Ouvre la porte, on est arrivés !
«Éléonore, cest ta tante Brigitte !» sa voix au téléphone sonnait tellement faux que javais limpression davoir mordu dans une aigre pomme. «On sera à Paris dans une semaine, on doit régler quelques papiers. On va sinstaller chez toi, une petite semaine ou deux, ça te va ?»
Jai failli avaler mon thé de travers. Sans même un «bonjour», sans demander «comment tu vas» direct, on va squatter. Pas de «est-ce que ça tarrange», ni «ça te pose problème ?» Non, on va vivre là, point barre.
Tante Brigitte… jessaie de garder la voix douce, ça me fait plaisir de tavoir au téléphone. Mais pour sinstaller chez moi… Je peux vous trouver un hôtel sympa et pas trop cher, il y a plein de chouettes options en ce moment.
Un hôtel ? Elle ricanait comme si javais proposé une absurdité monumentale. Pourquoi gaspiller de largent ? Il te reste le grand appart de ton père, non ? Trois pièces rien que pour toi !
Jai fermé les yeux. Voilà, ça recommence…
Cest mon appartement, tante.
À toi ? Et là, son ton devient sec, désagréable. Ton père, il était à qui ? Pas de notre famille peut-être ? On est de la même lignée, Éléonore. Tu vas nous jeter dehors comme des inconnus ?
Je respire un grand coup.
Je ne jette personne. Mais je ne pourrai pas vous héberger.
Et pourquoi donc ?
«Parce que la dernière fois vous avez transformé mon salon en enfer.» Mais je réponds autrement
Jai des impératifs, Brigitte. Ça ne sera pas possible.
Des impératifs ! Elle ne cherche même plus à cacher son agacement. Trois pièces libres, et elle a des impératifs ! Ton père, Dieu ait son âme, jamais il naurait fermé la porte à la famille ! Mais bon, tes toute comme ta mère, je suppose…
Tante…
Quoi, tante ? On arrive samedi midi, avec Serge et Julien. Tu nous accueilles comme il se doit.
Jai dit que ce nétait pas possible.
Éléonore ! Sa voix devient dure, autoritaire. Il ny a pas à discuter. Samedi, on sera là !
Et elle raccroche.
Je pose mon téléphone sur la table et je reste figée, à fixer le vide. Je soupire, je mappuie contre le dossier de la chaise.
Toujours pareil.
Brigitte avait déjà «séjourné» chez moi. Il y a deux ans, ils étaient venus à quatre, pour trois jours soi-disant… qui se sont transformés en deux semaines. Je me souviens encore de ce cauchemar : Serge, son mari, vautré sur mon canapé avec ses chaussures, télé en fond jusquà pas dheure. Julien, leur grand fiston de vingt-trois ans, pille le frigo et ne lave jamais une assiette. Et Brigitte, impératrice en cuisine, critique tout : des rideaux à la couleur des carreaux.
Quand ils ont fini par partir, jai retrouvé le fauteuil brûlé, une étagère cassée dans la salle de bain et des taches douteuses sur le tapis du salon. Niveau argent ? Rien. Pas un euro pour les courses ou lélectricité. Juste : «Merci, Éléonore, tes vraiment adorable.»
Je masse mes tempes.
Cest terminé. Quelle hurle au droit du sang, au nom de papa, peu mimporte. Elle veut venir samedi ? La porte restera fermée.
Je prends mon téléphone et je lance une recherche hôtel à Paris. Je vais leur trouver un bon truc, propre et bien placé. Et je leur enverrai adresse et tout ce quil faut. Ce sera ma seule aide.
Si ça ne leur va pas, ce nest pas mon problème.
Deux jours de tranquillité. Je travaille, je me balade le soir, je cuisine pour moi toute seule et jarrive presque à croire que le coup de fil de Brigitte était un mauvais rêve. Peut-être quils changeront davis. Peut-être quils iront encombrer une autre branche de la famille…
Le téléphone sonne jeudi soir. «Tante Brigitte» saffiche, mon estomac se serre.
Éléonore, cest moi ! sa voix débarque dans la paix de lappartement On arrive demain, le train arrive vers quatorze heures. Tu viens nous accueillir et tu prépares la table, on a besoin de bien manger après la route !
Je massieds en bord de canapé, les doigts crispés sur mon portable.
Brigitte, je parle lentement, détachant bien chaque mot, je tavais prévenue. Je ne vous accueille pas chez moi. Ne venez pas.
Allons, arrête tes bêtises ! Elle pouffe comme si javais raconté une blague. Tas quel âge franchement ? «jaccueille, jaccueille pas»… Les billets sont achetés !
Cest votre problème.
Tu es sérieuse ? Tu nous tournes le dos, à la famille ? Le sang, ça ne se renie pas ! Tu dois aider, cest sacré !
Je ne dois rien à personne.
