Pour Alban, cest lui qui garde la maison.
Tu ne peux pas ! Il va faire nimporte quoi tout seul !
La maison est assurée, et je vous préviens, je ne réponds plus de rien.
Odette, prise au dépourvu, finit par avouer son stratagème à Gérald au téléphone et demanda, un peu gênée, quon ramène Alban dès que possible. La parenthèse romantique à Vichy fut donc écourtée pour Odette. Margaux lui glissa, complice :
Pas dinquiétude, votre secret est bien gardé.
Margaux, ses valises à la main, sapprêtait enfin à profiter de trois jours de vrai repos, heureuse davoir trouvé la solution. Parfois, prendre du recul et poser ses limites, cest se respecter soi-même et faire comprendre aux autres où sont les leurs. Certaines leçons de vie valent bien toutes les cures du monde.







