Quelle parte seule, alors. Peut-être quon la kidnappa là-bas, grommela la belle-mère.
Le soir était lourd, moite, étranglé par la chaleur du mois de juillet. Dans lappartement dAntoine et Camille, lair vibrait dinquiétude, plutôt que de limpatience douce des préparatifs de vacances.
Au milieu du salon trônait Madeleine Lefranc, pareille à une statue dalarmes, serrant nerveusement la télécommande.
Je ne permettrai pas ça ! Vous avez perdu la tête ou quoi ?! son ton, forgé dans la discipline de trente ans denseignement, claquait comme une règle sur la table décole.
Sur lécran figé, le visage ombrageux dun animateur psalmodiait des prédictions apocalyptiques : des flèches rouges criblant une carte dAsie du Sud-Est.
Camille, dune étonnante sérénité, pliait les vêtements au fond de sa valise.
Elle connaissait la scène. Antoine, déjà fatigué, tenta de placer une phrase :
Maman, arrête Cest du grand nimporte quoi ! On part dans un hôtel honnête, tu sais bien
Nimporte quoi ?! Madeleine faillit écraser la télécommande contre un mur. Antoine, tu es aveugle, ou quoi ? Elle va tentraîner dans la tombe avec elle ! Là-bas, en Thaïlande chaque deuxième personne vend des êtres humains ! Tu iras chercher une bière dans une ruelle et on ne te reverra jamais ! Ils touvrent, te volent les reins, le foie, tout ce quils peuvent, et expédient ça dans une glacière ! Quant à elle elle pointa Camille du doigt dun air dramatique, elle finira vendue soit comme esclave, soit dans un bordel ! Je lai vu sur France 2 !
Camille suspensa son rangement, relevant sur Madeleine des yeux étonnamment calmes.
Madame Lefranc, dit-elle dune voix douce mais claire. Vous pensez vraiment que chaque Thaïlandais est mafieux, chirurgien et proxénète à la fois ?
Ne te moque pas ! On a des preuves ! Cest à la télé ! Les gens désespérés sy rendent pour lexotisme à bas prix, et leur famille reçoit leurs restes dans un bocal de cornichons !
Antoine passa une main lasse sur son visage.
Maman, ce sont des trucs pour effrayer les retraités, histoire quils regardent encore. Des millions de touristes
et des milliers disparaissent ! coupa Madeleine. Et toi, Camille, tas déjà les billets ? Tu comptes les garder ?
Oui, on a économisé deux ans pour ce voyage. Jai lu tous les avis, on a réservé via une agence haut de gamme. On ne se promènera pas en pleine nuit On ira sur la plage de Pattaya, on mangera du tom yum
Ils vont vous empoisonner, avec des trucs louches dans leur soupe maugréa la belle-mère. Antoine, mon pauvre fils, je ten prie, écoute ton cœur ! Quelle y aille seule, puisque ça la démange ! Elle prend des risques, eh bien quelle en paie le prix ! Mais toi, reste en vie. Un cœur de mère sent toujours le danger
Lair vibra dune pause pesante. Camille la brisa dun claquement de valise.
Très bien, Madame Lefranc. Vous avez raison : le risque, cest noble. Jirai seule.
Camille, tu ne vas pas balbutia Antoine, sidéré.
Tu as entendu ta mère : elle ressent un mauvais sort. Je ne peux pas risquer tes reins et ton foie, pas plus que de te vendre en esclavage. Reste à Paris, bois ton thé devant les infos avec maman Moi, elle esquissa un sourire de givre jirai seule en enfer.
Madeleine eut lair soudain triomphante, mais aussi déconcertée de la voir céder si facilement à ses horreurs.
Tant mieux, lança-t-elle faussement indifférente. Tu lauras voulu.
Antoine tenta de protester, mais Camille demeura de marbre. Ils se couchèrent cette nuit-là, dos à dos.
Tu ne veux pas changer davis ? demanda Antoine.
Non.
*****
Lavion atterrit à Bangkok, une vague tiède et épicée, irisée dhumidité, enveloppa Camille comme un manteau étrange.
La peur ? Non, juste la fatigue, brûlée dune curiosité nouvelle. Les premiers jours, elle déambula, fascinée par les rues colorées et souriantes, les temples scintillants, la nourriture de rue irréelle.
Personne ne chercha à lui voler même un porte-monnaie. Les vendeurs du marché lui proposaient leur plus beau sourire et tentaient de marchander dix bahts.
Elle envoya sur le chat familial Antoine et Madeleine (qui lexigea) une photo : Camille sourit, un smoothie de fruits à la main devant la mer turquoise. Légende : « Organes intacts, personne ne ma réclamée en esclavage. Jattends avec impatience. »
Antoine répondit par des cœurs. Madeleine regarda. Se tut.
