Au petit matin, l’état de Michel Sergeïevitch s’est aggravé. Il suffoquait. — Nicolas, je n’ai besoin de rien. Pas de vos médicaments, rien du tout. Je t’en prie, laisse-moi seulement dire adieu à mon Ami. Je t’en supplie. Débranche-moi de tout ça… L’homme a désigné les perfusions. — Je ne peux pas partir comme ça. Tu comprends, je ne peux pas… Une larme a coulé sur sa joue. Nicolas savait bien que s’il débranchait tout, il ne réussirait peut-être même pas à le conduire jusqu’à la sortie. Tous les hommes de la chambre s’étaient rassemblés autour d’eux. — Nicolas, y a vraiment rien à faire ? On ne peut pas finir comme ça… — Je comprends… Mais ici, c’est l’hôpital, tout doit rester stérile… — On s’en fiche ! Regarde, il ne peut pas partir en paix. Nicolas comprenait tout. Mais que pouvait-il faire ? Il se leva. Oui, il pouvait le faire. Tant pis pour ce travail, tant pis pour l’entreprise de son père. Qu’on le licencie ! Il se retourna brusquement et croisa le regard d’Anna, rempli d’admiration. Nicolas se précipita dehors. — Ami, je t’en supplie, fais-le discrètement. Peut-être que personne ne remarquera. Viens, viens voir ton maître. Il ouvrait déjà la porte lorsqu’elle fut bloquée. Emma Édouardovna se tenait devant lui. — Qu’est-ce que vous faites là ? — Emma Édouardovna… je vous en supplie. Cinq minutes. Laissez-les se dire adieu. Je comprends tout, licenciez-moi après si vous voulez. Elle resta silencieuse une minute. Qui sait ce qui se passait dans sa tête, mais soudain la femme s’écarta. — D’accord. Alors licenciez-moi aussi. — Ami, avec moi ! Nicolas s’élança à travers le couloir de l’hôpital, suivi d’Ami. Anna ouvrait la porte devant eux. Le chien, comme s’il avait compris, rejoignit d’un bond la chambre, se dressa sur ses pattes arrière devant le lit de Michel Sergeïevitch, les pattes avant posées sur le rebord du lit. Un silence de mort régnait dans la pièce. L’homme ouvrit les yeux. Il tenta de soulever une main, mais n’y parvint pas, gêné par les perfusions. Il les arracha alors de l’autre main. — Ami ! Tu es venu… Le chien posa sa tête sur la poitrine de Michel Sergeïevitch. L’homme le caressa, une fois, deux fois, puis sourit… Son sourire resta figé sur ses lèvres. Sa main retomba. Quelqu’un dit : — Le chien pleure… Nicolas s’approcha du lit. Ami, en effet, pleurait. — C’est fini. Viens… On s’en va… *** Nicolas s’assit sur la barrière, et Ami alla s’allonger dans les buissons. L’un des hommes de la chambre s’approcha, celui qui avait donné en premier ses boulettes, et lui tendit un paquet de cigarettes. Nicolas voulut dire qu’il ne fumait pas, puis haussa les épaules, et alluma une cigarette. Anna vint s’asseoir à côté de lui. Les yeux rouges, le nez gonflé. — Anna… C’est mon dernier jour aujourd’hui. — Pourquoi ? — Tu comprends, au début j’étais ici pour me punir, ensuite pour prouver à mon père que j’en étais capable… Il devait me confier l’entreprise. Mais ce n’est pas ça qui compte. Je ne peux plus. Je rentre chez moi. Je vais lui dire que son fils n’est qu’un bon à rien. Désolé, Anna… Nicolas partit. Il donna sa démission, rassembla ses affaires. Anna regarda par la fenêtre alors qu’il arrivait à l’entrée avec sa « Mercedes », en descendit, ouvrit la portière passager et partit vers les buissons. Il parla à Ami, puis retourna à la voiture et attendit, accoudé à la carrosserie. Le chien vint cinq minutes plus tard. Il fixa longtemps Nicolas dans les yeux, puis sauta dans la voiture. Anna se remit à pleurer. — Tu n’es pas un bon à rien ! Tu es le meilleur ! *** Deux jours plus tard, Anna vit arriver avec le directeur un homme qui ressemblait beaucoup à Nicolas. Elle dévalant l’escalier