Laisse-la donc partir seule. Peut-être qu’on la kidnappera là-bas, – gronda la belle-mère Une soirée étouffante, à l’aube des vacances, aurait dû être teintée d’une douce impatience et de préparatifs joyeux. Mais chez Antoine et Alice, l’ambiance était pesante. Au centre du salon trônait, telle une statue d’inquiétude, Madame Lanoy, la mère d’Antoine. Dans ses mains : la télécommande. — Je m’y oppose ! Vous êtes devenus fous ou quoi ? Sa voix, habituée à régner sur une classe d’école (retraitée de l’Éducation nationale), vibrait d’autorité. Sur l’écran, le présentateur, grave, montrait des flèches rouges menaçantes sur la carte de l’Asie du Sud-Est. Alice faisait sa valise avec un calme qu’on sentait plein d’expérience. Elle connaissait la scène par cœur. Antoine, résigné, essaya de couper court : — Maman, arrête ! C’est des bêtises… On part dans un hôtel réservé par une agence sérieuse… — Des bêtises ?! s’emporta Madame Lanoy, la télécommande manquant de s’écraser contre le mur. Antoine, ouvre donc les yeux ! Elle va t’entraîner dans un piège ! En Thaïlande… là-bas, un sur deux fait du trafic humain ! Ils vont t’envoyer chercher une bière dans une ruelle et tu disparaîtras pour toujours ! On te vole tes reins, ton foie, et on expédie tout ça en frigo ! Et elle, ajouta-t-elle en visant Alice d’un geste tragique, la vendront en esclavage ou dans un bordel ! J’ai vu ça dans un reportage ! Alice releva la tête, surprise, arrêta de plier ses affaires, et tint tête à Madame Lanoy avec une sérénité que son mari, lui, n’aurait jamais osée. — Madame Lanoy, dit Alice d’une voix posée, vous croyez vraiment que chaque Thaïlandais est à la fois mafieux, chirurgien clandestin et proxénète ? — Arrête avec ton ironie ! Tu n’as rien pour contredire les faits ! C’est à la télé ! Antoine leva les yeux au ciel et soupira. — Maman, c’est des programmes pour retraités en manque de sensations fortes. Ils aiment faire peur pour garder l’audimat. Il y a des millions de touristes… — Et des milliers qui disparaissent ! rétorqua Madame Lanoy. Et toi, Alice, t’as déjà acheté les billets ? Tu ne comptes pas les rendre ? — J’ai tout réservé, répondit Alice. On prépare ce voyage depuis deux ans, j’ai tout vérifié, forums, agences fiables. On ne va pas errer la nuit dans les bidonvilles. C’est plage, excursions, curry et tomyams… — Vous allez finir empoisonnés, marmonna la belle-mère. Antoine, mon fils, pitié, réfléchis ! Qu’elle parte seule si elle veut tant risquer sa peau. Mais toi, reste en vie. C’est maternel : je sens que c’est une mauvaise idée. Silence pesant. Puis Alice, refermant sa valise, lâcha : — D’accord. Vous avez raison, Madame Lanoy. Prendre des risques, c’est noble. J’irai seule. — Alice ! Tu ne vas pas faire ça ?! s’exclama Antoine. — Tu entends ta mère. Elle “sent le danger”. Je ne peux pas condamner tes reins ou t’exposer à l’esclavage. Toi, reste ici, bois du thé avec ta mère devant les scandales du JT. Moi… j’irai me confronter à “l’enfer tropical”. Seule. Madame Lanoy resta bouche bée, mi-ravie mi-désarçonnée par la détermination inattendue de sa belle-fille. — Eh bien, c’est mieux comme ça, bredouilla-t-elle, soudain déjà moins enflammée. Tu l’auras cherché. Antoine essaya encore de la faire changer d’avis, mais Alice resta de marbre. La veille du départ, ils s’endormirent chacun de son côté. — Tu veux pas changer d’avis ? demanda Antoine. — Non ! répondit Alice sèchement. ***** À la sortie de l’aéroport de Bangkok, Alice sentit la chaleur moite l’envelopper comme une couette épaisse. Peur ? Non. Juste de la fatigue et beaucoup de curiosité. Les premiers jours, elle suivit le plan : flâner dans les rues animées, s’émerveiller devant les temples, goûter à la street food délicieuse. Personne n’essaie même de voler son portefeuille ou de l’enlever. Les vendeurs du marché souriaient, tentaient tout au plus de négocier dix bahts. Elle poste une photo dans le groupe familial : Alice, tout sourire