Encore chez elle
Tu retournes chez elle ?
Solène souffla la question, déjà certaine de la réponse. Benoît hocha la tête sans la regarder. Il enfila sa veste, palpa ses poches : clés, portable, portefeuille. Tout y était. Il pouvait partir.
Solène attendait un mot, un murmure. Rien quun « pardon » ou « je reviens vite ». Mais Benoît ouvrit la porte et disparut dans le couloir. La serrure cliqueta de façon discrète, comme si elle sexcusait pour son propriétaire.
Solène sapprocha de la fenêtre. En bas, la cour baignait dans les halos orange des lampadaires tristes. Elle repéra aussitôt la silhouette familière : Benoît marchait dun pas rapide, sûr, celui de quelquun qui sait exactement où il va. Vers elle. Vers Camille. Vers leur petite Manon, sept ans.
Le front de Solène se posa contre la vitre glaciale.
Elle le savait. Elle savait à quoi elle sengageait dès le début. Quand ils sétaient rencontrés, Benoît était encore marié. Officiellement. Cachet sur le livret de famille, foi dappartement, enfant commun. Mais il ne vivait plus avec Camille il louait une chambre, ne revenait que pour voir sa fille.
« Elle ma trompé, avait dit Benoît. Je nai pas pu pardonner. Jai demandé le divorce. »
Solène avait cru tout de suite. Mon Dieu, comme elle avait bien voulu croire. Par amour. Par folie. Comme à dix-sept ans. Les rendez-vous sous les néons des brasseries, les longues confidences au téléphone, le premier baiser dans la bruine devant chez elle. Benoît la regardait comme si elle était lunique femme au monde.
Le divorce, leur mariage, un appartement neuf, des projets communs, des rêves davenir. Et puis, tout doucement, lengrenage.
Dabord les appels. « Benoît, Manon est malade, rapporte des médicaments, vite » ; « Benoît, il y a une fuite au robinet, je suis perdue » ; « Benoît, ta fille pleure, elle veut te voir, viens tout de suite ».
À chaque fois, Benoît filait. Il ne résistait jamais.
Solène voulait comprendre. Un enfant, cest sacré. Sa fille ny était pour rien, elle méritait que son père soit là.
Parfois, Benoît essayait de poser des limites à Camille.
Mais alors, Camille changeait dattitude.
« Ne viens pas ce week-end, Manon ne veut pas te voir. »
« Ne lappelle pas, tu la chagrines. »
« Elle a demandé pourquoi son papa nous a abandonnées, je nai pas su quoi répondre. »
Et Benoît craquait. Toujours. Refusait, hésitait, puis cédait sous le poids de quelques mots soufflés par Camille ou Manon. « Tu ne nous aimes pas. Tu as choisi une autre dame. Je ne veux plus te voir. »
Une fillette de sept ans ninvente pas ça toute seule.
Benoît rentrait de ces conversations abattu, les yeux éteints, rongé par la culpabilité. Et se précipitait vers son ex-femme au moindre signal juste pour ne pas perdre les sourires de Manon, pour quelle ne le regarde pas comme un étranger.
Solène le comprenait. Vraiment.
Mais elle était fatiguée.
La silhouette de Benoît disparut au coin de limmeuble. Solène quitta la fenêtre, massa son front : il restait une trace rougeâtre sur la peau.
Lappartement vide semblait soudain immense.
Il était minuit passé quand la clé tourna dans la serrure.
Solène était sur la table de la cuisine, devant une tasse de thé froid ; elle lobservait, fascinée, tandis que la surface se couvrait dune pellicule sombre. Trois heures. Trois heures à tendre loreille, à écouter chaque bruit dans lescalier.
Benoît entra sans bruit, retira sa veste, laccrocha soigneusement. Il avançait sur la pointe des pieds, comme sil espérait ne pas se faire remarquer.
Quest-ce qui sest passé cette fois ?
Solène s’étonna elle-même de la neutralité de sa voix. Après trois heures à répéter la phrase, son cœur était vidé.
Benoît hésita.
Le chauffe-eau est en panne. Il fallait réparer.
Solène releva lentement la tête. Il se tenait dans lencadrement de la porte, nosant entrer, les yeux fixés sur la nuit derrière elle.
Tu ne sais pas réparer les chauffe-eau.
Jai appelé un plombier.
Tu devais attendre chez elle ? Tu ne pouvais pas le faire dici ?
Benoît fronça les sourcils, croisa les bras. Le silence sétira, lourd comme un nuage dété.
Tu laimes encore, nest-ce pas ?