pour le rattraper à la sortie. — Vous êtes le père de Nicolas ? Le directeur la regarda, interloqué. — Anna, que se passe-t-il ? — Attendez, Serge Nicolas, licenciez-moi plus tard ! C’est vous ? Vadim Olivier, aussi étonné, regardait la petite brune couverte de taches de rousseur. — C’est moi. — Vous n’avez pas le droit ! Vous m’entendez ! Vous n’avez pas le droit de penser que Nicolas est un bon à rien ! C’est le meilleur ! C’est le seul qui a eu le courage de permettre qu’on dise adieu à un homme avec son ami avant la mort ! Nicolas a un cœur et une âme ! Anna tourna les talons et rentra dans le bâtiment. Vadim Olivier sourit. — Quel tempérament, hein ? Serge Nicolas répondit : — Alors qu’est-ce qu’on fait avec elle ? C’est une fille bien, mais elle veut toujours la vérité ! — C’est un tort ? — Pas toujours… *** Trois ans passèrent. Devant une belle maison, une famille au complet sortit. Nicolas poussait la poussette, tandis qu’Anna tenait un superbe chien en laisse. Ils longèrent la rivière et Anna relâcha le chien. — Ami, ne t’éloigne pas trop ! Le chien bondit vers la rivière. Deux minutes plus tard, le bébé dans la poussette se mit à gazouiller. Aussitôt Ami fut de retour à la poussette. Anna éclata de rire. — Nicolas, je crois qu’on n’aura pas besoin de nourrice. Alors, qu’est-ce que tu as ? Sonia a juste perdu sa tétine. Le bébé se rendormit, Ami jeta un œil dans la poussette et, après s’être assuré que tout allait bien, repartit à la poursuite d’un papillon…

Ce matin-là, Michel Serge fit une rechute. Il avait du mal à respirer.
Nicolas, je nai besoin de rien. Ni de vos médicaments, ni de quoi que ce soit dautre. Je ten supplie, permets-moi simplement de dire au revoir à Fidèle. Je ten prie. Débranche tout ça
Il jeta un regard vers les perfusions.
Je ne peux pas partir ainsi tu comprends, je ny arrive pas
Une larme glissa sur sa joue. Nicolas savait que sil débranchait tout, il ne pourrait peut-être pas emmener Michel jusquà la sortie.
Les hommes de la chambre sétaient tous rassemblés.
Nicolas, il ny aurait vraiment rien à faire ? Ce nest pas juste
Je comprends Mais ici, cest lhôpital, tout doit rester stérile.
On sen fiche ! Regarde-le, il narrive pas à partir en paix.
Il avait bien tout compris, Nicolas. Mais que pouvait-il y faire ? Il se leva. Oui, il pouvait tout. Tant pis pour les règles, tant pis pour lentreprise de son père, quon le licencie ! Il se retourna brusquement et croisa le regard dAgnès. Il y lut de ladmiration.
Nicolas bondit dehors.
Fidèle, viens par ici, tout doucement. Personne ne remarquera peut-être rien. Viens, allons voir ton maître.
Il ouvrait déjà la porte lorsque la silhouette de Madame Emma Edouard sinterposa.
Que se passe-t-il ici ?
Madame Edouard je vous en supplie, laissez-leur cinq minutes. Quils se disent adieu. Je comprends tout. Licenciez-moi après si vous voulez.
Elle resta silencieuse. Qui sait ce qui se passait dans sa tête, mais soudain elle sécarta.
Soit. Alors quon me vire aussi.
Fidèle, viens !
Nicolas sélança dans le couloir, le chien à ses côtés. Agnès ouvrit la porte de la chambre. Comme sil avait compris toute la situation, Fidèle bondit vers le lit de Michel Serge. En un saut il se dressa sur ses pattes arrières, les pattes avant posées sur le bord du lit. Silence absolu. Michel ouvrit les yeux. Il essaya de tendre la main, mais les perfusions le gênaient. Alors il les arracha dun mouvement vif.
Fidèle ! Tu es venu
Le chien posa sa tête sur la poitrine de Michel Serge. Celui-ci le caressa. Une fois, deux fois. Il sourit Son sourire resta figé. Sa main glissa. Quelquun murmura :
Le chien pleure
Nicolas sapprocha du lit. Cétait vrai, Fidèle pleurait.