avec son cocktail, devant la mer turquoise. Légende : “Tout est à sa place, aucun trafic d’organes ni d’esclavage à signaler. Je profite, bisous.” Antoine envoie des cœurs. Madame Lanoy regarde tout ça… et se tait. Quelques jours plus tard, Alice part direction Chiang Mai. Dans une petite auberge de famille, elle fait la cuisine avec la propriétaire, Nock, une dame thaïlandaise âgée, émouvante de ressemblance avec Madame Lanoy. Nock aussi s’inquiète chaque jour pour sa propre fille, partie à Séoul. Là-bas, dit-elle, “il fait froid, les gens ne sourient pas, la nourriture est bizarre, et il paraît qu’il y a des radiations partout”, “je l’ai vu à la télé”. Alice éclate alors de rire, incapable de s’arrêter, et, mêlant gestes, photos et quelques mots d’anglais, raconte à Nock “sa” Madame Lanoy, la télévision, les histoires de mafia et de trafic d’organes. Nock rit à son tour d’un bon cœur vraiment universel. “Ah, les mamans !” s’exclame-t-elle. “On est toutes pareilles. Ce qu’on ne connaît pas, on en a peur… La télé, même en Thaïlande, ça raconte n’importe quoi !” Le soir, sous les étoiles, Alice appelle… directement Madame Lanoy en visio. — Toujours en vie ? dégaine Madame Lanoy d’emblée. — Tout va bien, regardez. Alice tourne la caméra : sur la terrasse, Nock apporte du thé et des fruits. Elle salue d’un grand sourire la dame française à l’autre bout. — Bonjour ! Ta belle-fille est adorable ! Ne t’inquiète pas, je veille sur elle ! Pas d’esclavage !, lance-t-elle en riant. Madame Lanoy les observe sans rien dire, regardant tour à tour la femme asiatique aux petits soins et Alice, radieuse et bronzée. — Et… les organes ? finit-elle par murmurer, troublée. — Tout est là, répond Alice en souriant. Et ici, c’est beau. Les gens sont adorables. Nock, elle aussi, a peur pour sa fille à Séoul, juste à cause de ce qu’ils montrent à la télé. Long silence. — Passe-la-moi, cette… Nock, demande Madame Lanoy. Alice s’exécute. Les deux femmes discutent dix minutes, sans tout saisir, mais à coups de regards, de gestes… et éclatent même de rire. À la fin, le visage fermé de Madame Lanoy s’est adouci. Plus tard, Antoine envoie un SMS : “Maman a éteint la télé pour de bon. Elle m’a demandé quand tu reviens.” Alice, émue, contemple les étoiles de Chiang Mai, puis envoie une dernière photo dans le chat familial : elle et Nock, bras dessus bras dessous, toutes souriantes. Légende : “Nouvelle alliée trouvée. Demain, parapente ! Mes reins vont bien. Bisous.” Le retour est doux. À l’aéroport, Antoine attend Alice. Un peu plus loin, Madame Lanoy patiente, un gros bouquet d’aster à la main. Pas d’élans, pas de cris. Juste les fleurs, tendues timidement. — Toujours entière, à ce que je vois… — Pas de nouveau propriétaire, confirme Alice. — Bon… racontera tout ça, alors. Ta Nock, elle va bien ? Sur la route, Alice raconte temples, plats, sourires et anecdotes. Madame Lanoy écoute, interroge de temps à autre. La télé, derrière, reste muette. Son écran reflète trois silhouettes : un mari étreignant sa femme, une belle-mère écoutant, prête – enfin – à voir le monde autrement qu’à travers le prisme déformant des “sensations”. Et, plus tard, devant une tasse de thé, douce tentative de Madame Lanoy : — L’an prochain, si jamais… je pourrais peut-être venir avec vous ? Mais pas dans les coins trop sauvages, hein… Antoine et Alice échangent un regard complice. C’est inattendu – mais ô combien rassurant. Pourtant, deux jours plus tard, nouvelle visite, Madame Lanoy déboule rouge et agitée : — Finalement non, je ne viendrai pas ! Alice, t’as juste eu de la chance ! Tiens, ils viennent encore de libérer des Français enlevés… Je veux pas finir comme eux ! — Comme tu préfères… soupire Alice. — Antoine, t’as rien à faire là-bas non plus. On peut bien voyager en France, lançe Madame Lanoy, imperturbable. Antoine hausse les épaules, sans tenter de discuter. Il a compris que, certaines peurs… on ne les évacue jamais complètement.

