Décision difficile
Joséphine Lagrange, surnommée La Comtesse, était assise, le petit caniche Fanfan enroulé sur ses genoux, un ordinateur portable posé devant elle. Elle parcourait sur Skyscanner les vols à destination de Lyon.
Peut-être que je ne trouverai aucun vol pratique et abordable à ces dates, et ainsi tout se décidera tout seul ? pensa-t-elle, faiblement, espérant que le sort la délivre de choisir.
Fanfan, de son flair sensible et douillet, sentit son trouble. Il leva la tête et lui lécha la main, piles à létroit dans le territoire de ses rêves.
Même toi, tu comprends que ça ne se dénouera pas aussi facilement, chuchota-t-elle avec un sourire las.
François lépoux de son ancienne amie Églantine, quelle navait pas vue depuis une décennie avait imaginé une surprise pour lanniversaire de celle-ci : réunir tout le vieux cercle damies. Joséphine soupçonnait que François navait pas consulté Églantine à ce sujet.
Que faire ? Partir ? Ou non ? Seraient-ils vraiment heureux de la voir ? Ou la prendraient-ils pour la serveuse de la soirée ?
Son mari, Lucien, était farouchement opposé à ce voyage.
Pourquoi tinfliger ça ? Elle nest quune pipelette superficielle. Javais fait tout mon possible pour vous mettre à laise avant même que tu tinstalles ici, je voulais faire bonne impression, et elle na même pas eu la décence de taccueillir
Il coupait court à chaque discussion.
En attendant que la page Skyscanner se charge, Joséphine promena son regard sur la pièce et tomba sur une minuscule tour Eiffel en céramique, cadeau d’Églantine autrefois. Le pincement au cœur fut instantané.
Elles étaient arrivées à Paris ensemble, à la toute fin de la deuxième grande vague de retours dexpatriés. Elles suivaient les cours de FLE ensemble, fêtaient les anniversaires, inscrivaient les enfants dans les mêmes colonies de vacances. Des étés passés à papoter au bord de la piscine municipale, échangeant sur les livres, les films, et les secrets les plus précieux. Leur amitié semblait éternelle.
Joséphine avait soigné les parents dÉglantine, et même Églantine elle-même angines, migraines, chaque petit ou grand mal passait souvent entre ses mains.
Et puis Un message trop spontané, envoyé au mauvais destinataire : « Pas le temps, je suis coincée à écouter pour la centième fois Églantine raconter ses histoires de robes de marque, mon oreille sature déjà. »
Bien sûr, médire était déplacé ; elle le savait. Mais cétait la vérité : Églantine était obsédée par ses vêtements de luxe. Cette vérité avait tout ravagé. Elle voulait se plaindre à une amie commune, mais Églantine avait tout lu elle-même. Coupe nette. Le lendemain, une voix glaciale sur le répondeur : « Je nai pas besoin dune amie comme toi. » Terminé.
Les années ont passé. Et finalement, cet étrange faire-part danniversaire surgit.
Les arguments pour et contre tourbillonnaient chaque nuit dans sa tête. Joséphine se tournait, soupirait, empêchant Lucien et Fanfan de dormir.
Arrête donc de ressasser ! grondait Lucien.
À plusieurs reprises, Joséphine avait entamé un message à François. Jamais envoyé.
Sur son écran clignotait un vol Francfort Lyon.
« Réserver maintenant ? »
Elle resta figée, la main sur la souris.
Va si tu veux, lâcha Lucien au matin. Mais attends-toi à rien de moi ni compassion, ni accompagnement.
Je nattends rien, souffla-t-elle.
Ne viens pas regretter ensuite.
Je dirai ou non. Mais ce que je ne veux pas, cest regretter de navoir rien tenté.
Finalement, elle partit.
Le vol fut retardé, la correspondance manquée, la robe ségara dans une soute lointaine de lautre côté du globe. À lhôtel, on ne retrouva pas sa réservation, le hall flottait dans un bourdonnement dexcuses. Le réceptionniste lui tendit poliment une liste dauberges alentour.
Merci, dit Joséphine, abattue. Tout va de travers.
Avec son café froid en main et la liste chiffonnée, un visage lui vint soudainement à lesprit : Claire, une amie duniversité. À sa grande surprise, Claire répondit aussitôt : « Viens. Il y a une chambre damis. La robe, on la trouve. »
Le lendemain, elles se rendaient ensemble vers ce golf, lieu de la fête. Claire lui murmura :
Va comme invitée, pas comme fantôme du passé. Tiens-toi droite.
La réception était un tableau surréaliste : tentes blanches, champagne, invitées au même sourire lisse. Joséphine ne reconnut aucun ancien ami, juste une foule de beaux visages hâlés, sûrs deux.
François se glissa le premier vers elle et lenlaça, confus :
Je suis ravi que tu sois venue. Désolé Je voulais quelle te voie, cest tout.
Alors Églantine apparut. Robe de créateur, coiffure parfaite, regard de verre.
Joséphine. Quelle surprise, articula-t-elle, à peine en inclinant les lèvres. Profite, ajouta-t-elle, déjà repartie.
Plus tard, pendant le toast, Églantine saisit une coupe de martini. Elle souleva son verre, goûta lolive verte et soudain, létouffement. Son visage vira au cramoisi, ses yeux sarrondirent, ses mains cherchèrent sa gorge.
Elle sétouffe ! Appelez les secours ! cria François.
Mais Joséphine sétait déjà précipitée.
Tout se brouilla dans une suite de gestes calmes : posture exacte, bras autour du torse, une puissante pression du poing, levée brusquement vers le haut. La manœuvre de Heimlich. Lolive jaillit, et Églantine, suffoquée, respira à nouveau.
Les secours mirent quinze minutes. Déjà inutile.
Merci, murmura Églantine, sans la regarder.
Il ny a pas de quoi, répliqua Joséphine dans un sourire. Heureuse davoir traversé lAtlantique pour ça.
À laéroport, sur le chemin du retour, elle sentit lallégresse.
Pas parce que tout était fini.
Mais parce que tout avait retrouvé son ordre.
Cette amitié sétait éteinte depuis longtemps. Cétaient désormais ses funérailles : sans discours, mais avec lucidité.
Lucien lattendait à la sortie. Fanfan faillit mourir dexcitation.
Alors, comment ça sest passé ? demanda Lucien.
De toutes les manières. Mais jai fermé ce dossier.
Tu tes couverte de ridicule ?
Non. Plutôt elle.
Et sinon ?
Je nai plus du tout envie dy retourner.
Il prit sa valise. Elle passa son bras sous le sien.
Et ensemble ils rentrèrent chez eux.







