Ma belle-mère m’a appelée «pour deux heures» afin d’aider aux préparatifs d’un anniversaire, et elle s’attendait à une obéissance totale.

Journal de Marc, 18 mars

Ce matin-là, j’ai reçu un appel de ma belle-mère, Françoise. Sa voix était étrangement douce au téléphone :
« Marc, viens donc nous donner un petit coup de main, ça ne prendra que deux heures. »
Je nai rien vu venir, naïvement. Je me suis dit : je vais couper quelques légumes, préparer une salade, prendre un café. Mais en arrivant dans sa cuisine, la vision des marmites, des listes de plats et la phrase « Les invités arrivent dans quatre heures » ma vite remis les idées en place : on ne m’appelait pas pour rendre visite, mais pour travailler.

Elle était là, devant la cuisinière, en train de touiller dans une énorme cocotte. Quand elle sest tournée vers moi, son sourire avait déjà une autre couleur.
« Ah, te voilà ! Tant mieux. On navait pas prévu autant de monde, finalement ils seront une vingtaine. Il faut préparer du poisson, trois salades différentes, la viande et dresser la table »

Je suis resté planté à lentrée, le manteau encore sur le dos.
« Vingt personnes ? Vous aviez dit deux heures daide seulement… »

Elle a balayé mon objection dun revers de la main, lair de dire que la discussion était close.
« Oui, deux heures à deux, on ira plus vite. Allez, enlève ton manteau, le tablier est là. On attaque avec les salades, et après… »

Je nai pas quitté mon manteau, mais jai posé ma sacoche.
« Je pensais que cétait juste pour un coup de main rapide. Jai déjà prévu quelque chose ce soir. »

Son regard sest durci.
« Quels plans ? La famille DOIT passer avant tout. On prépare lanniversaire de mariage, et toi tu penses à tes affaires personnelles ? »

Voilà ce ton. Celui qui ne laisse pas de place à mon avis, qui nattend de moi que de lobéissance.
« Jaurais volontiers aidé si on mavait prévenu. Mais on ma parlé dautre chose. »

« Pardon de ne pas tout tavoir détaillé ! Je croyais pourtant que tu savais : une fête danniversaire, cest du sérieux. Ou tu me vois mépuiser toute seule à mon âge ? »

Je sentais venir le reproche. La culpabilité, ça, elle maîtrise.
« Vous auriez pu prévenir d’autres personnes ou au moins m’avertir. »

Elle sest retournée brusquement.
« Pourquoi demander aux autres alors quil y a un gendre dans la famille ? Tu as oublié ce quest une famille ? »

Mon épouse, Élodie, était dans le salon, téléphone à la main, la télé allumée. Elle entendait tout, mais nest pas intervenue.

« Je ne refuse pas daider, mais ce nest pas équitable. On ne ma pas dit la vérité. »

« Ah, tu me fais passer pour une menteuse maintenant ! Jai juste demandé un service, tu fais un drame pour ça. Voilà la génération actuelle : tout leur est dû, mais la moindre solidarité, il ny a plus personne. »

Je me sentais pris au piège. Si je partais : conflit. Rester signifiait obéir et subir les réflexions.
« Daccord, jaide pour les salades. Mais je ne reste pas pour le service et laccueil des invités. »

Elle plissa les yeux :
« Donc je vais courir toute seule avec les plateaux ? »

« Je dis juste quon pouvait mieux s’organiser. Vous pouvez aussi demander à votre fille. »

« Les hommes ne font pas la cuisine ! » lança-t-elle, choquée. « Ce nest pas leur rôle. »

« Et quel est son rôle ? Rester sur son portable ? »

« Ce nest pas tes oignons ! Tu es là pour aider, pas pour philosopher ! »

Jai enlevé mon manteau, mis le tablier et commencé à couper les tomates. Satisfaite, elle est retournée à sa cocotte.

Au bout dun moment, elle me demanda :
« Quand les invités seront là, tu te changeras, non ? »

« Non, je ne resterai pas. Jaide, puis je pars. »

Elle a posé sa louche, abasourdie :
« Comment ça, tu pars ? Qui va accueillir tout ce monde et servir à table ? »

« Vous, ou votre fille. »

« Elle va distraire les invités. Cest son rôle de maîtresse de maison. »

La maîtresse de maison qui na jamais mis un couvert de sa vie
« Donc les hommes samusent, les femmes servent ? »

« Eh oui ! Tes devenu féministe ou quoi ? »

« Je ne comprends pas pourquoi je jouerais gratuitement les domestiques. »

« Gratuitement ! » cria-t-elle presque. « Tu es dans la famille ! Tu as oublié qui vous a aidés pour lappartement ? »

Voilà largument ultime : largent, celui que nous avons pourtant remboursé depuis belle lurette, mais qui pour elle restera éternellement une dette.
« On la remboursé », répondis-je posément.

