Le cœur du chat battait sourdement dans sa poitrine, les pensées volaient dans tous les sens, son âme était en peine. Quavait-il bien pu se passer pour que sa maîtresse le confie à de parfaits inconnus ? Pourquoi lavait-elle abandonné ?
Lorsque Clémence reçut en cadeau, pour la pendaison de crémaillère de son modeste appartement à Lyon, un élégant chat britannique tout noir, elle resta plusieurs minutes sans voix
Son studio, acquis laborieusement après des années déconomie, nétait pas encore aménagé. Les soucis ne manquaient pas.
Et voilà ce chaton Après avoir repris ses esprits, elle plongea son regard dans les yeux ambrés du petit félin, sourit doucement et demanda à lami qui avait amené ce nouvel hôte :
Cest un chat ou une chatte ?
Un mâle !
Très bien, tu seras Baptiste, dit-elle en sadressant au chaton.
Ce dernier ouvrit sa petite gueule et laissa échapper un « Miaou » docile
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Les chats britanniques, découvrit-elle bientôt, étaient des compagnons dune grande douceur. Voilà déjà trois années que Clémence et Baptiste vivaient en parfaite harmonie. Au fil du temps, elle se rendit compte que Baptiste possédait une âme tendre et un grand cœur.
Il accueillait Clémence chaque soir, la réchauffait dans son sommeil, suivait les films blottis contre elle, et gambadait derrière elle lors du ménage.
La vie avec Baptiste avait mis des couleurs dans son quotidien. Cest si agréable dêtre attendu chez soi, de partager rires et peines avec quelquun qui vous comprend sans un mot.
Tout aurait pu rester ainsi, mais
Dernièrement, Clémence avait remarqué une douleur persistante du côté droit. Dabord, elle pensa sêtre mal positionnée, ou accusa les plats trop riches de ses soirées. Quand la douleur sintensifia, elle finit par consulter son médecin.
Cette nuit-là, après le diagnostic sombre, elle pleura à chaudes larmes, enfouie dans son oreiller. Baptiste, percevant sa peine, se lova contre elle et tenta de lapaiser par son ronronnement musical.
Sans sen rendre compte, bercée par la plainte du chat, Clémence sendormit. Au matin, résignée, elle décida de ne rien dire à sa famille pour éviter les regards compatissants et les maladroites propositions daide.
Il restait à peine une lueur despoir que la médecine triomphe de son mal. Une cure lui fut proposée, susceptible daméliorer son état.
Il fallait songer à lavenir du chat. Au fond delle-même, acceptant que la maladie puisse avoir raison delle, Clémence résolut de trouver à Baptiste un nouveau foyer aimant.
Elle déposa une annonce sur le web, précisant quelle souhaitait confier son noble compagnon à une famille digne de lui.
À la première personne qui lappela et demanda la raison de ce choix, Clémence expliqua, sans trop savoir pourquoi, quelle était enceinte et quon lui avait découvert une allergie aux poils de chat durant sa grossesse.
Trois jours plus tard, Baptiste, installé dans sa caisse avec toutes ses affaires, rejoignait ses nouveaux maîtres. Clémence entra à lhôpital
Deux jours après, elle appela la famille adoptive pour prendre des nouvelles de Baptiste. Avec maintes excuses, on lui annonça que le chat sétait enfui le soir même et quils ne parvenaient pas à le retrouver.
Sa première impulsion fut de fuir lhôpital pour partir à sa recherche. Elle supplia linfirmière de garde de la laisser sortir, mais celle-ci fut inflexible et la pria de regagner sa chambre.
Sa voisine de chambre, une dame âgée et menue, senquit de la cause de son agitation. Clémence, brisée, lui raconta tout.
Attends avant de te désespérer, ma petite, dit la vieille dame. Demain, un grand médecin doit venir de Paris. Moi aussi, jai un mauvais diagnostic, mon fils voulait memmener dans une autre clinique, mais jai refusé. Il sest débrouillé, je ne sais comment, mais il a obtenu quon vienne me voir ici. Je demanderai à ce médecin de texaminer, peut-être que tout nest pas si sombre, dit-elle en caressant gentiment lépaule de Clémence.
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Dès quil eut quitté sa caisse, Baptiste comprit quil était chez des inconnus. Une main étrangère sapprocha de lui pour le caresser
Les nerfs du chat cédèrent : il donna un coup de patte à cette main, puis fila se cacher dans un coin sombre.
Paul, inutile de le toucher pour linstant, laisse-lui le temps de shabituer, dit une voix féminine douce que Baptiste ne connaissait pas.
Son cœur battait à tout rompre, ses pensées le tourmentaient, et son âme était en souffrance. Quavait fait sa maîtresse pour le confier à dautres ? Pourquoi ce chagrin ?
Ses yeux ambrés scrutèrent la pièce avec effroi, et soudain il aperçut une fenêtre ouverte. Dans un éclair noir, Baptiste traversa la pièce et sauta dehors.
Heureusement, ce nétait que le deuxième étage, et un gazon soigné sétalait sous la fenêtre. Cest ainsi quil débuta son chemin du retour
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Le grand médecin apparut sous les traits de Marie-Pauline, une femme avenante dune quarantaine dannées. Elle se présenta, étudia attentivement le dossier médical, puis pria Clémence de sallonger sur le côté gauche.
Longuement, elle palpa, tapa, demanda où elle avait mal, la nature de la douleur Elle relut le dossier, réitéra des gestes sur un appareil médical.