Puis, Camille partit vers le nord, à Chiang Mai. Dans une petite maison dhôtes, la maîtresse de la cuisine, une ancienne Thaïlandaise nommée Prapa, lui montra les secrets du pad thaï.
Prapa, qui baragouinait un peu danglais, ressemblait étrangement à Madeleine Lefranc.
Elle sinquiétait, elle aussi, pour sa fille, partie travailler à Séoul.
Elle est loin, il fait froid là-bas, les gens ne sourient jamais, la nourriture est bizarre se plaignait Prapa en remuant ses nouilles. Jai vu à la télé, il y a de la radioactivité dans lair et tout le monde est méchant !
Camille la regarda et éclata de rire, des larmes aux yeux.
Prapa resta déconcertée. Alors Camille, à force de gestes, photos et mots simples, lui raconta Madeleine Lefranc, la télé, les organes, lesclavage.
Prapa eut lair stupéfait, puis rit aussi, un rire cristallin de clochette.
Ah, les mamans ! dit-elle. Partout pareil ! On a peur de tout ce quon ne connaît pas. À la télé, même ici, ce nest que du vent !
Ce soir-là, sous une véranda constellée détoiles proches, Camille appela non pas Antoine, mais Madeleine, en visioconférence.
Madeleine apparut, soucieuse.
Alors ? Toujours en vie ? lança-t-elle sèchement.
Vivante, et mes organes aussi. Regardez.
Camille pivota la caméra : sur la terrasse, du thé sucré et des fruits sur un plateau, Prapa apparut, souriante à la vue du visage sévère de la Française.
Bonjour ! lança Prapa dune voix joyeuse. Votre belle-fille cuisine bien ! Ne vous inquiétez pas, je veille sur elle. Pas desclavage ici ! Et elle enlaça Camille par les épaules.
Madeleine se tut. Son regard passait de la Thaïlandaise hilare au visage apaisé de Camille.
Et et les organes ? souffla-t-elle, moins sûre.
Tout en place, répondit Camille en souriant. Jai même retrouvé lappétit. Vous voyez, ici, cest beau, les gens sont gentils. Prapa aussi a une fille, exilée en Corée, elle sinquiète car là-bas, tout est froid, les gens bizarres Parce quelle la vu à la télé.
Long silence.
Passe-la-moi, dit brusquement Madeleine. Cette… Prapa.
Camille tendit le téléphone. Les deux femmes parlèrent dix minutes, chacune dans sa langue, sans rien comprendre, mais tout saisir. Prapa hochait la tête, riait, Madeleine fronça dabord les sourcils, puis son visage se détendit peu à peu.
À la fin, elle tenta même un sourire gauche, mais ce nétait plus un masque de peur.
Au moment de raccrocher, Antoine écrivit à Camille : « Maman a éteint la télé. Elle en a marre de leur parano, et demande quand tu reviens. »
Camille regarda les étoiles sans répondre. Puis elle posta une photo de Prapa et elle, bras dessus bras dessous, dans le chat. Légende : « Jai trouvé une alliée. Demain, vol en parapente ; mes reins vont bien. Bisous ! »
Le retour fut léger. À laéroport, Antoine lattendait. Un peu plus loin, Madeleine, serrant un bouquet daster bizarres et criardes.
Pas dexplosion, pas dembrassade non plus. Elle se racla la gorge et tendit les fleurs.
Alors, tes entière ?
Avec tous mes morceaux.
Bon, ça va. Tu raconteras comment cétait Et ta Prapa ?
Sur la route, Camille raconta temples, plats épicés et histoires drôles.
Madeleine écoutait, posant deux ou trois questions. Le poste restait muet dans le salon.
Sur lécran noir du téléviseur, trois silhouettes se reflétaient : le fils serrant sa femme, et la belle-mère, qui pour la première fois essayait dimaginer le monde non à travers le prisme déformé des « révélations », mais à travers les yeux de celle qui avait « survécu à lenfer », et en était revenue heureuse.
Le soir venu, Madeleine, discrète, comme pour sexcuser, murmura en versant le thé :
Lan prochain si jamais vous voulez peut-être que je viendrai avec vous. Mais pas dans les endroits les plus fous
Antoine et Camille échangèrent un regard complice et sourirent. Madeleine venait de tourner la tête vers une autre direction.
Mais quelques jours plus tard, elle débarqua en trombe, rouge et surexcitée :
Je viendrai pas avec vous, cest dit ! Camille, tu as eu de la chance, cest tout ! Jai lu quon venait encore de libérer je ne sais combien de touristes pris en otage. Très peu pour moi !
Comme tu veux, répondit Camille, indifférente.
Antoine, toi aussi, tu nas rien à faire là-bas. La France est si belle, il y a tant à voir, déclara-t-elle, satisfaite.
Antoine secoua la tête, mais il comprit quil ne servirait à rien de discuter plus avant.







