À cause de ce fichu amour, tu as été exclu de luniversité ! On ta envoyé à Paris pour étudier, pas pour te marier ! Il ne nous manquait plus quune fille de la campagne dans la famille, tempêtait le père.
Pour calmer cette passion ardente, la famille décida de tout miser sur la séparation. Sur la demande du père, Victor partit faire son service militaire.
Victoire, elle, remettait de lordre chez elle. Elle venait de refaire la tapisserie, avait changé les rideaux du salon, et sefforçait maintenant de ranger le haut des placards. Elle aimait lharmonie dans son intérieur, cela apaisait son esprit.
Tout en haut, elle tomba par hasard sur une boîte pleine de lettres de Victor. Cela faisait si longtemps quelle ne lavait pas ouverte Elle oublia tout de suite le ménage. Victoire lut une lettre, puis une autre, puis encore une autre
Victoire et Victor sétaient rencontrés à lInstitut Polytechnique de Paris. Victor était un vrai Parisien, tandis que Victoire venait dun petit village de Bourgogne.
Cest son allure lumineuse qui avait attiré Victor : de longs cheveux noirs, un regard captivant, une silhouette gracieuse.
Victor et Victoire commencèrent à se fréquenter. Pour la calme et réservée Victoire, Victor était comme une tempête : plein de vie, imprévisible. Chaque jour, il trouvait une nouvelle façon de lui faire plaisir. Il déposait des fleurs devant la porte de sa chambre détudiante. Il lui arrivait même dapparaître à sa fenêtre au rez-de-chaussée en pleine nuit pour lui souhaiter bonne nuit.
Soirées étudiantes bruyantes, longues balades sur les quais, baisers volés la première année passa à toute vitesse, les amoureux étaient inséparables.
Mais Victor se laissa emporter et négligea ses études. Il navait jamais été passionné par la théorie, mais avec cet amour, il y pensa encore moins ! Il fut finalement renvoyé de lécole. Mais cela ne laffecta pas plus que cela.
Je trouverai un boulot, et plus tard je reprendrai mes études par correspondance. Et puis, je pourrai enfin tépouser, ma joie, expliqua-t-il à Victoire.
Il travailla comme ouvrier dans une usine et annonça à ses parents son intention de se marier. Ils connaissaient vaguement Victoire, qui était venue dîner chez eux quelques fois.
Il se doutait bien quils nallaient pas sauter de joie. Ses parents rêvaient de le marier à la fille de vieux amis, Isabelle. Mais ni Victor ni Isabelle navaient envie de répondre à ces attentes.
Victor pensait pouvoir convaincre sa famille, parler de son amour pour Victoire. Ils comprendraient forcément ! Ils devaient bien réaliser que sa vie navait de sens quavec elle.
Mais tout ne se passa pas comme il espérait. La réaction de la famille fut terrible.
Tu as raté ta vie à cause de cette histoire de cœur ! On ne ta pas envoyé à Paris pour ramener une paysanne bourguignonne dans notre famille ! semporta le père.
Les parents décidèrent de briser cet amour par la distance. À la demande du père, Victor partit faire son service militaire.
Victoire pleurait son absence. Les seules forces qui lui restaient, elle les puisait dans les lettres de Victor. Si tendres, si passionnées !
Mais un jour, la correspondance sarrêta brutalement. Un mois, deux, puis six plus un mot de Victor. Victoire ne se trouvait plus de répit.
Ça arrive, tu sais, léloignement fait mourir les sentiments. Ce nétait sans doute que de la passion, pas de lamour, la consolait leur ami commun, Alexis.
Alexis, proche de Victor, cachait à Victoire quil lui avait avoué à Victor ses propres sentiments pour elle, et quils étaient à présent ensemble. Dans sa lettre, il supplia Victor de ne plus écrire à Victoire car ils comptaient se marier.
Victoire finit par accepter la situation, elle se plongea dans ses études et sortit davantage avec ses amis. Alexis était tout le temps là, prévenant, dévoué. Après la fausse rupture quil avait orchestrée, il était prêt à tout pour se rapprocher delle.
Laffection et les attentions dAlexis étaient honnêtes.
Au moins, quAlexis connaisse le bonheur, pensa Victoire, et elle accepta sa demande en mariage.
Plus tard, Victoire voulut brûler les lettres de Victor, mais sa main ne put sy résoudre. Elle rangea la boîte en haut dun placard, loin de sa vue.
Une nouvelle vie commençait.
Victor, de son côté, apprit vite par ses parents que Victoire avait épousé Alexis.
Le temps passa.
Une décennie, deux Victoire et Victor vivaient dans la même ville, Paris, mais chacun menait sa vie sans jamais croiser lautre.
Des rumeurs parvenaient parfois à Victoire. Victor, disait-on, sétait marié. Mais pas avec Isabelle, une autre femme. Ils eurent un fils.
La vie de Victoire, équilibrée, calme, napportait pourtant pas le bonheur. Deux filles étaient nées de son union avec Alexis. Leur éducation et son travail étaient devenus les seuls buts de sa vie. Elle navait plus de temps pour ses propres sentiments.
Ils avançaient, chacun de son côté, sans joie, ayant oublié que la vie pouvait être belle et lumineuse.
Trente-cinq ans passèrent.
La famille de Victoire finit par se séparer. Malgré tous les efforts, labsence damour savéra impossible à combler. Alexis sentait quelle ne lavait jamais aimé. Il finit par refaire sa vie ailleurs. Les filles, adultes, vivaient chacune leur existence. Ils navaient plus rien qui les unissait.
Après le divorce, Alexis avoua à Victoire le secret de la fausse rupture, comment il avait éloigné Victor delle autrefois.
Victor, lui aussi, avait vu son foyer seffondrer, et il se retrouvait seul.
Victoire lut la dernière lettre de Victor. Elle pleura et sourit en même temps. Tout à coup, elle ressentit un besoin impérieux de savoir où était Victor, ce quil était devenu. Simplement le voir, parler.
Elle décida de lui écrire à son ancienne adresse, se disant que peut-être il y vivait encore, ou que sa famille pourrait lui transmettre la lettre. Déterminée, Victoire écrivit sans attendre et donna rendez-vous à Victor dans un petit café face à chez elle, glissant la lettre dans la première boîte postale venue.
Le lendemain, elle se morigéna : Pourquoi suis-je aussi irréfléchie ?
Victor, rentrant chez lui, ouvrit machinalement la boîte aux lettres. Une lettre ? Quelle rareté à notre époque. Il lut le nom sur lenveloppe sans y croire. Il déplia la lettre, et le passé ressurgit.
À lheure dite, Victor se présenta au café, le cœur battant. La salle était vide, hormis une femme assise à une table.
Victoire, souffla-t-il.
Oui, répondit-elle en levant les yeux.
Ce regard, il lavait gardé au fond de lui toutes ces années. Cétait elle, la même, sa Victoire. Alors ils se parlèrent, pleurèrent, puis rirent ensemble.
Ils quittèrent le café main dans la main, décidés à ne plus jamais se quitter.
P.S.
Près de cinq ans ont passé depuis leurs retrouvailles. Victoire et Victor vivent désormais heureux, chaque jour savouré comme un cadeau.
Le temps néteint pas le véritable amour. Cela, ils en sont aujourdhui certains. Voilà la force et le sens dune vie partagée.