Ça y est. Viens, allons-y
***
Nicolas sassit sur la barrière, le chien senfonça dans les buissons et sallongea. Un des hommes de la chambre, celui qui avait un jour offert sa part de gratin, sapprocha et tendit un paquet de cigarettes. Nicolas hésita, puis haussa les épaules et en prit une.
Agnès vint sasseoir à côté. Les yeux rouges, le nez bouffi.
Agnès Cest mon dernier jour.
Pourquoi ?
Tu sais, au début jétais ici pour une punition, puis pour prouver à mon père que jen étais capable Il devait me remettre lentreprise. Mais ça ne compte plus. Je ne peux pas. Je rentre. Je lui dirai en face ton fils est un incapable. Désolé, Agnès
Nicolas partit. Il écrivit sa lettre de démission, rassembla ses affaires. Agnès lobserva par la fenêtre quand il gara sa Peugeot devant lentrée. Il ouvrit la portière passager, alla chercher Fidèle dans les buissons, lui parla quelques secondes, puis retourna à la voiture et attendit, adossé contre la carrosserie. Fidèle finit par venir et le fixa dans les yeux puis sauta dans la voiture.
Agnès pleurait de nouveau.
Tu nes pas un incapable ! Tu es le meilleur !
***
Quelques jours plus tard, Agnès aperçut, marchant aux côtés du directeur de létablissement, un monsieur qui rappelait étrangement Nicolas. Elle dévala les escaliers et sortit en trombe.
Vous êtes le père de Nicolas ?
Le directeur la dévisagea, surpris.
Agnès, que se passe-t-il ?
Attendez, Serge Nicolas, vous pourrez me renvoyer après ! Cest bien vous ?
Vadim Olivier, le père, regardait la jeune femme aux taches de rousseur avec étonnement.
Oui, cest moi.
Vous navez pas le droit ! Vous entendez ? Vous navez pas le droit de penser que Nicolas est un bon à rien ! Cest le meilleur ! Le seul qui a eu le courage de laisser un homme dire adieu à son ami ! Nicolas a du cœur et une âme !
Agnès tourna les talons et retourna à lintérieur. Vadim Olivier esquissa un sourire.
Tu as vu, celle-là ?
Serge Nicolas répondit :
Et quest-ce quon fait avec elle ? Cest une bonne fille, mais elle exige toujours la vérité !
Et cest mal ?
Ce nest pas toujours facile
***
Trois ans plus tard.
Une famille sortit par la grande porte dune jolie maison. Nicolas poussait la poussette, Agnès tenait en laisse un grand chien majestueux. Ils sapprochèrent du bord de la Garonne et Agnès relâcha le chien.
Fidèle, ne va pas trop loin !
Le chien se précipita vers la rivière en bondissant de joie. Quelques minutes plus tard, lenfant poussa un cri dans la poussette. Fidèle revint aussitôt dun bond.
Agnès éclata de rire.
Nicolas, je crois bien quon naura jamais besoin de nounou. Eh bien, tu es jaloux ? Sonia avait juste perdu sa tétine.
Le bébé se rendormit, Fidèle vérifia par-dessus la poussette, et, rassuré, repartit à la poursuite dun papillon

Quand on laisse parler son cœur et quon ose la bonté, la paix revient toujours, sous une forme ou une autre, là où on lattend le moins.

