Personne ne veut delle. Aujourdhui, cétait son soixante-dixième anniversaire, mais ni son fils ni sa fille nétaient venus.
Clémence était assise sur un vieux banc de bois, dans le parc ombragé près de la maison de retraite à Antibes, les yeux embués de larmes.
Aujourdhui, cétait son anniversaire, le grand soixante-dix, mais ses enfants ne sétaient pas montrés. Seul un collègue de létage était venu lui souhaiter, il avait posé une boîte de chocolats artisanaux à côté delle, et une aide-soignante lui avait glissé une pomme rouge dans la main, avec un sourire fatigué. Létablissement était correct, propre, mais le personnel, tellement distant, tellement français dans leur politesse distante. Tout le monde savait quici, les familles déposaient leurs anciens, apportés par les enfants, les bras chargés dexcuses. Clémence fut amenée par son fils, Paul-Émile, soi-disant pour quelle se repose, quelle reprenne des forces, mais en vérité, elle gênait sa belle-fille.
Clémence avait eu un appartement à Nice. Dabord, elle, fière, indépendante, avait tout fait pour ses enfants. Mais son fils lavait convaincue de rédiger un acte de donation. « Tu pourras rester chez toi, maman, rien ne change », répétait-il. Mais la réalité fut autrement. Toute la famille sétait rapidement installée, la guerre avait éclaté avec sa belle-fille, Angélique, jamais satisfaite, cuisine médiocre, ménage bâclé, répliques cinglantes dans le couloir. Les premiers temps, Paul-Émile prenait sa défense, puis il sétait éteint à son tour, ne répondant plus que par des cris. Clémence se mit à surprendre leurs murmures à son passage, les conversations stoppées net dès quelle ouvrait une porte.
Un matin dautomne, son fils lui dit que le docteur recommandait du repos, quelle allait partir en « maison médicalisée », juste pour un mois. Clémence croisa ses yeux sombres :
Tu mabandonnes, mon fils ? demanda-t-elle, la voix rauque.
Il rougit, bafouilla, se détourna :
Mais non, maman, cest comme un sanatorium. Un mois et tu reviendras.
Il signa les rengaines, la déposa au portail blanc, et disparut, promettant une visite prochaine.
Voilà bientôt deux ans quelle vivait ici. Quand le premier mois passa, sans nouvelles, elle téléphona à lancien appartement. Des inconnus décrochèrent. Lappartement avait été vendu. Paul-Émile était introuvable. Pendant des nuits, Clémence pleura, sachant quelle ne reverrait jamais les volets bleus ni la lumière dorée du salon. Le pire, cest quelle avait déçu sa fille, en croyant agir pour le bonheur de son fils.
Clémence était née dans un village du Périgord, et avait épousé Laurent, un camarade décole. Leur ferme et leur maison de pierre avaient été leur fierté. Un jour, une voisine, revenue de Paris, raconta les promesses de la capitale : Ville Lumière, salaires mirobolants, clé dun appartement neuf. Ils quittèrent tout.
La voisine navait pas menti : à leur arrivée, ils reçurent les clés. Meubles achetés, une vieille Renault doccasion aussi. Mais un matin dhiver, Laurent eut un accident. Après lenterrement, Clémence resta seule avec ses deux enfants. Pour les nourrir, elle lavait les escaliers des immeubles bourgeois toute la nuit.
Elle espérait quune fois adultes, les enfants lui donneraient un peu de tendresse. Mais la vie prit un autre chemin. Paul-Émile, mauvaises fréquentations, dettes accumulées, problèmes judiciaires dont elle sen sortit en sendettant jusquà la dernière pièce dun euro. Elle remboursa cela deux ans durant. La fille, Violette, se maria et accoucha dun beau garçon. Mais lenfant tomba souvent malade, maladie rare, longue errance dans les hôpitaux. Violette se retrouva seule, son mari layant quittée mais lui laissant lappartement.
À lhôpital, elle rencontra un veuf, père dune fillette atteinte de la même maladie ; ils sunirent, finirent par vivre ensemble. Cinq ans plus tard, le veuf tomba malade à son tour, nécessitant une coûteuse opération. Clémence voulait aider son fils à acheter un appartement avec ses économies, mais Violette lui demanda de laider pour lopération. Déchirée, Clémence refusa, pensant à Paul-Émile. Violette, anéantie, lança en partant : « Tu nes plus ma mère, ne viens pas pleurer quand tu auras besoin daide »
Évidemment, si cétait à refaire Mais le passé en France, comme ailleurs, ne se retourne pas.
Clémence se leva lentement, ses jambes de coton, remonta le long couloir aux murs tapissés de toiles provençales.
Tout à coup, une voix, irréelle :
Maman !
Son cœur tambourina dans sa poitrine lasse. Lentement, elle se retourna. Violette courait vers elle. Ses jambes tremblantes cédèrent ; sa fille la rattrapa avant quelle ne tombe sur la terrasse.
Je tai enfin retrouvée, maman Paul-Émile refusait de me donner ladresse, alors je lai menacé de porter plainte pour vente abusive de lappartement.
Elles entrèrent toutes deux, sassirent sur le vieux canapé bleu marine.
Je suis désolée, maman, dêtre restée si longtemps sans nouvelles. Au début jétais blessée, puis jai remis au lendemain, puis la honte Et la semaine dernière, jai rêvé de toi. Tu marchais dans une forêt embrumée, tu pleurais. Je me suis réveillée avec la gorge nouée. Jai tout raconté à mon mari, il ma dit : « Va chercher ta mère, ramène-la chez nous. » Arrivée, jai trouvé des inconnus à lappartement. Mais aujourdhui, cest fini. Prépare-toi, maman, tu viens vivre avec moi. Tu sais, notre maison donne sur la mer, cest immense. Et mon mari a juré : « Si ta mère ne va pas bien, elle vivra ensemble chez nous. »
Clémence serra sa fille dans ses bras, et ses larmes devinrent celles de la joie.