Clémence, sans grands espoirs, retourna dans la chambre où sa voisine lattendait déjà.
Alors, qua-t-elle dit ? demanda la vieille dame.
Rien pour linstant, elle repassera tout à lheure.
Je comprends. Moi, je nai pas eu de chance, elle a confirmé le diagnostic, répondit tristement la vieille dame.
Je suis si désolée, merci pour tout, dit Clémence, ne sachant comment consoler quelquun qui venait dapprendre quelle vivait ses derniers instants.
Une demi-heure plus tard, Marie-Pauline revint accompagnée d’autres médecins.
Eh bien, Clémence, jai de bonnes nouvelles ! Votre maladie se soigne très bien. Jai déjà prescrit le traitement. Reposez-vous deux semaines, suivez la cure et vous retrouverez la santé, annonça-t-elle avec un sourire.
Quand les médecins furent partis, la vieille dame murmura :
Voilà qui est formidable. Je suis heureuse davoir pu rendre ce dernier service avant de partir. Sois heureuse, ma petite.
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Baptiste navait pas de boussole, pas détoile guide. Il suivait simplement lélan félin qui le poussait vers son ancien foyer. Le chemin vers chez lui, semé dembûches et daventures, fut rude.
Ignorant tout du quartier, le noble britannique devint, en une journée, un prédateur aux instincts affûtés. Fuyant avenues et rues animées, progressant à petits bonds, voltigeant comme il le pensait – surtout quand il échappait aux chiens -, grimpant aux arbres, il avançait vers son but
Dans une cour calme, assourdi par la circulation, il croisa le regard dun vieux matou aguerri.
Celui-ci, devinant aussitôt létranger, lattaqua sans crier gare. Baptiste, abandonnant la dignité féline, défendit chèrement sa peau.
La lutte fut brève. Le chef local, humilié, fila se cacher dans les buissons, laissant un bout doreille en souvenir.
Ainsi va la loi du quartier. Lancien prétendait montrer qui commandait ; Baptiste naspirait quà rentrer chez lui, et rien ne pouvait len empêcher.
Le voyage continua. Se rappelant linstinct de ses ancêtres, Baptiste apprit à dormir dans les arbres, choisissant les fourches confortables.
Honte sur lui, il finit par manger dans les poubelles et voler la nourriture des chats de rue, nourris par les voisins compatissants.
Un jour, il tomba sur une meute de chiens. Ils le poursuivirent jusquà le forcer à se réfugier dans un arbuste chétif, aboyant, sautant, tentant de latteindre.
Les passants, alertés par le vacarme, chassèrent les chiens. Une jeune femme décida dadopter Baptiste, lattirant avec un morceau de savoureuse saucisse.
Affamé et épuisé, le noble britannique se laissa cajoler et prendre dans les bras. Mais aussitôt rassasié et reposé, il se rappela sa mission, bondit derrière la femme dans le hall de limmeuble, et, profitant dune porte entrouverte, séclipsa, reprenant sa route vers le foyer
*****
Guérie, Clémence rentra chez elle. Habitées par les paroles de la vieille dame, elle se sentait renaître, folle de joie davoir échappé au pire.
Mais son cœur saignait pour Baptiste. Elle nimaginait plus rentrer dans un appartement vide, où personne ne lattendrait.
À peine la porte franchie, Clémence appela la famille qui avait pris Baptiste et demanda leur adresse exacte. En arrivant, elle se fit expliquer comment le chat sétait enfui, puis elle décida de suivre ses traces.
On la découragea : cela faisait deux semaines, comment un chat dappartement aurait-il survécu dehors ? Elle ny croyait pas.
Elle parcourut rues et squares, fouilla les garages, tentant de penser comme un chat jamais sorti. Elle appelait Baptiste, scrutant les soupiraux dans lobscurité.
En approchant de son immeuble, elle comprit que le chat sétait volatilisé. Comment aurait-il pu, ignorant la ville, revenir jusquici, alors même quelle-même avait mis deux heures à pied pour ce trajet ?
Elle entra dans sa cour, dévastée, avec les larmes aux yeux. Cest alors, dans le flou de ses pleurs, quelle aperçut, à lautre bout du trottoir, une silhouette noire de chat avançant vers elle.
« Un chat noir », pensa-t-elle. Clémence sarrêta, fixa la silhouette et comprit. Elle bondit en sécriant « Baptiste ! »
Mais le chat, épuisé, ne courut pas vers elle. Il sarrêta, sassit, plissa les yeux de bonheur et, dans un souffle, murmura : « Jai réussi ! »à te retrouver. »
Clémence sagenouilla sur le trottoir, éclata en sanglots de joie et ouvrit grand ses bras. Baptiste sapprocha, fatigué mais fier, et se blottit contre elle, sa tête douce cherchant la caresse tant aimée.
Ensemble, ils rentrèrent chez eux, chaque pas du chat résonnant comme une victoire sur le hasard et ladversité. Clémence referma doucement la porte derrière eux, le soleil déclinant projetant leur silhouette sur les murs du studio.
Cette nuit-là, bercée par le ronronnement puissant de Baptiste, Clémence comprit que certains liens ne seffacent jamais, et que la tendresse, parfois, fait revenir ce que lon croyait perdu à jamais.
Et tandis que la ville sendormait dehors, dans le petit appartement, deux cœurs battaient à lunisson, plus proches quils ne lavaient jamais été.