Rate article
Add a comment

;-) :| :x :twisted: :smile: :shock: :sad: :roll: :razz: :oops: :o :mrgreen: :lol: :idea: :grin: :evil: :cry: :cool: :arrow: :???: :?: :!:

five × five =

Au petit matin, l’état de Michel Sergeïevitch s’est aggravé. Il suffoquait. — Nicolas, je n’ai besoin de rien. Pas de vos médicaments, rien du tout. Je t’en prie, laisse-moi seulement dire adieu à mon Ami. Je t’en supplie. Débranche-moi de tout ça… L’homme a désigné les perfusions. — Je ne peux pas partir comme ça. Tu comprends, je ne peux pas… Une larme a coulé sur sa joue. Nicolas savait bien que s’il débranchait tout, il ne réussirait peut-être même pas à le conduire jusqu’à la sortie. Tous les hommes de la chambre s’étaient rassemblés autour d’eux. — Nicolas, y a vraiment rien à faire ? On ne peut pas finir comme ça… — Je comprends… Mais ici, c’est l’hôpital, tout doit rester stérile… — On s’en fiche ! Regarde, il ne peut pas partir en paix. Nicolas comprenait tout. Mais que pouvait-il faire ? Il se leva. Oui, il pouvait le faire. Tant pis pour ce travail, tant pis pour l’entreprise de son père. Qu’on le licencie ! Il se retourna brusquement et croisa le regard d’Anna, rempli d’admiration. Nicolas se précipita dehors. — Ami, je t’en supplie, fais-le discrètement. Peut-être que personne ne remarquera. Viens, viens voir ton maître. Il ouvrait déjà la porte lorsqu’elle fut bloquée. Emma Édouardovna se tenait devant lui. — Qu’est-ce que vous faites là ? — Emma Édouardovna… je vous en supplie. Cinq minutes. Laissez-les se dire adieu. Je comprends tout, licenciez-moi après si vous voulez. Elle resta silencieuse une minute. Qui sait ce qui se passait dans sa tête, mais soudain la femme s’écarta. — D’accord. Alors licenciez-moi aussi. — Ami, avec moi ! Nicolas s’élança à travers le couloir de l’hôpital, suivi d’Ami. Anna ouvrait la porte devant eux. Le chien, comme s’il avait compris, rejoignit d’un bond la chambre, se dressa sur ses pattes arrière devant le lit de Michel Sergeïevitch, les pattes avant posées sur le rebord du lit. Un silence de mort régnait dans la pièce. L’homme ouvrit les yeux. Il tenta de soulever une main, mais n’y parvint pas, gêné par les perfusions. Il les arracha alors de l’autre main. — Ami ! Tu es venu… Le chien posa sa tête sur la poitrine de Michel Sergeïevitch. L’homme le caressa, une fois, deux fois, puis sourit… Son sourire resta figé sur ses lèvres. Sa main retomba. Quelqu’un dit : — Le chien pleure… Nicolas s’approcha du lit. Ami, en effet, pleurait. — C’est fini. Viens… On s’en va… *** Nicolas s’assit sur la barrière, et Ami alla s’allonger dans les buissons. L’un des hommes de la chambre s’approcha, celui qui avait donné en premier ses boulettes, et lui tendit un paquet de cigarettes. Nicolas voulut dire qu’il ne fumait pas, puis haussa les épaules, et alluma une cigarette. Anna vint s’asseoir à côté de lui. Les yeux rouges, le nez gonflé. — Anna… C’est mon dernier jour aujourd’hui. — Pourquoi ? — Tu comprends, au début j’étais ici pour me punir, ensuite pour prouver à mon père que j’en étais capable… Il devait me confier l’entreprise. Mais ce n’est pas ça qui compte. Je ne peux plus. Je rentre chez moi. Je vais lui dire que son fils n’est qu’un bon à rien. Désolé, Anna… Nicolas partit. Il donna sa démission, rassembla ses affaires. Anna regarda par la fenêtre alors qu’il arrivait à l’entrée avec sa « Mercedes », en descendit, ouvrit la portière passager et partit vers les buissons. Il parla à Ami, puis retourna à la voiture et attendit, accoudé à la carrosserie. Le chien vint cinq minutes plus tard. Il fixa longtemps Nicolas dans les yeux, puis sauta dans la voiture. Anna se remit à pleurer. — Tu n’es pas un bon à rien ! Tu es le meilleur ! *** Deux jours plus tard, Anna vit arriver avec le directeur un homme qui ressemblait beaucoup à Nicolas. Elle dévalant l’escalier pour le rattraper à la sortie. — Vous êtes le père de Nicolas ? Le directeur la regarda, interloqué. — Anna, que se passe-t-il ? — Attendez, Serge Nicolas, licenciez-moi plus tard ! C’est vous ? Vadim Olivier, aussi étonné, regardait la petite brune couverte de taches de rousseur. — C’est moi. — Vous n’avez pas le droit ! Vous m’entendez ! Vous