« Et la reconnaissance morale ? »

Je posai mon couteau.
« Faut-il que je paie toute ma vie ? »

« Je veux simplement que tu agisses comme un membre de la famille, pas comme un employé payé à lheure. »

« Sauf que cest exactement comme ça que vous me traitez. Sauf quici, le salaire nexiste pas. »

Elle lança le torchon rageusement.
« FAIS CE QUE TU VEUX ! Mais tu ne quittes pas la maison tant que la table nest pas mise ! »

Je la regardai. Soudain, je compris : céder ne changerait rien.

« Non », dis-je calmement. « Je men vais. »

Son visage se figea.
« Quoi ? »

« Jai dit non. Je pars. »

Jai enlevé le tablier, repris ma sacoche, remis mon manteau.

« Tu nen as pas le courage ! » cria-t-elle, la voix tremblante.

Élodie est sortie du salon.
« Qu’est-ce qu’il se passe ? »

« Il sen va ! » désigna sa mère.

« Tu fais quoi, Marc ? »

« Demande à ta mère pourquoi je devais venir pour deux heures et on ma mis au turbin pour vingt personnes. »

« Mais maman ma dit que cétait pour une petite aide… »

Sa mère coupa :
« Aider veut dire aider normalement ! Pas traîner sur les salades pendant une demi-heure ! »

« Ça commence à être répétitif », soupirai-je. « Et vous me ressortez à chaque fois lhistoire de largent. »

Élodie haussa les épaules :
« Fais juste un effort… »

« Et toi ? Pourquoi tu ne coupes rien, pourquoi tu ne dresses pas la table ? »

« Ce nest pas le boulot dun homme. »

Jai ri, épuisé, résigné.
« Très bien. Débrouillez-vous. »

Je partis en direction de la porte.
« Si tu ten vas, ne remets plus jamais les pieds chez moi ! »
« Très bien. »

Une fois en voiture, les mains tremblaient. Le téléphone vibrait, je nai pas répondu.

Peu après, un message :
« Reviens tout de suite. »
Jai répondu :
« Je ne suis pas un domestique gratuit. »

Le soir venu, je buvais mon thé chez moi. Ce que les gens allaient dire sur moi métait égal.

Élodie est rentrée tard.
« Tu es soulagé ? Tout le monde dit du mal de toi. »

« Et toi, quest-ce que tu en penses ? »

Elle na pas répondu.

Je lui ai dit :
« Javais simplement besoin que tu sois de mon côté. Mais tu ne las pas fait. »

Le silence sest installé.

Pendant deux semaines, pas un appel. Et jai compris une chose essentielle :
Parfois il vaut mieux partir que rester, même si, derrière son dos, on crie quon a tort.