Quelle parte seule, alors. Peut-être quon la kidnappa là-bas, grommela la belle-mère.

Le soir était lourd, moite, étranglé par la chaleur du mois de juillet. Dans lappartement dAntoine et Camille, lair vibrait dinquiétude, plutôt que de limpatience douce des préparatifs de vacances.

Au milieu du salon trônait Madeleine Lefranc, pareille à une statue dalarmes, serrant nerveusement la télécommande.

Je ne permettrai pas ça ! Vous avez perdu la tête ou quoi ?! son ton, forgé dans la discipline de trente ans denseignement, claquait comme une règle sur la table décole.

Sur lécran figé, le visage ombrageux dun animateur psalmodiait des prédictions apocalyptiques : des flèches rouges criblant une carte dAsie du Sud-Est.

Camille, dune étonnante sérénité, pliait les vêtements au fond de sa valise.

Elle connaissait la scène. Antoine, déjà fatigué, tenta de placer une phrase :

Maman, arrête Cest du grand nimporte quoi ! On part dans un hôtel honnête, tu sais bien

Nimporte quoi ?! Madeleine faillit écraser la télécommande contre un mur. Antoine, tu es aveugle, ou quoi ? Elle va tentraîner dans la tombe avec elle ! Là-bas, en Thaïlande chaque deuxième personne vend des êtres humains ! Tu iras chercher une bière dans une ruelle et on ne te reverra jamais ! Ils touvrent, te volent les reins, le foie, tout ce quils peuvent, et expédient ça dans une glacière ! Quant à elle elle pointa Camille du doigt dun air dramatique, elle finira vendue soit comme esclave, soit dans un bordel ! Je lai vu sur France 2 !

Camille suspensa son rangement, relevant sur Madeleine des yeux étonnamment calmes.

Madame Lefranc, dit-elle dune voix douce mais claire. Vous pensez vraiment que chaque Thaïlandais est mafieux, chirurgien et proxénète à la fois ?

Ne te moque pas ! On a des preuves ! Cest à la télé ! Les gens désespérés sy rendent pour lexotisme à bas prix, et leur famille reçoit leurs restes dans un bocal de cornichons !

Antoine passa une main lasse sur son visage.

Maman, ce sont des trucs pour effrayer les retraités, histoire quils regardent encore. Des millions de touristes

et des milliers disparaissent ! coupa Madeleine. Et toi, Camille, tas déjà les billets ? Tu comptes les garder ?

