« Madame, quest-ce quon mange ? » : Ouvriers après le remplacement dune fenêtre
Imagine un matin brumeux : lair avait le goût du mystère et des petits morceaux de pain grillé flottaient dans le couloir. On venait changer la fenêtre de la chambre de mon fils, boulevard de la République à Lyon. Mon mari, fantôme affairé, errait quelque part dans un tram, mon fils explorait les rêveries du lycée.
En attendant les ouvriers, jai méticuleusement refermé chaque porte, comme pour enfermer mes souvenirs derrière chaque battant. La maison sentait encore la cire dabeille et les pages jaunies des vieux romans, et je naimais pas lidée que des inconnus la regardent autrement quà travers une vitre.
Trois hommes sont arrivés, ruisselants de voix puissantes, escortés par un drôle de vent venu de Saint-Étienne. Joue rouge, large sourire, ils semblaient sortis dune chanson populaire oubliée. Leur exubérance me fit rosir, car je ne comprenais pas bien cette intimité soudaine, ce tumulte chez moi.
Cela na fait quempirer. Lun deux, moustache en bataille, approcha dune porte fermée, la tourna sans hésiter, et mit le nez dans les bibelots.
On change la fenêtre ici, non ? lança-t-il, sans me donner le temps démettre un mot, ouvrant déjà la suivante.
Pourquoi ouvrez-vous cette porte ? Elle était bien fermée Il faut me demander avant, vous nhabitez pas ici. Laissez-moi vous montrer ce quil faut faire, ai-je murmuré, comme si la tapisserie avait des oreilles.
Le chantier dura bien cinq heures, ponctuées de pauses volutes sur le trottoir. Sils avaient moins fumé, ils auraient sûrement fini plus tôt.
Tandis quils rangeaient leur bazar fait de vis tordues et de marteaux rêveurs, jai mis la bouilloire en marche. Je voulais leur dire au revoir avant de déguster un café brûlant dans ce silence retrouvé, puis attaquer la valse du ménage autour de la nouvelle fenêtre.
Soudain, celui qui avait fouillé ma mémoire entre deux portes entra dans la cuisine, attiré par le fumet du café.
Ah, je vois que vous préparez. Vous nous donnez à dîner ?
Jamais je n’aurais songé à cette question-là, tombée du ciel comme une tartine beurrée du mauvais côté.
Non, je ne vous préparerai rien à manger. Ce que vous allez dîner ce soir, cest sûrement ce que vos épouses auront préparé, ai-je répliqué, les mains un peu moites.
Mais Madame, on est là depuis bientôt cinq heures, on est épuisés et affamés ! Les clientes nous donnent toujours quelque chose. Un sandwich, cest rien pour vous. Et si on restait jusquau soir, vous nous laisseriez mourir de faim ?
Même dans ce cas, je ne vous aurais rien offert. Vous êtes ici pour travailler, pas en visite. Je vous paye en euros pour linstallation, à vous de prévoir votre casse-croûte.
Ils sont partis, le pas lourd et lhumeur contrariée, abandonnant le parfum de la poussière sur mes rideaux.
Jamais je navais vu pareille audace. Pensaient-ils vraiment que jallais dresser la table pour eux ?
Dans mon souvenir, lors de précédents travaux, les ouvriers arrivaient toujours avec leurs gamelles dans des sacs en toile, demandaient parfois un verre deau, jamais plus.
Il me semble que le client ne doit rien aux ouvriers que le juste paiement. Tout cela reste une affaire sérieuse, un marché, sans pain ni partage Une transaction, pas un pique-nique derrière les volets de Lyon.







