La maison de campagne, elle remet tout en ordre
Tu as perdu la tête, ou quoi ? Javais pourtant dit à Nadège que tu passerais ! Jai expressément demandé quelle te garde le meilleur morceau !
Je suis restée figée sur le seuil, le sac à la main. Ma belle-mère, Geneviève, plantée devant la porte de la cuisine, bras croisés, me fixait dun air accusateur, comme si javais dévalisé une bijouterie au lieu dacheter un simple morceau de viande.
Geneviève, je nai pas eu le temps daller au marché, ai-je essayé dexpliquer en gardant mon calme. Après le travail, je suis passée au pressing pour ta robe, et ensuite à la pharmacie…
Et appeler, tu pouvais ? Prévenir ? Nadège ta attendue jusquà la fermeture ! Elle ma appelée en larmes après, en disant que je lavais laissée tomber !
Je dépose le sac sur la table. À lintérieur, quelque chose me serre le cœur.
Cest du bon bœuf, frais, ai-je osé montrer le paquet. Regarde, cest de la viande de bœuf charolais, bien persillée…
Geneviève ne daigne même pas regarder. Elle sapproche, et éloigne le sac du bout des doigts comme sil était contaminé.
De la viande de supermarché, bourrée de produits chimiques. Pierre ne mangera jamais ça, il est trop fragile.
Mais Pierre en a acheté lui-même la semaine dernière, soufflé-je malgré moi.
Erreur. Geneviève vire au cramoisi.
Bien sûr ! Ton mari se débrouille pendant que sa femme fait je ne sais quoi ! Trois ans, Camille, trois ans que tu es dans cette famille pour quoi, rien ! Tu ne sais pas cuisiner, tu ne gères rien dans la maison, et des enfants ? Rien non plus !
Geneviève, cest injuste
Injuste ? Elle ricane. Moi, je baisais les pieds de ma belle-mère, josais pas dire un mot de travers. Toi, tu contestes tout, tu nécoutes rien, tu fais ta tête !
Geneviève file dans lentrée, attrape son sac dun geste brusque. Chacune de ses manœuvres résonne dans mes nerfs.
Je le dis à Pierre depuis longtemps : divorce, avant quil ne soit trop tard. Il trouvera une fille normale. Qui saura apprécier son mari, pas…
Dun revers de main, elle interrompt sa phrase, enfile ses chaussures sans même les arranger.
Je suis restée au seuil de la cuisine, agrippée au chambranle de toutes mes forces.
Au revoir, Geneviève…
Pas de réponse. La porte claque, et lappartement retombe dans le silence. Je mécroule lentement contre le mur, massois sur le carrelage froid de la cuisine. La viande trône, solitaire, sur la table. Je nai pas envie de la voir. Ni elle, ni cette cuisine immaculée, ni les photos de mariage accrochées aux murs où Geneviève sourit avec un rictus affreusement tendu.
Trois ans. Trois ans à essayer, à apprendre les recettes que Pierre aime depuis lenfance, à supporter les déjeuners dominicaux où chaque plat doit répondre aux exigences absurdes : « Pierre préfère les pommes de terre en cubes, pas en lamelles ». Toujours sourire, hocher la tête, sexcuser pour tout et rien.
Et malgré tout toujours, « il ferait mieux de divorcer ».
Je renverse la tête contre le mur, le plafond aurait bien besoin dun coup de blanc. Il faudra le mentionner à Pierre.
Mais pour quoi faire, désormais ?
Deux semaines, la vie chez nous ressemblait à une clandestinité. Pierre répondait à sa mère ; les déjeuners du dimanche annulés prétextant des urgences, la seule rencontre brève « bonjour » et fuite.
Puis le notaire a téléphoné.
Mon grand-père, que javais peut-être vu cinq fois dans ma vie, sest éteint. Il ma légué une petite maison à la campagne, à une quarantaine de kilomètres de Lyon. Un coin de terrain dans une association de jardins familiaux joliment nommée « LAube ».
Allons voir quand même, disait Pierre en tripotant les clés et leur porte-clés en forme de fraise défraîchie. On y va samedi ?
Jai acquiescé. Samedi alors.
Javais sous-estimé une chose.
Je viens avec vous ! Geneviève est apparue à sept heures trente, bottes en caoutchouc et panier à la main. Nadège ma dit quil y avait sûrement des coins à champignons.
Je me suis plongée dans la préparation du thermos, résignée. La journée promettait dêtre, disons, « merveilleuse ».
Et la maison de campagne était fidèle à mes attentes.
Un cabanon bancal, un terrain envahi par les orties, une clôture à moitié effondrée, tenue par deux vieux clous rouillés. À lintérieur, une odeur de vieux papiers humides et de moisi.
Pierre, Jai tiré la manche de mon mari, chuchotant. On devrait la vendre, tu ne crois pas ? Ce nest pas notre vie, venir ici tous les week-ends, passer son temps à désherber
Pierre allait répondre, mais nen eut pas le temps.
Vendre ? Non mais vous êtes fous ! Geneviève surgit derrière nous, débitant son indignation. Cest une chance, un terrain à soi ! Jaurais rêvé de ça toute ma vie
Elle presse ses mains contre sa poitrine, les yeux humides.