Oui, on a économisé deux ans pour ce voyage. Jai lu tous les avis, on a réservé via une agence haut de gamme. On ne se promènera pas en pleine nuit On ira sur la plage de Pattaya, on mangera du tom yum

Ils vont vous empoisonner, avec des trucs louches dans leur soupe maugréa la belle-mère. Antoine, mon pauvre fils, je ten prie, écoute ton cœur ! Quelle y aille seule, puisque ça la démange ! Elle prend des risques, eh bien quelle en paie le prix ! Mais toi, reste en vie. Un cœur de mère sent toujours le danger

Lair vibra dune pause pesante. Camille la brisa dun claquement de valise.

Très bien, Madame Lefranc. Vous avez raison : le risque, cest noble. Jirai seule.

Camille, tu ne vas pas balbutia Antoine, sidéré.

Tu as entendu ta mère : elle ressent un mauvais sort. Je ne peux pas risquer tes reins et ton foie, pas plus que de te vendre en esclavage. Reste à Paris, bois ton thé devant les infos avec maman Moi, elle esquissa un sourire de givre jirai seule en enfer.

Madeleine eut lair soudain triomphante, mais aussi déconcertée de la voir céder si facilement à ses horreurs.

Tant mieux, lança-t-elle faussement indifférente. Tu lauras voulu.

Antoine tenta de protester, mais Camille demeura de marbre. Ils se couchèrent cette nuit-là, dos à dos.

Tu ne veux pas changer davis ? demanda Antoine.

Non.

*****

Lavion atterrit à Bangkok, une vague tiède et épicée, irisée dhumidité, enveloppa Camille comme un manteau étrange.

La peur ? Non, juste la fatigue, brûlée dune curiosité nouvelle. Les premiers jours, elle déambula, fascinée par les rues colorées et souriantes, les temples scintillants, la nourriture de rue irréelle.

Personne ne chercha à lui voler même un porte-monnaie. Les vendeurs du marché lui proposaient leur plus beau sourire et tentaient de marchander dix bahts.

Elle envoya sur le chat familial Antoine et Madeleine (qui lexigea) une photo : Camille sourit, un smoothie de fruits à la main devant la mer turquoise. Légende : « Organes intacts, personne ne ma réclamée en esclavage. Jattends avec impatience. »

Antoine répondit par des cœurs. Madeleine regarda. Se tut.

Puis, Camille partit vers le nord, à Chiang Mai. Dans une petite maison dhôtes, la maîtresse de la cuisine, une ancienne Thaïlandaise nommée Prapa, lui montra les secrets du pad thaï.

Prapa, qui baragouinait un peu danglais, ressemblait étrangement à Madeleine Lefranc.

Elle sinquiétait, elle aussi, pour sa fille, partie travailler à Séoul.

Elle est loin, il fait froid là-bas, les gens ne sourient jamais, la nourriture est bizarre se plaignait Prapa en remuant ses nouilles. Jai vu à la télé, il y a de la radioactivité dans lair et tout le monde est méchant !

Camille la regarda et éclata de rire, des larmes aux yeux.

Prapa resta déconcertée. Alors Camille, à force de gestes, photos et mots simples, lui raconta Madeleine Lefranc, la télé, les organes, lesclavage.

Prapa eut lair stupéfait, puis rit aussi, un rire cristallin de clochette.

Ah, les mamans ! dit-elle. Partout pareil ! On a peur de tout ce quon ne connaît pas. À la télé, même ici, ce nest que du vent !

Ce soir-là, sous une véranda constellée détoiles proches, Camille appela non pas Antoine, mais Madeleine, en visioconférence.

Madeleine apparut, soucieuse.

Alors ? Toujours en vie ? lança-t-elle sèchement.

Vivante, et mes organes aussi. Regardez.

Camille pivota la caméra : sur la terrasse, du thé sucré et des fruits sur un plateau, Prapa apparut, souriante à la vue du visage sévère de la Française.

Bonjour ! lança Prapa dune voix joyeuse. Votre belle-fille cuisine bien ! Ne vous inquiétez pas, je veille sur elle. Pas desclavage ici ! Et elle enlaça Camille par les épaules.

