Ne réveille pas le passé
Souvent, la nuit tombée dans un semi-brouillard, Thaïs erre dans les allées dun vieux manoir de la campagne normande, les plafonds bosselés comme son cœur, les horloges ramenant toujours à ce terrible cap : elle a franchi le seuil des cinquante ans. Jamais elle na pensé sa vie conjugale heureuse, tout à cause de son mari, Sébastien. Ils sétaient juré amour dans leur jeunesse, deux flammes au bal du village, mais le moment où tout sest détraqué lui échappe comme une petite clé quon perd au fond du puits.
Ils avaient élu domicile dans la maison de la belle-mère, Élisabeth, une bâtisse biscornue entourée de vignes et de coqs perdus. Thaïs se démène chaque matin pour trouver la paix au salon, respectant Élisabethune femme de chaleur, de confitures à la figue et dhistoires racontées au bord du feu. Sa propre mère, Louise, vivait à la ferme voisine avec son fils cadet, malade et invisible.
Alors, Élisabeth, comment tu ten sors avec ta bru Thaïs ? gloussaient les commères, embusquées près de la fontaine ou du vieux Café du Relais, ou juste sur la route, à trottiner vers le marché.
Oh, sur Thaïs, rien de mauvais à dire : elle est attentionnée, le potager est à elle, la basse-cour aussi, et elle me donne un vrai coup de main, répliquait toujours Élisabeth.
Allons donc, tu vas nous faire croire quil y a la paix chez vous ! Quand est-ce quune belle-mère fait léloge de sa bru, franchement ? ricanent les voisines.
Cest bien votre affaire, coupait Élisabeth, reprenant sa route sous les saules.
Thaïs donna naissance à une fille, Clémence, toute la maison vibrait de joie. Élisabeth cherchait son propre reflet dans le visage de la petite :
Thaïs, regarde, Clémence, elle a mon sourire ! et Thaïs riait, peu lui importait à qui ressemblait sa fille.
Quand Clémence eut trois ans, Thaïs eut un fils, Etienne. Encore une brouette de bonheur sous les arches de la maison. Sébastien travaillait dans les vignes, Thaïs tenait le foyer, Élisabeth veillait sur les enfants comme une chouette sur ses petites pierres. La vie glissait sans bruit, meilleure quailleurs, le mari ne buvait pas ; tandis que dans dautres foyers, les épouses, lasses et fiévreuses, rattrapaient leurs maris saoûls sous les platanes, malmenés par la nuit, jurant et pleurant dans la lumière sale des lampadaires.
Déjà enceinte dun troisième enfant, Thaïs apprit que Sébastien la trompait. Les secrets ne survivent jamais bien longtemps dans ces villagesle bruit courut très vite sur Sébastien et la veuve Margaux. La voisine, Valentine, qui reniflait les ragots comme un renard en chasse, ne manqua pas de débarquer :
Thaïs, tu portes le troisième de Sébastien, et lui, le saligaud, il vadrouille chez Margaux ! cracha-t-elle, le ton dur.
Valentine, tu plaisantes ? Moi, je vois rien de tout ça s’étonna Thaïs.
Mais, tu sais bien, avec deux enfants, la troisième dans le ventre, une belle-mère à toccuper, des poules, des lapins Lui, il profite. Ici tout le village sait, Margaux ne cache rien.
Thaïs fut brisée, Élisabeth savait mais gardait le silencetrop de compassion pour sa bru. Elle gronda le fils, mais Sébastien éteignait la dispute comme un pétale froissé :
Maman, tas pas été là toi. Les femmes jasent, cest fait pour ça.
Un soir, Valentine accourut, le crépuscule enflammé derrière elle :
Thaïs, ton Sébastien vient de filer chez Margaux, jai vu de mes yeux, en revenant du marché ! Tu veux finir seule avec trois gosses ? Va la secouer, Margaux, un peu !
Thaïs savait quelle naurait jamais le cran de sempoigner avec Margaux, robuste et féroce, forgée par les tempêtes de la vie, son mari noyé dans la Sélune, la bagarre coutumière. Elle réfléchit mais y alla, traversant les flaques, respirant un vent de feuilles mortes :
Jirai, je regarderai Sébastien en face, je veux la vérité. Il dira que cest des commérages, comme toujours, confia-t-elle à Élisabeth, qui suppliait :
Thaïs, avec ton ventre rond, ne va pas te tourmenter
Cétait une nuit dautomne, le brouillard glissait sur la lande. Thaïs frappa à la fenêtre de Margaux et attendit. Mais de derrière la porte barricadée, Margaux gronda :
Quest-ce que tu veux, à frapper chez les gens la nuit ?
Ouvre, Margaux. Je sais que Sébastien est là, les voisines me lont dit !
Oui, bien sûr, je vais touvrir. Rentre chez toi et arrête de faire rire le village ! Elle éclata dun rire qui traversa la brume.
Thaïs rebroussa chemin, le cœur en craquelure. Sébastien rentra après minuit, imbibé de vin. Lui, dordinaire sobre, parfois tombait dans le tonneau. Thaïs ne dormait pas :
Où étais-tu ? Je sais que tu traînes chez Margaux, jy suis allée, elle na pas ouvert
Tu inventes, rétorqua Sébastien, jétais chez Gérard, le bossu, on a bu, le temps a filé.
