Et ma fille, quelle tête bien faite ! se vantait Jocelyne auprès des voisines. Elle a terminé son semestre avec que des 20 ! Et puis, elle arrive même à travailler à côté, elle ne ma jamais demandé le moindre centime !
Je tenvie, Jocelyne ! Les miens savent juste demander de largent, se plaignait Françoise, dun ton mi-sérieux mi-fataliste. Les études, ils sen fichent ! Ma petite Chantal dit quelle va se marier juste après le lycée, elle compte bien que son mari finance tout. Et mon fils pfff ! Françoise agitait la main, résignée, Ta Coralie, elle au moins, elle se donne les moyens, elle ne compte sur personne.
Tu parles chuchotait discrètement Paul, qui tentait déchapper à la foire aux ragots deux pas plus loin. Il serait bien rentré chez lui, mais sa mère navait pas fini sa tournée des boutiques. Et quand papa bosse tard, hé bien, lécharpe de porteur de sacs, cest pour lui. Si tu savais vraiment ce que fait ta chère sœur à Paris tu ne la vanterais pas autant.
Tu dis quelque chose, Paul ? Jocelyne fusillait son fils du regard, sa conversation de grande prêtresse des fiertés maternelles à peine interrompue.
Oui, maman. Je dis juste que jai une présentation et une dissertation à boucler pour demain. Tu ne pourrais pas remettre à plus tard ton festival de compliments ?
Oh là là, toi et ton père Jamais moyen de discuter tranquille, hein ? Bon, on y va.
Paul haussa les épaules, remarquant le soulagement des voisines. Visiblement, elles-mêmes regrettaient davoir croisé la route de la Jocelyne Show. Si parler de Coralie était un sport olympique, sa mère aurait raflé toutes les médailles et dans ce récit, on ne remettait jamais en question le mythe de la fille parfaite.
Mais lui, Paul, il connaissait la vérité. Il préférait juste se taire. Inutile de donner une syncope à leur mère, déjà fragile…
***
Coralie Dubois, ça vous dit quelque chose ? Le regard hautain de la dame à la porte déstabilisa complètement Jocelyne, sans parler des deux types louches plantés derrière elle.
Ma fille habite à Paris, elle fait des études supérieures, répondit fièrement Jocelyne. Pourquoi cette question ?
À luniversité ? Coralie, vraiment ? La visiteuse éclata de rire sans se gêner. Elle sest fait virer dès le premier semestre ! Même pas un contrôle de validé, et ça ne métonne pas : elle passait ses journées à courir après les mecs au lieu daller en cours.
Comment osez-vous calomnier ma fille ? Je vous préviens, je vous traîne devant la justice pour diffamation ! Jocelyne, soudain perdue, entendit un bruit à la porte voisine. Cette harpie, linviter à lintérieur ? Ça revenait à admettre quelle avait raison La laisser dehors ? Elle racontera nimporte quoi, les gens ne demandent quà jaser, vraie ou fausse rumeur !
Faites entrer ! trancha Paul, lassé par les hésitations maternelles. Maman, laisse-les.
Mais enfin Paul !
Laisse, sil te plaît.
Là, Paul semblait avoir pris dix ans dun coup. Le chef de famille, cétait lui, pour linstant. Un brin nerveux, il fit signe à leurs visiteurs de sinstaller au salon. La dame, raffolant du drame, choisit le fauteuil du fond. Les deux sbires restèrent debout, lair grave.
Paul ! Tu naurais jamais dû les faire entrer, après ce quelle vient de dire sur Coralie !
Jai entendu, maman, répliqua sèchement Paul en écartant sa mère. Le devoir du porteur de sacs nest rien à côté du devoir de limiter la casse familiale !
Tu dois bien savoir où est ta sœur, ajouta la visiteuse, moqueuse. Elle est où, en ce moment ?
À Paris, ça, maman na pas menti. Sauf quelle nest dans aucun foyer universitaire. Elle vit dans un appartement loué, payé par son amant. Et non, je nai pas ladresse. Par contre, je sais que ce type est marié, quil a vingt ans de plus que Coralie et trois enfants adultes. Ah, et il est scandaleusement riche.
