Bon pour Tous

Oh, Monsieur François Durand, sexclame la voisine, vous êtes tout seul? Personne ne vient vous rendre visite?

Pas vraiment, répond François, ils sont tous très occupés.

Quels enfants bien désœuvrés, Monsieur Durand, soupire la deuxième voisine, on ne pense même plus à vous, le vieux bon samaritain qui aide tout le monde.

Sur létagère dAnaïs trônait une toute nouvelle poupée. Elle était dun rose éclatant, vêtue dune robe à sequins qui sentait le parfum que la petite avait subtilement détourné du flacon de sa maman.

Sa grandmère maternelle, Madame MariePaule, était venue passer le weekend, et elle nétait pas venue les mains vides.

Ma petite chérie, tonna-t-elle en déboulant dans le couloir étroit de lappartement, trébuchant sur les bottes du papa et les outils quil navait jamais rangés, regarde ce que je tai apporté!

Derrière son dos apparut la poupée. Elle était gigantesque, plus haute que le genou dAnaïs. Les yeux dun bleu azur, de longs cils duveteux, des boucles dorées soigneusement coiffées. Et la robe! Une robe somptueuse, à plusieurs couches, couverte de paillettes, avec un mince fil de perles autour du cou.

Maman, chuchota Inès, la mère, doù vienstil cette beauté? Jaimerais bien jouer avec elle, lançatelle en jetant un regard à Anaïs.

Ne le dis pas, ma petite! caressa la grandmère la tenue étincelante, je navais vu cela que sur des tableaux quand jétais petite. Jai trop tardé à jouer, alors je lai achetée pour Anaïs. Ça a coûté à peu près la moitié de ma pension, mais pour ma petitenièce, tout est bon marché! Présentela vite à tes autres poupées.

Merci, mamie! sexclama la fillette, les yeux rivés sur le cadeau.

Elle toucha le bord de la robe. La poupée était parfaite.

Comment sappelletelle? demanda Anaïs.

Donnelui le nom que tu veux, répondit la grandmère, je vais aller parler en secret avec ta mère.

Basile, le petit frère, avait apporté ses petites voitures, mais aucune ne pouvait rivaliser avec une poupée pareille!

Les deux jours suivants furent baignés dans la splendeur de la nouvelle compagne de jeu. Anaïs ne la lâchait plus dune seconde. Dabord, elle la regardait simplement. Puis, elle coiffait ses cheveux, lui mettait des bijoux, la glissait dans un petit lit denfants (une vieille boîte à chaussures joliment décorée), la nourrissait dans une vaisselle en plastique poussiéreuse que personne navait touchée depuis des lustres, et même lemmenait à la cuisine pour «aider» sa mère à préparer le dîner.

Basile, ayant brisé sa petite voiture, sapprocha de la poupée, et sous le regard vigilant dAnaïs, il fut même autorisé à la toucher.

Anaïs, pourquoi atelle des pieds si grands? demandatil en admirant les petites souliers délicats.

Pour quelle puisse danser, répondittelle sérieusement, les danses de salon. Et elle sait chanter, selon mamie.

Chanter? haussa Basilé les sourcils, incrédule, tu as entendu?

Pas encore, admit Anaïs, mais je suis sûre que ça arrivera. Il faut juste trouver le bon bouton.

Le weekend suivant, ils partirent chez la grandmère.

Le dimanche soir, alors quils attendaient le train, la grandmère les accompagna jusquau quai :

Au revoir, mes petits, létreignitelle, ne vous ennuyez pas sans moi. Et ta poupée, Anaïs, cest un vrai trésor, gardela bien!

Promis, mamie! répondit la fillette.

Elle décida de ne pas emmener la poupée en visite, de peur quelle se salisse ou se perde.

De retour à la maison, elle fonça immédiatement vers la poupée.

Tu vas bien? demanda sa mère.

Je vais la mettre au lit et revenir,

mais la chambre était vide. Plus personne pour la border. Anaïs pensa que son frère avait fait une blague, mais Basile navait même pas eu le temps de se laver les mains, il nétait pas encore entré dans la pièce alors où étaitelle?

Où estu? cherchatelle sous le lit, derrière les rideaux, Mila? Où te cachestu?

Basile, qui la suivait, sarrêta, déconcerté.

Tu ne las pas vue? demanda Anaïs.

Tu las mise sur létagère

Anaïs fouilla davantage, imaginant que la poupée sétait cachée pour jouer à cachecache, mais la taille de lobjet ne le permettait pas.

Maman! criatelle en sortant de la chambre, où est la poupée?

Sa mère venait à peine darriver avec les bagages.

Quelle poupée, ma petite? demandatelle, pensant quune poupée ne pouvait tout simplement pas disparaître.

La mienne! Celle de mamie! Elle a disparu!

Inès, surprise, lança un regard à sa fille.

Disparaît? Comment? Elle était juste là.

La mère se joignit aux recherches, même si, logiquement, une poupée ne pouvait pas sortir dellemême.

Elle aurait pu se coincer dans le placard? demanda Anaïs.

Si tu las laissée sur létagère, non

À ce moment, la porte dentrée souvrit avec fracas.

François rentra, père dAnaïs et de Basile. Ce jour-là, il était en congé officiel, mais il gardait un petit boulot non déclaré à réparer les voitures des voisins. Son doigt était encore bandé dun pansement.