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Ma belle-mère m’a appelée «pour deux heures» afin d’aider aux préparatifs d’un anniversaire, et elle s’attendait à une obéissance totale.
Au petit matin, l’état de Michel Sergeïevitch s’est aggravé. Il suffoquait. — Nicolas, je n’ai besoin de rien. Pas de vos médicaments, rien du tout. Je t’en prie, laisse-moi seulement dire adieu à mon Ami. Je t’en supplie. Débranche-moi de tout ça… L’homme a désigné les perfusions. — Je ne peux pas partir comme ça. Tu comprends, je ne peux pas… Une larme a coulé sur sa joue. Nicolas savait bien que s’il débranchait tout, il ne réussirait peut-être même pas à le conduire jusqu’à la sortie. Tous les hommes de la chambre s’étaient rassemblés autour d’eux. — Nicolas, y a vraiment rien à faire ? On ne peut pas finir comme ça… — Je comprends… Mais ici, c’est l’hôpital, tout doit rester stérile… — On s’en fiche ! Regarde, il ne peut pas partir en paix. Nicolas comprenait tout. Mais que pouvait-il faire ? Il se leva. Oui, il pouvait le faire. Tant pis pour ce travail, tant pis pour l’entreprise de son père. Qu’on le licencie ! Il se retourna brusquement et croisa le regard d’Anna, rempli d’admiration. Nicolas se précipita dehors. — Ami, je t’en supplie, fais-le discrètement. Peut-être que personne ne remarquera. Viens, viens voir ton maître. Il ouvrait déjà la porte lorsqu’elle fut bloquée. Emma Édouardovna se tenait devant lui. — Qu’est-ce que vous faites là ? — Emma Édouardovna… je vous en supplie. Cinq minutes. Laissez-les se dire adieu. Je comprends tout, licenciez-moi après si vous voulez. Elle resta silencieuse une minute. Qui sait ce qui se passait dans sa tête, mais soudain la femme s’écarta. — D’accord. Alors licenciez-moi aussi. — Ami, avec moi ! Nicolas s’élança à travers le couloir de l’hôpital, suivi d’Ami. Anna ouvrait la porte devant eux. Le chien, comme s’il avait compris, rejoignit d’un bond la chambre, se dressa sur ses pattes arrière devant le lit de Michel Sergeïevitch, les pattes avant posées sur le rebord du lit. Un silence de mort régnait dans la pièce. L’homme ouvrit les yeux. Il tenta de soulever une main, mais n’y parvint pas, gêné par les perfusions. Il les arracha alors de l’autre main. — Ami ! Tu es venu… Le chien posa sa tête sur la poitrine de Michel Sergeïevitch. L’homme le caressa, une fois, deux fois, puis sourit… Son sourire resta figé sur ses lèvres. Sa main retomba. Quelqu’un dit : — Le chien pleure… Nicolas s’approcha du lit. Ami, en effet, pleurait. — C’est fini. Viens… On s’en va… *** Nicolas s’assit sur la barrière, et Ami alla s’allonger dans les buissons. L’un des hommes de la chambre s’approcha, celui qui avait donné en premier ses boulettes, et lui tendit un paquet de cigarettes. Nicolas voulut dire qu’il ne fumait pas, puis haussa les épaules, et alluma une cigarette. Anna vint s’asseoir à côté de lui. Les yeux rouges, le nez gonflé. — Anna… C’est mon dernier jour aujourd’hui. — Pourquoi ? — Tu comprends, au début j’étais ici pour me punir, ensuite pour prouver à mon père que j’en étais capable… Il devait me confier l’entreprise. Mais ce n’est pas ça qui compte. Je ne peux plus. Je rentre chez moi. Je vais lui dire que son fils n’est qu’un bon à rien. Désolé, Anna… Nicolas partit. Il donna sa démission, rassembla ses affaires. Anna regarda par la fenêtre alors qu’il arrivait à l’entrée avec sa « Mercedes », en descendit, ouvrit la portière passager et partit vers les buissons. Il parla à Ami, puis retourna à la voiture et attendit, accoudé à la carrosserie. Le chien vint cinq minutes plus tard. Il fixa longtemps Nicolas dans les yeux, puis sauta dans la voiture. Anna se remit à pleurer. — Tu n’es pas un bon à rien ! Tu es le meilleur ! *** Deux jours plus tard, Anna vit arriver avec le directeur un homme qui ressemblait beaucoup à Nicolas. Elle dévalant l’escalier pour le rattraper à la sortie. — Vous êtes le père de Nicolas ? Le directeur la regarda, interloqué. — Anna, que se passe-t-il ? — Attendez, Serge Nicolas, licenciez-moi plus tard ! C’est vous ? Vadim Olivier, aussi étonné, regardait la petite brune couverte de taches de rousseur. — C’est moi. — Vous n’avez pas le droit ! Vous m’entendez ! Vous n’avez pas le droit de penser que Nicolas est un bon à rien ! C’est le meilleur ! C’est le seul qui a eu le courage de permettre qu’on dise adieu à un homme avec son ami avant la mort ! Nicolas a un cœur et une âme ! Anna tourna les talons et rentra dans le bâtiment. Vadim Olivier sourit. — Quel tempérament, hein ? Serge Nicolas répondit : — Alors qu’est-ce qu’on fait avec elle ? C’est une fille bien, mais elle veut toujours la vérité ! — C’est un tort ? — Pas toujours… *** Trois ans passèrent. Devant une belle maison, une famille au complet sortit. Nicolas poussait la poussette, tandis qu’Anna tenait un superbe chien en laisse. Ils longèrent la rivière et Anna relâcha le chien. — Ami, ne t’éloigne pas trop ! Le chien bondit vers la rivière. Deux minutes plus tard, le bébé dans la poussette se mit à gazouiller. Aussitôt Ami fut de retour à la poussette. Anna éclata de rire. — Nicolas, je crois qu’on n’aura pas besoin de nourrice. Alors, qu’est-ce que tu as ? Sonia a juste perdu sa tétine. Le bébé se rendormit, Ami jeta un œil dans la poussette et, après s’être assuré que tout allait bien, repartit à la poursuite d’un papillon…