Madeleine se tut. Son regard passait de la Thaïlandaise hilare au visage apaisé de Camille.

Et et les organes ? souffla-t-elle, moins sûre.

Tout en place, répondit Camille en souriant. Jai même retrouvé lappétit. Vous voyez, ici, cest beau, les gens sont gentils. Prapa aussi a une fille, exilée en Corée, elle sinquiète car là-bas, tout est froid, les gens bizarres Parce quelle la vu à la télé.

Long silence.

Passe-la-moi, dit brusquement Madeleine. Cette… Prapa.

Camille tendit le téléphone. Les deux femmes parlèrent dix minutes, chacune dans sa langue, sans rien comprendre, mais tout saisir. Prapa hochait la tête, riait, Madeleine fronça dabord les sourcils, puis son visage se détendit peu à peu.

À la fin, elle tenta même un sourire gauche, mais ce nétait plus un masque de peur.

Au moment de raccrocher, Antoine écrivit à Camille : « Maman a éteint la télé. Elle en a marre de leur parano, et demande quand tu reviens. »

Camille regarda les étoiles sans répondre. Puis elle posta une photo de Prapa et elle, bras dessus bras dessous, dans le chat. Légende : « Jai trouvé une alliée. Demain, vol en parapente ; mes reins vont bien. Bisous ! »

Le retour fut léger. À laéroport, Antoine lattendait. Un peu plus loin, Madeleine, serrant un bouquet daster bizarres et criardes.

Pas dexplosion, pas dembrassade non plus. Elle se racla la gorge et tendit les fleurs.

Alors, tes entière ?

Avec tous mes morceaux.

Bon, ça va. Tu raconteras comment cétait Et ta Prapa ?

Sur la route, Camille raconta temples, plats épicés et histoires drôles.

Madeleine écoutait, posant deux ou trois questions. Le poste restait muet dans le salon.

Sur lécran noir du téléviseur, trois silhouettes se reflétaient : le fils serrant sa femme, et la belle-mère, qui pour la première fois essayait dimaginer le monde non à travers le prisme déformé des « révélations », mais à travers les yeux de celle qui avait « survécu à lenfer », et en était revenue heureuse.

Le soir venu, Madeleine, discrète, comme pour sexcuser, murmura en versant le thé :

Lan prochain si jamais vous voulez peut-être que je viendrai avec vous. Mais pas dans les endroits les plus fous

Antoine et Camille échangèrent un regard complice et sourirent. Madeleine venait de tourner la tête vers une autre direction.

Mais quelques jours plus tard, elle débarqua en trombe, rouge et surexcitée :

Je viendrai pas avec vous, cest dit ! Camille, tu as eu de la chance, cest tout ! Jai lu quon venait encore de libérer je ne sais combien de touristes pris en otage. Très peu pour moi !

Comme tu veux, répondit Camille, indifférente.

Antoine, toi aussi, tu nas rien à faire là-bas. La France est si belle, il y a tant à voir, déclara-t-elle, satisfaite.

Antoine secoua la tête, mais il comprit quil ne servirait à rien de discuter plus avant.