Confiez-moi les clés. Je vais men occuper, planter des fleurs, réparer la maison. Dans un an, vous me remercierez !
Jexamine Geneviève dun air sceptique. Elle trône au milieu du terrain, enfoncée dans les feuilles mortes, illuminée denthousiasme.
Geneviève, il y a du travail pour
Camille, Pierre me serre doucement le bras. Laisse-la faire, maman est ravie. Ça ne tenlève rien.
Je nétais pas jalouse, juste perplexe. Mais je navais pas la force de discuter. Je lui ai tendu les clés fraîchement décapées de leur fraise.
Deux mois se sont écoulés comme dans un brouillard. Un brouillard surréaliste où Geneviève ne téléphone que pour les affaires importantes, ne débarque plus chez nous sans prévenir et le plus incroyable na plus mentionné ni la viande du marché, ni les enfants, ni les pommes de terre découpées. Sa voix au téléphone était joyeuse, presque légère : « Pierre, tout va bien, je suis bien occupée, on sappelle ! »
Je ne comprenais plus rien. Un piège ? Un calme avant la tempête ? Ou alors, elle cachait une grave maladie ?
Pierre, lui ai-je demandé un soir. Ta mère va vraiment bien ?
Très bien, Pierre haussa les épaules. Elle narrête pas avec la maison. Elle dit quil y a tellement à faire quelle na même plus le temps de dormir.
Le vendredi, Geneviève elle-même appelle.
Demain, je vous attends ! On fera griller des brochettes, je vous montrerai le terrain. Vous verrez tout ce que jai fait !
Pierre, je ne veux pas y aller, secouai-je la tête lorsque mon mari mattira vers linvitation. Deux mois de paix et là, elle recommence
Elle a mis tout son cœur, elle serait vexée si on ny va pas.
Elle est toujours vexée.
Sil te plaît, Pierre me regarda dun air de chiot battu. Jai cédé.
Samedi, donc
Je nai pas reconnu Geneviève.
Elle nous a accueillis sous la tonnelle, robe en lin, bras bronzés et pommettes rosées. Sa vraie joie pas une façade de convenance rayonnait, les rides adoucies ; dix ans effacés.
Enfin vous voilà ! Geneviève ouvre les bras, et sans réfléchir, jaccepte létreinte. Elle sent la terre, laneth et étrangement, le miel.
Le terrain était métamorphosé. Des rangées de potager impeccables longeaient la nouvelle barrière solide. Des jeunes arbustes de groseilles, dressés fièrement. Sous les fenêtres, des massifs de tagètes tout en couleurs.
Venez, je vous montre tout ! Geneviève nous entraîne, intarissable. Ici, les fraises, un nouveau cultivar, offert par ma voisine. En juin, elles seront mûres. Là, tomates, concombres. Je ferai des conserves pour vous, je ne garderai que deux pots.
Pierre est aussi interloqué que moi.
Tu as fait tout ça seule, maman ? Il embrasse du regard le terrain.
Bien sûr ! Geneviève rit, légère et presque jeune. Jai mes bras, ma tête. Les voisines maident parfois. Ici, les gens sont formidables, pas comme en ville.
Elle nous fait entrer dans la maison. Tout est transformé : rideaux frais, fenêtres propres, une nappe brodée sur la table. La moisissure remplacée par une odeur de tarte et dherbes.
Tiens, du lait et du fromage de chèvre de chez Clémence, celle qui habite deux maisons plus loin. Tu repartiras avec, il y a aussi du bœuf de son élevage, et de la crème fraîche.
Je contemple les paquets sa viande, celle de la voisine. Aucune remontrance, ni pour Nadège, ni pour le marché.
Geneviève, vous vous aimez être ici ?
Ma belle-mère sassoit, et une douceur presque inconnue passe dans son regard.
Camille, elle mappelle pour la première fois ainsi. Jai toujours rêvé de ça. Une maison, un jardin, les mains dans la terre et la tête libre. En ville, jétouffais sans comprendre pourquoi. Mais ici…
Elle désigne la fenêtre.
Ici, je vis.
Sur le retour, nous sommes silencieux. Pierre conduit, les bocaux de lait et fromage marquant la cadence à larrière.
Écoute, il rompt enfin le silence, avec ça, on pourrait enfin avoir des enfants. Un endroit où passer lété
Je ricane doucement, mais souris.
Tu sais, je voulais la vendre, cette maison. Le tout premier jour. Je me demandais à quoi bon.
Je me souviens.
Et finalement Je cherche mes mots. Elle a tout réparé. Entre ta mère et moi. En deux mois, elle a fait ce que je nai pas réussi à faire en trois ans.
Pierre freine au feu rouge, se tourne vers moi.
Maman, elle était malheureuse. Plus maintenant.
Jacquiesce. Les lumières de la ville sallument. Notre appartement nous attend avec ses photos de mariage, et pour la première fois depuis trois ans, rentrer chez soi est une douceur.
Il faudra venir plus souvent, murmuré-je dans le silence.
Et je me suis surprise à le penser sincèrement. Vraiment sincèrement.