n’avez pas le droit de penser que Nicolas est un bon à rien ! C’est le meilleur ! C’est le seul qui a eu le courage de permettre qu’on dise adieu à un homme avec son ami avant la mort ! Nicolas a un cœur et une âme ! Anna tourna les talons et rentra dans le bâtiment. Vadim Olivier sourit. — Quel tempérament, hein ? Serge Nicolas répondit : — Alors qu’est-ce qu’on fait avec elle ? C’est une fille bien, mais elle veut toujours la vérité ! — C’est un tort ? — Pas toujours… *** Trois ans passèrent. Devant une belle maison, une famille au complet sortit. Nicolas poussait la poussette, tandis qu’Anna tenait un superbe chien en laisse. Ils longèrent la rivière et Anna relâcha le chien. — Ami, ne t’éloigne pas trop ! Le chien bondit vers la rivière. Deux minutes plus tard, le bébé dans la poussette se mit à gazouiller. Aussitôt Ami fut de retour à la poussette. Anna éclata de rire. — Nicolas, je crois qu’on n’aura pas besoin de nourrice. Alors, qu’est-ce que tu as ? Sonia a juste perdu sa tétine. Le bébé se rendormit, Ami jeta un œil dans la poussette et, après s’être assuré que tout allait bien, repartit à la poursuite d’un papillon…
La maîtresse de mon mari Mila était assise dans sa voiture, les yeux rivés sur le GPS. Oui, elle était bien à la bonne adresse. Il ne lui restait plus qu’à trouver le courage d’aller au bout de ce qu’elle avait décidé. Elle inspira profondément, prit son sac et sortit résolument. Elle marcha une cinquantaine de mètres et s’arrêta devant une petite enseigne où l’on pouvait lire : «Le Paradis du Café». «Quel nom, vraiment… paradisiaque», pensa-t-elle ironiquement. C’était ici. Elle devait entrer, affronter celle qui, désormais, personnifiait pour elle la destruction de sa famille. Que savait-elle de cette fille ? Presque rien. Elle savait seulement que son mari l’appelait «Chaton» (évidemment, rien de très original), et qu’elle travaillait ici, dans ce café, en tant que serveuse. Mila choisit une table près de la vitrine et attendit qu’on vienne prendre sa commande. Bientôt, la serveuse s’approcha. C’était bien elle, Mila la reconnut du premier coup d’œil, tant elle avait étudié sa photo. La jeune femme s’avançait vers elle, badge «Cathy» bien visible sur la poitrine. Pas follement original de la part de son mari d’avoir choisi “Chaton” pour Cathy… Cathy lui adressa un «Bonjour, que puis-je vous proposer ?» auquel Mila répondit par un sourire éclatant, tout en l’observant avec une concentration presque scientifique. Comment en était-elle arrivée à se retrouver face à face avec la maîtresse de son mari ? C’est une longue histoire. Mais revenons au début… Depuis dix ans, Mila vivait une existence paisible avec Alexandre. Du moins le croyait-elle. Ensemble, ils avaient une fille, Éléonore, huit ans, leur petite princesse à tous les deux. Alexandre la couvrait de cadeaux, et Mila, pourtant psychologue de profession, n’en tenait même pas rigueur : elle savait combien l’amour du père était vital pour l’avenir affectif d’une petite fille. De leur couple, rien à signaler : appartement acheté à crédit, voiture, petit pavillon à la campagne… Jusqu’à ce coup de tonnerre : la maîtresse. Mila l’avait découverte par hasard : Alexandre était sous la douche lorsque son téléphone avait sonné. «Probablement mon père, tu réponds ?» Jamais elle n’aurait osé, mais cette fois elle s’exécuta et aperçut en haut de l’écran un appel de «Chaton» accompagné d’une photo… C’était cette fille inconnue enlacée avec son mari. Mila eut le souffle coupé. Puis le téléphone vibra : «Alex, je bosse la semaine prochaine en 2/2 dès lundi. Passe me voir au Paradis du Café à la fin de mon service, je veux te faire goûter mon cappuccino maison, tu me manques…» Des émojis accompagnaient le message. Mila recula devant le téléphone comme devant un serpent venimeux. Abasourdie, Mila fit croire à une migraine soudaine et sortit s’asseoir sur un banc dans le petit square voisin, tentant de reprendre pied. Pourquoi aurait-elle toléré l’intolérable ? Mais elle n’était pas non plus du genre à hurler ou à faire une scène. Elle avait le sens de la discussion et préférait les décisions raisonnées à la tempête. En repensant à tout cela, Mila se souvint du nom