Si, bien sûr que si ! Ton père, Dieu ait son âme…
Brigitte, arrête avec papa. Jai dit non. Cest définitif.
Elle soupire, bruyamment, comme pour se donner du courage face à un enfant difficile.
Éléonore, ton avis nintéresse personne. Nous, on est la famille. Toi tu fais ton cinéma comme si on était des étrangers. Demain à quatorze heures, noublie !
Jai dit…
Bon, bisous, à demain !
Raccroché.
Je fixe lécran éteint, une boule brûlante monte en moi, ça métrangle presque. Je lance mon téléphone sur le canapé et je commence à faire les cent pas, comme un lion en cage.
Très bien, chère tante, prépare-toi.
Jattrape mon portable, je cherche «Maman».
Allô ? Éléonore ? sa voix douce, un peu inquiète. Il se passe quelque chose ?
Salut Maman. Dis, je voudrais venir chez toi demain. Pour une semaine, voire plus.
Silence.
Demain ? Ma chérie, tétais là il y a un mois…
Je sais. Mais jen ai besoin. Le boulot, cest tout en ligne, peu importe doù je le fais. Tu maccueilles ?
Elle réfléchit une seconde je limagine froncer les sourcils, deviner quil y a une histoire derrière.
Bien sûr, viens. Tu sais que tu es toujours la bienvenue. Tu me promets que tout va bien ?
Oui, Mama, tout va bien. Juste envie de te voir.
Je raccroche, un sourire me vient. Demain midi, Brigitte et sa troupe arriveront devant une porte close. Elles pourront appeler, taper, râler devant tout limmeuble personne ne viendra ouvrir. Et je ne serai pas simplement à la boulangerie ou en vadrouille. Je serai à Lyon, à trois cents kilomètres.
Billets de train, départ à 6h45. Parfait. Quand elles seront devant limmeuble, moi jaurai déjà mon thé sur la table de la cuisine de Maman.
Oui, le sang compte mais parfois, il faut savoir dire «non» à la famille.
Dans le train, je regarde Paris défiler par la fenêtre, le bruit des rails me berce. Jai la tête lourde, mais le cœur léger.
Ma mère est venue me chercher au quai. Elle ma serrée fort, ramenée à la maison, nourrie de crêpes au fromage blanc, du bon thé, puis hop, au lit.
On discutera après quelle dit en reprenant la tasse. Dabord, tu te reposes.
Je mendors sans men rendre compte.
Je me réveille en sursaut, le téléphone hurle sur la table de chevet. «Tante Brigitte».
Éléonore ! elle beugle, je dois éloigner le téléphone de mon oreille. On est devant ta porte depuis vingt minutes ! Pourquoi tu nouvres pas ?
Je me redresse, je frotte mon visage.
Parce que je ne suis pas là.
Comment ça ?! Où es-tu ??
À Lyon.
Silence. Puis le ton monte :
Tes tombée sur la tête ? On avait dit quon venait et tu tes barrée ? Cest ignoble !
Facile, oui. Je tavais prévenue, tu nas pas voulu écouter.
Comment toses ! Tu as bien filé des clés à quelquun ? À ta voisine, à une amie ? Tu lappelles, elle nous ouvrira ! On peut très bien vivre sans toi, tu penses quoi ?
Jen reste bouche bée. Quel toupet…
Tu es sérieuse là ?
Oui ! On est épuisés, on na pas de temps à perdre à ce cinéma !
Hors de question. Je nai pas envie de vivre avec vous. Et encore moins de vous laisser entrer en mon absence.
Mais tu !
La porte de ma chambre souvre, Maman entre, en peignoir, cheveux en bataille. Sans un mot, elle tend la main et, sans réfléchir, je lui donne le téléphone.
Brigitte, cest Véronique. Tu mécoutes et tu ne minterromps pas.
On entend des borborygmes de lautre côté.
Tu sais, Pierre ne te supportait pas. Pas un jour. Et je le sais mieux que personne. Pourquoi tu taccroches à sa fille ? Quest-ce que tu lui veux ?
Jentends Brigitte bafouiller, perdre pied.
Voilà, cest tout, tranche Maman. Ne rappelle plus jamais Éléonore. Elle sait vers qui se tourner. Ce ne sera jamais toi. Fin de la conversation.
Elle raccroche et me rend le portable.
Je la regarde bouche bée.
Maman… Tu… Je ne tai jamais vue comme ça.
Elle hausse les épaules, réajuste son peignoir.
Cest ton père qui ma appris. Il disait : «Avec Brigitte, faut lenvoyer paître une bonne fois et elle te laisse en paix des années.»
Elle sourit, des petites rides pétillent autour des yeux.
Ça marche toujours, tu vois ?
Et là, jéclate de rire, tout lagacement sévapore Maman rigole avec moi.
Allez, viens elle fait signe vers la cuisine, raconte-moi tout ce qui sest passé.