Cette fois il rencontra son regard : dureté, agacement, blessure.
Quelles bêtises ! Je fais tout ça pour Manon ! Pour ma fille ! Camille na rien à voir !
Il savança, et Solène recula avec sa chaise.
Tu savais, quand tu tes engagée avec moi, que je devrais y aller. Que javais une fille ! Alors ? Tu vas dramatiser chaque fois que je vais voir Manon ?
Sa gorge se serra. Solène aurait voulu répondre fièrement, mais les larmes montèrent, une perle roula sur sa joue.
Je croyais elle sinterrompit, avala sa peine. Je croyais quau moins tu ferais semblant de maimer. Tu pourrais essayer.
Solène, ça suffit
Je suis épuisée ! le cri partit tout seul, et Solène en fut effrayée. Jen ai assez dêtre même pas la seconde, mais la troisième ! Après ton ex, sa fatigue, ses chauffe-eau en pleine nuit !
Benoît abattit sa main sur la porte.
Que veux-tu de moi ? Que je laisse tomber ma fille ? Que je naille plus la voir ?
Je voudrais, juste une fois, que tu me choisisses moi ! Que tu lui dises « non » ! À Camille !
Jen ai assez de tes crises !
Benoît attrapa sa veste au crochet.
Où tu vas ?
La porte claqua pour seule réponse.
Solène restait debout au centre de la cuisine. Le thé gouttait du bord de la table sur le carrelage. Elle prit son téléphone, composa son numéro. Bip. Bip. Bip. « Labonné ne répond pas ».
Encore. Encore.
Nuit blanche.
Solène sassit sur le lit, téléphone en main lécran séteignait, se rallumait. Composer, entendre les bips, raccrocher. Envoyer : « Où es-tu ? ». Puis « Réponds, sil te plaît ». Et enfin « Jai peur ». Observer les petites coches grises sous chaque message. Non reçu, ou reçu mais ignoré. Quimporte.
À quatre heures, Solène cessa de pleurer. Les larmes sétaient épuisées, elles séchaient à lintérieur, ne laissant quun vide vibrant à sa place. Elle alluma la lumière, ouvrit larmoire.
Cen était assez.
Le vieux valise était sur la haute étagère, couverte de poussière, létiquette arrachée dun voyage lointain. Elle la jeta sur le lit et enfila ses vêtements pêle-mêle : pulls, jeans, sous-vêtements. Sans trier, sans réfléchir tout ce qui lui tombait sous la main. Sil sen fiche, elle aussi. Quil rentre dans lappartement vide, quil la cherche, sinquiète, envoie des messages vers un silence.
Quil comprenne ce que cest.
À six heures, Solène se tenait dans lentrée. Deux valises, la sacoche sur lépaule, la veste fermée de travers. Elle observa son trousseau de clés. Il lui fallait détacher sa clé, la laisser sur la table.
Ses doigts tremblaient.
Solène secouait lanneau, tentait de glisser longle, mais la clé résistait, les mains flageolaient, les larmes bouillonnaient de nouveau doù venaient-elles encore ?
Et zut !
Le trousseau frappa le sol, résonna sur les carreaux. Solène le fixa, puis sassit sur la valise, se serra les bras et éclata en sanglots. Des pleurs bruyants, crispés, comme quand elle était petite et croyait que le monde sécroulait pour une vase cassée.
Elle nentendit pas la porte souvrir.
Solène
Benoît se posa à ses genoux, sur le carrelage froid. Il avait une odeur de tabac et de ville nocturne.
Solène, pardon. Pardonne-moi.
Elle releva la tête. Son visage était ravagé, gonflé, le mascara dessinait des rivières noires. Benoît prit doucement ses mains dans les siennes.
Jétais chez maman. Toute la nuit. Elle ma réveillé il eut un sourire tordu. Elle ma secoué, quoi.
Solène ne disait rien, le regardait sans savoir si elle devait croire.
Je vais attaquer Camille en justice. Je vais exiger un vrai calendrier pour voir Manon. Officiel, tout bien. Elle ne pourra plus jouer avec ça, ni monter notre fille contre moi.
Ses mains serrèrent plus fort celles de Solène.
Je te choisis, Solène. Tu mentends ? Toi. Tu es ma famille.
Dans sa poitrine, quelque chose bougea. Une mini racine despoir, absurde et têtue, quelle avait essayé darracher toute la nuit.
Vrai ?
Vrai.
Solène ferma les yeux. Elle ferait confiance à Benoît. Pour la dernière fois. Après advienne que pourra.