Thaïs ne répondit rien, aucun éclat, elle naimait pas lagitation. Que pouvait-elle ? Après tout, « faute avouée est à demi pardonnée », nest-ce pas ? Mais la nuit lui dévorait les pensées :
Où irai-je ? Deux enfants, le troisième presque là, maman malade et mon frère avec sa marmaille à la ferme, tout entassés déjà chez eux Comment nous installer là ?
Sa mère lui répétait, lors de rares confidences :
Patience, ma fille. Tu es mariée, tu as des enfants, endure. Crois-tu que ce fut facile pour moi avec ton père ? Il buvait, hurlait, nous courions chez les voisins pour fuir. Le Bon Dieu a tranché pour nous, mais jai supporté. Sébastien ne boit pas fleuve et il ne te bat pas. Les femmes portent tout depuis toujours.
Thaïs nétait pas toujours daccord, mais elle savait quelle ne partirait jamais. Élisabeth la réconfortait aussi :
Ma fille, où irais-tu avec les enfants, la petite va bientôt naître. À deux, on tiendra Sébastien.
La troisième, Anaïse, naquit menue et fragile, la fièvre des secrets ayant traversé le ventre de sa mère. Mais la brioche sur la cheminée, le temps, les caresses dÉlisabeth font peu à peu la paix dans le cœur dAnaïse.
Thaïs, tu entends les nouvelles ? Valentine, tel un merle, distillait ragots et scoops dans le village. Margaux a recueilli Michel, celui que sa femme a chassé.
Bah, cest son affaire, répondit Thaïs, secrètement soulagée que son mari ny court plus.
Un mois passa, Valentine revint, soufflant entre les volets :
Michel est retourné chez sa femme, Margaux est à nouveau en chasse damant, fais attention à Sébastien
Les jours coulèrent, la maison retrouva le calme, Élisabeth souriait à nouveau. Mais un démon sommeillait en Sébastienil quittait le foyer, attiré par dautres bras.
Sur la route du marché, Élisabeth croisa son amie Adèle :
Alors, Élisabeth, comment Sébastien a-t-il tourné ? Thaïs est une épouse et mère admirable, et tu le dis toi-même. Il lui faut quoi, encore ?
Adèle, tu veux dire quil repart à la dérive ?
Oui, il file chez Véronique, la divorcée qui sert à la cafeteriatout le monde le sait
Élisabeth n’en soufflait mot à Thaïs, grondait juste Sébastien dans lombre, le suppliait de se ressaisir. Mais nulle nappe ne cache jamais toutes les taches. Thaïs apprit tout, et ce fut Valentine qui délivra le verdict. Les larmes et les poings de Thaïs navaient plus de prise. Sébastien continuait ses escapades, jamais décidé à abandonner famille ou foyer, parfaitement confortable entre la femme, les enfants, la mère, le potager et laventure.
Élisabeth, fatiguée, sermonnait de plus en plus Sébastien, comme on secoue des vieux tapis, en vain. Il grognait :
Maman, je travaille, je ramène des euros, et vous accusez sur des commérages ! senfermait-il dans les brumes de sa mauvaise foi.
Au fil des années, les enfants grandirent, Clémence épousa un garçon rencontré au lycée du chef-lieu, y resta, senracina dans les terres. Etienne termina ses études en ville, se maria à une locale. Anaïse finit son collège, décide de partir à son tour. Sébastien sest calmé, ne sort plus, le corps fatigué salanguit sur le vieux divan vert, attendant en silence, sans vin, sans histoires, comme un oiseau privé de vol.
Thaïs, mon cœur bat de travers, jai une douleur jusque dans le dos puis : Les genoux me font souffrir, à quoi bon ? Il faut sans doute voir un médecin
Thaïs ne ressent plus de compassion. Son âme durcie, fossile davoir tant pleuré, tant espéré. Elle pense :
Maintenant que la santé le cloue au canapé, quil aille se plaindre à ses anciennes amantes. À elles de le choyer.
Élisabeth est partie, enterrée près de son mari, le manoir plongé dans une paix étrange. Parfois, les enfants et petits-enfants arrivent, la maison semplit de voixSébastien se plaint à la descendance, accuse même Thaïs de ne pas le soigner. Clémence apporte des médicaments, sinquièteet même en remontrance :
Maman, ne dispute pas papa, il est malade et Thaïs encaisse, vexée.
Il est responsable, il a eu sa jeunesse folle, maintenant il veut de la pitié ? Je ne suis pas de pierre, moi non plus, jai tout encaissé, quand je pleurais pour lui ! ose-t-elle répondre.
Etienne encourage son père, lui parle plus volontiers, la logique des hommes.
Les enfants semblent oublier les silences et les escales, Thaïs leur parle, explique ses souffrances, le choix de ne jamais les priver de père, la lourdeur de chaque jour. Mais ce quils rétorquent :
Maman, laisse le passé dormir, ne secoue pas papa, souffle Clémence, et le frère approuve.
Maman, ce qui est passé est fini, dit Etienne, caressant son épaule.
Thaïs éprouve un pincement, leurs cœurs penchent vers Sébastien, mais elle les comprend, nen veut à personne. La vie glisse, change de visage, un rêve étrange où la maison penche et les souvenirs senvolent comme fumée dans les vignes du matin.
Merci davoir suivi ce rêve flou, abonnez-vous à ma brume, et bonne chance au bord du chemin !