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Laisse-la donc partir seule. Peut-être qu’on la kidnappera là-bas, – gronda la belle-mère Une soirée étouffante, à l’aube des vacances, aurait dû être teintée d’une douce impatience et de préparatifs joyeux. Mais chez Antoine et Alice, l’ambiance était pesante. Au centre du salon trônait, telle une statue d’inquiétude, Madame Lanoy, la mère d’Antoine. Dans ses mains : la télécommande. — Je m’y oppose ! Vous êtes devenus fous ou quoi ? Sa voix, habituée à régner sur une classe d’école (retraitée de l’Éducation nationale), vibrait d’autorité. Sur l’écran, le présentateur, grave, montrait des flèches rouges menaçantes sur la carte de l’Asie du Sud-Est. Alice faisait sa valise avec un calme qu’on sentait plein d’expérience. Elle connaissait la scène par cœur. Antoine, résigné, essaya de couper court : — Maman, arrête ! C’est des bêtises… On part dans un hôtel réservé par une agence sérieuse… — Des bêtises ?! s’emporta Madame Lanoy, la télécommande manquant de s’écraser contre le mur. Antoine, ouvre donc les yeux ! Elle va t’entraîner dans un piège ! En Thaïlande… là-bas, un sur deux fait du trafic humain ! Ils vont t’envoyer chercher une bière dans une ruelle et tu disparaîtras pour toujours ! On te vole tes reins, ton foie, et on expédie tout ça en frigo ! Et elle, ajouta-t-elle en visant Alice d’un geste tragique, la vendront en esclavage ou dans un bordel ! J’ai vu ça dans un reportage ! Alice releva la tête, surprise, arrêta de plier ses affaires, et tint tête à Madame Lanoy avec une sérénité que son mari, lui, n’aurait jamais osée. — Madame Lanoy, dit Alice d’une voix posée, vous croyez vraiment que chaque Thaïlandais est à la fois mafieux, chirurgien clandestin et proxénète ? — Arrête avec ton ironie ! Tu n’as rien pour contredire les faits ! C’est à la télé ! Antoine leva les yeux au ciel et soupira. — Maman, c’est des programmes pour retraités en manque de sensations fortes. Ils aiment faire peur pour garder l’audimat. Il y a des millions de touristes… — Et des milliers qui disparaissent ! rétorqua Madame Lanoy. Et toi, Alice, t’as déjà acheté les billets ? Tu ne comptes pas les rendre ? — J’ai tout réservé, répondit Alice. On prépare ce voyage depuis deux ans, j’ai tout vérifié, forums, agences fiables. On ne va pas errer la nuit dans les bidonvilles. C’est plage, excursions, curry et tomyams… — Vous allez finir empoisonnés, marmonna la belle-mère. Antoine, mon fils, pitié, réfléchis ! Qu’elle parte seule si elle veut tant risquer sa peau. Mais toi, reste en vie. C’est maternel : je sens que c’est une mauvaise idée. Silence pesant. Puis Alice, refermant sa valise, lâcha : — D’accord. Vous avez raison, Madame Lanoy. Prendre des risques, c’est noble. J’irai seule. — Alice ! Tu ne vas pas faire ça ?! s’exclama Antoine. — Tu entends ta mère. Elle “sent le danger”. Je ne peux pas condamner tes reins ou t’exposer à l’esclavage. Toi, reste ici, bois du thé avec ta mère devant les scandales du JT. Moi… j’irai me confronter à “l’enfer tropical”. Seule. Madame Lanoy resta bouche bée, mi-ravie mi-désarçonnée par la détermination inattendue de sa belle-fille. — Eh bien, c’est mieux comme ça, bredouilla-t-elle, soudain déjà moins enflammée. Tu l’auras cherché. Antoine essaya encore de la faire changer d’avis, mais Alice resta de marbre. La veille du départ, ils s’endormirent chacun de son côté. — Tu veux pas changer d’avis ? demanda Antoine. — Non ! répondit Alice sèchement. ***** À la sortie de l’aéroport de Bangkok, Alice sentit la chaleur moite l’envelopper comme une couette épaisse. Peur ? Non. Juste de la fatigue et beaucoup de curiosité. Les premiers jours, elle suivit le plan : flâner dans les rues animées, s’émerveiller