du café et du planning de travail du «Chaton». Et le pire, c’est qu’elle avait vu son visage, ce qui la rendait encore plus réelle. Alors, peut-être pouvait-elle aller y jeter un œil… peut-être même lui parler ? Les jours suivants, Mila sombra dans une sorte de cauchemar éveillé, épuisée, amaigrie. Finalement, elle décida d’y aller. *** «Je prendrai un latte et un dessert», commanda Mila. «Que me conseillez-vous ?» «Notre millefeuille est fameux», répondit Cathy. «Va pour le millefeuille.» Quand la «maîtresse de son mari» apporta la commande, Mila n’y toucha presque pas. L’ambiance était calme, presque déserte à onze heures du matin : parfait pour engager une petite conversation. Au bout de quelques minutes, Cathy s’approcha et demanda poliment : «Vous n’avez presque pas touché à votre dessert. Puis-je vous proposer autre chose ?» «Non, ce n’est pas le dessert… Je n’ai tout simplement pas d’appétit. Je pense à trop de choses.» «Désolée, je ne veux pas vous importuner.» «Non, Cathy, ne vous en faites pas. Je me demande simplement quoi faire ensuite. Finir ce dessert ou demander le divorce ? Que feriez-vous ?» Mila scrutait Cathy du regard. La serveuse sembla décontenancée. «Je n’ai jamais eu à faire ce choix…» «Et si ça vous arrivait ? Imaginez que vous découvrez une infidélité de votre mari.» Cathy garda le silence. «Vous êtes étudiante ? demanda Mila. – Oui, à l’Université de la Culture, filière artistique.» Mila la remercia, puis se rendit compte à quel point cette situation commençait à devenir absurde. Était-elle venue ici pour faire une scène ? Pour insulter Cathy ou lui jeter son café froid au visage ? Non, ce n’était pas elle. Fatiguée, Mila demanda l’addition, laissa un bon pourboire et quitta l’établissement. *** Dans ce café, Mila décida malgré tout de maintenir la fête des dix ans de mariage, pour sa fille. Éléonore avait hâte de ce moment, elle avait même préparé une pancarte pour l’occasion. La fête venue, après un repas d’anniversaire dans leur brasserie préférée, Alexandre fit signe à un serveur pour amener le gâteau. Quand Mila vit la jeune femme qui le portait, elle crut défaillir : c’était Cathy, «Chaton» en chair et en os. Alexandre lui adressa un sourire complice, puis prit la parole : «Bon anniversaire, chérie ! Ce gâteau, c’est pour toi.» Un animateur emmena Éléonore participer à un jeu à côté. Mila restait tétanisée. Alexandre la prit par la main : «Je vois que tu connais déjà Cathy…» La serveuse hocha poliment la tête. «Notre amour a résisté à tout, merci d’être là, Mila.» Il voulut l’embrasser, mais elle se dégagea. «Tu veux dire que tu n’as pas de maîtresse ?» «Non, répondit-il joyeusement. C’était une blague ! J’ai fait appel à une agence spécialisée pour organiser une fête-surprise. Ils écrivent des scénarios personnalisés, engagent des comédiens… y compris Cathy, toujours disponible. Toi, tu as été exemplaire, tu n’as jamais perdu ton sang-froid. Quelle femme !» Cathy intervint à son tour : «Je débute dans le métier, mais je travaille aussi ici, dans ce café. Beaucoup de femmes ne réagissent pas aussi dignement que vous… C’est rare !» Mila, bouche bée, regardait son mari puis Cathy, incrédule. «Tu trouves ça drôle, toi ? Un canular pareil juste avant un anniversaire ?» Alexandre haussa les épaules : «C’est juste que tu es toujours si raisonnable… Manque un peu de piment, voilà tout !» Mila explosa : «Tiens, tu veux du piment ?» et, attrapant le gâteau, elle l’écrasa sur le visage de son mari. Puis, dans un calme revenu, elle lança : «Juste un peu d’épices pour réveiller notre mariage, tu voulais ?» Sur ce, elle prit la main de sa fille et quitta le restaurant. «Maman, pourquoi tu ris ?» «Oh, rien, ma chérie. Juste un souvenir amusant.» «Tu me le raconteras ?» «Bien sûr. Mais d’abord, il faut qu’on discute sérieusement… Il se peut que nous devions vivre quelque temps sans papa.» Éléonore ouvrit de grands yeux inquiets. «Pour toujours ?» Mila fut franche : «Je ne sais pas, on verra. Tu es avec moi ?» Éléonore acquiesça. Et toutes deux s’avancèrent ensemble dans la soirée parisienne. La maîtresse de mon mari : quand un mariage français vacille entre secrets, faux-semblants et gâteau d’anniversaire