Le monsieur ne sappellerait-il pas Didier, par hasard ?
Laissez-moi deviner : vous êtes sa femme ?
Dieu merci, non ! Je suis sa sœur, et jen ai ras-le-bol de ses frasques, répondit la dame, un brin glaciale. Didier a une épouse magnifique, la fille de notre principal partenaire daffaires. Elle commence à en avoir plus quassez de ses conquêtes. Elle parle même de divorce, tu imagines.
Ce serait sans doute fâcheux ?
Tes futé, toi, ronronna la dame. Aucune idée doù pourrait être ta sœur ?
Moi non, mais peut-être que sa copine Aurélie saura. Je peux être lintermédiaire, mais dabord, je veux savoir ce que vous comptez faire. Je nai quune sœur, voyez-vous.
Paul, cest quoi cette histoire de Didier, dappartement, tout ça ? Qua fait ma fille… ? Jocelyne était pâle comme une huître. Paul fila à la salle de bains, dénicher les cachets tranquillisant de sa mère.
Vous préférez que jappelle une ambulance ? proposa la visiteuse, légèrement embarrassée par ce quelle venait de déclencher.
Paul fit non de la tête. Oui, il avait déjà appelé le SAMU en cours de route. Madame Crozet, linfirmière du coin un amour avait promis darriver dans les cinq minutes. On fait avec les moyens du bord.
Paul… Comment tu sais tout ça ? gémit Jocelyne, refusant dy croire vraiment. Sa Coralie, maîtresse dhomme marié… Comment vivre avec ça ?
La dernière fois que Coralie est passée, elle avait cassé son portable. Elle a emprunté mon ordi pour parler à sa pote, mais elle a oublié de se déconnecter. Jai vu ses messages, jai été surpris. Je lui ai demandé. Elle na rien nié, ma juste supplié de ne rien te dire…
Paul en voulait à sa mère pour sa manie de toujours brandir leurs exploits comme des médailles olympiques. Lui aussi, il sétouffait chaque fois quelle listait ses diplômes à la moitié du quartier.
Un peu plus tard, après que Jocelyne ait été allongée, veillée par linfirmière et son regard assassin, Paul revint vers la visiteuse. Il tenait à savoir ce quelle préparait.
Bon, alors ? Vos intentions ?
Rien de méchant. Lui filer un peu dargent, la présenter à deux-trois fils à maman, célibataires ce sera déjà ça. Peut-être quelle finira par se caser, qui sait ?
Daccord, laissez-moi une minute, soupira Paul, devinant déjà la conversation compliquée avec la fameuse Aurélie. Pour joindre une copine aussi chipie queffrontée, il faut parfois la promesse dun cadeau. Pourquoi pas un petit chèque pour « semestre réussi » ? Après tout, quand on vit loin, seul un coursier peut sen charger.
Voilà, tenez, Paul remit à la dame un petit bout de papier. Jespère que vous tiendrez parole.
Promis, tu peux me croire.
En quittant lappartement, la visiteuse prit soin de déclarer, suffisamment fort pour les oreilles baladeuses des voisins :
Désolée davoir causé tout ce remue-ménage il ny avait pas dautre moyen de discuter à labri des oreilles indiscrètes. Jespère que tout va sarranger, personne ne parlera. Au cas où, je mexcuserai devant Coralie. Mais bon, par ici, les gens savent rester discrets non ?
Bien sûr, des rumeurs circulèrent, mais mollement. Jocelyne eut tôt fait de couper court, suppliant quon ne salisse pas la réputation de sa fille. Elle cessa aussi de sen vanter à tout bout de champ, et sortit beaucoup moins.
Après discussion avec son mari, Paul et Jocelyne prirent une décision collégiale : déménagement. Jocelyne rougissait à croiser les voisins, convaincue davoir fait le paon pour pas grand-chose.
Un beau jour, la famille séclipsa. Pour les voisins curieux, Paul expliqua quils sinstallaient à Paris, « plus pratique pour voir Coralie, et puis avec la santé de maman, il y a de bons médecins là-bas ».
Coralie, elle, ne repassa jamais. Elle se maria (très bien), et oublia complètement la famille à la française !