devant les temples, goûter à la street food délicieuse. Personne n’essaie même de voler son portefeuille ou de l’enlever. Les vendeurs du marché souriaient, tentaient tout au plus de négocier dix bahts. Elle poste une photo dans le groupe familial : Alice, tout sourire avec son cocktail, devant la mer turquoise. Légende : “Tout est à sa place, aucun trafic d’organes ni d’esclavage à signaler. Je profite, bisous.” Antoine envoie des cœurs. Madame Lanoy regarde tout ça… et se tait. Quelques jours plus tard, Alice part direction Chiang Mai. Dans une petite auberge de famille, elle fait la cuisine avec la propriétaire, Nock, une dame thaïlandaise âgée, émouvante de ressemblance avec Madame Lanoy. Nock aussi s’inquiète chaque jour pour sa propre fille, partie à Séoul. Là-bas, dit-elle, “il fait froid, les gens ne sourient pas, la nourriture est bizarre, et il paraît qu’il y a des radiations partout”, “je l’ai vu à la télé”. Alice éclate alors de rire, incapable de s’arrêter, et, mêlant gestes, photos et quelques mots d’anglais, raconte à Nock “sa” Madame Lanoy, la télévision, les histoires de mafia et de trafic d’organes. Nock rit à son tour d’un bon cœur vraiment universel. “Ah, les mamans !” s’exclame-t-elle. “On est toutes pareilles. Ce qu’on ne connaît pas, on en a peur… La télé, même en Thaïlande, ça raconte n’importe quoi !” Le soir, sous les étoiles, Alice appelle… directement Madame Lanoy en visio. — Toujours en vie ? dégaine Madame Lanoy d’emblée. — Tout va bien, regardez. Alice tourne la caméra : sur la terrasse, Nock apporte du thé et des fruits. Elle salue d’un grand sourire la dame française à l’autre bout. — Bonjour ! Ta belle-fille est adorable ! Ne t’inquiète pas, je veille sur elle ! Pas d’esclavage !, lance-t-elle en riant. Madame Lanoy les observe sans rien dire, regardant tour à tour la femme asiatique aux petits soins et Alice, radieuse et bronzée. — Et… les organes ? finit-elle par murmurer, troublée. — Tout est là, répond Alice en souriant. Et ici, c’est beau. Les gens sont adorables. Nock, elle aussi, a peur pour sa fille à Séoul, juste à cause de ce qu’ils montrent à la télé. Long silence. — Passe-la-moi, cette… Nock, demande Madame Lanoy. Alice s’exécute. Les deux femmes discutent dix minutes, sans tout saisir, mais à coups de regards, de gestes… et éclatent même de rire. À la fin, le visage fermé de Madame Lanoy s’est adouci. Plus tard, Antoine envoie un SMS : “Maman a éteint la télé pour de bon. Elle m’a demandé quand tu reviens.” Alice, émue, contemple les étoiles de Chiang Mai, puis envoie une dernière photo dans le chat familial : elle et Nock, bras dessus bras dessous, toutes souriantes. Légende : “Nouvelle alliée trouvée. Demain, parapente ! Mes reins vont bien. Bisous.” Le retour est doux. À l’aéroport, Antoine attend Alice. Un peu plus loin, Madame Lanoy patiente, un gros bouquet d’aster à la main. Pas d’élans, pas de cris. Juste les fleurs, tendues timidement. — Toujours entière, à ce que je vois… — Pas de nouveau propriétaire, confirme Alice. — Bon… racontera tout ça, alors. Ta Nock, elle va bien ? Sur la route, Alice raconte temples, plats, sourires et anecdotes. Madame Lanoy écoute, interroge de temps à autre. La télé, derrière, reste muette. Son écran reflète trois silhouettes : un mari étreignant sa femme, une belle-mère écoutant, prête – enfin – à voir le monde autrement qu’à travers le prisme déformant des “sensations”. Et, plus tard, devant une tasse de thé, douce tentative de Madame Lanoy : — L’an prochain, si jamais… je pourrais peut-être venir avec vous ? Mais pas dans les coins trop sauvages, hein… Antoine et Alice échangent un regard complice. C’est inattendu – mais ô combien rassurant. Pourtant, deux jours plus tard, nouvelle visite, Madame Lanoy déboule rouge et agitée : — Finalement non, je ne viendrai pas ! Alice, t’as juste eu de la chance ! Tiens, ils viennent encore de libérer des Français enlevés… Je veux pas finir comme eux ! — Comme tu préfères… soupire Alice. — Antoine, t’as rien à faire là-bas non plus. On peut bien voyager en France, lançe Madame Lanoy, imperturbable. Antoine hausse les épaules, sans tenter de discuter. Il a compris que, certaines peurs… on ne les évacue jamais complètement.
« Mais enfin, maman ! Tu as ta propre maison, c’est là que tu habites. Ne viens plus ici, sauf si on t’invite. » Ma mère vit dans un petit village paisible au bord de la Loire. Juste derrière son terrain s’étend une bande de forêt où, à la saison, on peut faire une superbe cueillette de champignons et de myrtilles. Depuis l’enfance, j’ai arpenté les clairières avec mon panier, profitant de la nature. J’ai épousé un ami de classe dont les parents habitent tout près, de l’autre côté de la rue, mais chez eux, il n’y a pas d’accès à la rivière ni à la forêt, alors quand on vient de Paris, on séjourne chez ma mère. Depuis quelque temps, elle a beaucoup changé, peut-être à cause de l’âge ou d’une certaine jalousie envers mon mari, et nos vacances se sont souvent transformées en disputes. Il était de plus en plus difficile de retrouver la paix. Lorsque, à plusieurs reprises, nous avons séjourné chez mes beaux-parents, ma mère a réussi à provoquer une querelle, cette fois avec ma belle-mère, pour des histoires insignifiantes. Elle s’est tellement énervée, tout le quartier a entendu leurs vieilles rancœurs s’exprimer à haute voix. Un mois plus tard, quand tout le monde s’est calmé, mon mari et moi avons eu l’idée géniale : construire notre propre maison, pour que personne ne se sente vexé, qu’on ait toujours un endroit où aller et qu’on se sente enfin chez soi. Le choix du terrain a pris du temps, mais nous y sommes arrivés. Mon beau-père et ma belle-mère nous ont aidé avec enthousiasme, mon beau-père était toujours sur le chantier. La seule à poser problème, c’était ma mère. Elle venait, donnait des conseils, critiquait le travail déjà accompli, bref, elle ne nous laissait pas tranquilles là non plus. La construction était un vrai cauchemar. Un an plus tard, la maison était terminée. On espérait retrouver la paix, mais ce ne fut pas le cas ! Ma mère persistait à nous rendre visite, nous reprochait notre égoïsme, clamant qu’elle ne pouvait plus compter sur notre aide. Elle oubliait que mon mari avait toujours effectué tous les travaux pénibles chez elle – tondre la pelouse, réparer la toiture, etc. Un jour, elle m’a dit : — Pourquoi venez-vous ici finalement ? Restez donc à Paris, et quand vous venez, vous affichez vos richesses ! C’était la goutte de trop pour mon mari, qui, calmement mais fermement, s’est approché de ma mère, et dans sa voix, il y avait quelque chose qui la fit reculer : — Qu’est-ce qui t’arrive, mon gendre… ? — Mais rien, chère maman ! Tu as ta maison, installe-toi bien là-bas. Ne reviens pas ici, sauf si nous t’invitons. Laisse-nous au moins un week-end tranquille de temps en temps. Si tu as besoin d’aide, appelle-nous ; s’il y a le feu, promis, on accourra ! — De quoi tu parles ? Quel feu ?! Sur ce, ma mère a presque pris la fuite par la porte. Je peinais à réprimer mon fou rire, la voyant filer vers le portail. Mon mari, redevenu calme, leva les bras : — Excuse-moi, peut-être que pour le feu, j’ai exagéré… — Non, c’était parfait ! Et nous avons ri ensemble, en repensant au visage de ma mère. Depuis, dans notre nouvelle maison, tout est paisible. Elle ne vient plus, accepte l’aide de mon mari, mais c’est désormais « oui ou non » – elle se souvient sûrement encore de cette histoire d’incendie…