Salut, la famille! lançatil en enlevant sa veste sale, comment se passent les weekends? Et votre bellemaman? Vous avez bien voyagé pourquoi ces mines dinquiétude?

François! intercepta Inès à lentrée, la poupée a disparu. Celle que ma mère a amenée!

Le visage de François se durcit légèrement.

Disparue? Cest étrange

Tu étais à la maison quand on est partis chez mamie! lançatelle, méfiante, tu nas aucune idée où elle pourrait être?

François se gratta larrière de la tête.

Non, vraiment

Mais jai le sentiment que tu sais, insista Inès, dismoi où elle est, sinon tu devras en racheter une autre.

Il chercha désespérément les mots.

En fait je lai offert.

Offerte? sécria sa femme, à qui?

À Violette, balbutia François, visiblement soulagé, cest la petite fille de ma sœur. Son anniversaire, on lui a apporté des albums et des feutres et quand Violette a vu la poupée, elle a fondu en larmes, elle rêvait dune chose pareille depuis toujours. Je nai pas pu refuser, elle était si mignonne

Elle a le même âge que notre fille, murmura Inès, les dents serrées.

Ils ne purent pas discuter tranquillement.

Anaïs, en pleurs, se tenait à côté, entendant les reproches de son père.

Mais cest ma poupée! sanglotatelle, mamie me la donnée!

Ma petite, tenta de la consoler François, ne pleure pas. Ce nest quune poupée, Violette en a besoin davantage. Elle na pas de jouets comme les tiens.

Mais maintenant je nen ai plus! piquatelle, le pied frappant le sol, Elle était à moi!

Inès lança un regard perçant à son mari. Il faisait toujours tout pour les autres, jamais pour eux.

François, tu comprends ce que tu viens de faire? Cest le cadeau de ma mère, de ma fille! Comment peuxtu arracher un jouet à une enfant?

Tu exagères, soupira François, Anaïs a plein de poupées, elle en aura dautres demain. Il faut aider les proches, Svetlana ne peut pas soffrir tout ce quelle veut, et on a déjà tant de choses.

Anaïs cria :

Je ne veux pas dune autre! Je veux la mienne!

Ce nest rien, ricana François, juste un jouet, ce nest pas la fin du monde.

Ce nétait pas un incident isolé. Inès avait essayé déconomiser pour un vrai projet familial, mais François citait toujours sa «gentillesse». Leurs tentatives dacheter un plus grand appartement sétaient envolées ils vivaient toujours dans un deuxpièces. Inès cherchait déjà des annonces, visitait des logements, ils avaient un bon apport et les fonds de la vente de leur petitappart seraient suffisants, donc aucun crédit nécessaire.

François, commença Inès, jai trouvé un joli troispièces près de lécole, avec balcon. Si on se presse, on peut le prendre. Le propriétaire attend une réponse.

François, qui bricolait un vieux réfrigérateur, leva la tête.

Un appartement? Ça sonne bien, mais

Mais quoi? sinquiéta Inès.

Jai déjà donné largent, expliqua François, Svetlana a appelé, son neveu se marie, ils nont nulle part où vivre, alors jai pensé

Tu ne pouvais pas, François! sécria-telle, horrifiée, dis que tu nas pas pu!

Je leur ai tout donné, rétorqua-til, ce sont mes proches. On a déjà notre deuxpièces, ça suffit. Nos enfants ont leur chambre, nous avons la nôtre.

Pourquoi accepter moins quand on avait les moyens? Appelle Svetlana, récupère tout!

Inès, ça ne se fait pas comme ça, ils comptent sur moi

Ainsi, Anaïs et Basile restèrent dans leur petite chambre. Il y eut des moments difficiles, où largent manquait même pour la nourriture. Inès faisait les courses, fouillant les rayons de pâtes bon marché et les légumes les plus abordables. Pendant ce temps, François transportait un «tranche» dargent à ses parents, qui avaient contracté un prêt pour Svetlana.

François, lui disait Inès, on a à peine de quoi toucher le salaire!

Mes parents ont une petite retraite, il faut rembourser le crédit. Ils ne vont pas finir chez les huissiers, ils veulent aider Svetlana et son petitenfant.

Et nos enfants?

Ils se débrouilleront, répondaitil, ils nont pas besoin des trucs les plus chers.

Parfois, ils devaient renoncer aux cadeaux de Noël, sauf quand Inès glissait discrètement un peu dargent de côté. Le père se fâchait toujours que la mère ne lui parle pas de ces économies.

Lultime coup de grâce arriva lannée où Anaïs termina le lycée. Leur situation financière saméliora légèrement. François cessa de réparer les voitures à prix dami et se mit à travailler pour des clients ordinaires. Inès préparait déjà les dossiers dinscription dAnaïs à luniversité. Elle voulait entrer en médecine, mais les scores requis étaient astronomiques, alors elle envisageait la filière payante.

Mais la même année, la nièce de François, Violette, voulait aussi entrer à luniversité. Et, comme toujours, les «difficultés» de la famille de Svetlana refirent surface.

Inès, lança François, il faut aider Violette, elle commence ses études.

Et alors? répliqua Inès, sentant déjà la frustration. On a économisé pour Anaïs!

Si Anaïs ne rentre pas, ce nest pas grave, non?

Violette a besoin de ce soutien!

Ce nest pas égoïste, il faut soutenir la parenté. Violette a plus besoin que notre fille, qui a déjà de bonnes chances.

Inès était convaincue quAnaïs était dans ses écouteurs, aveugle aux nouvelles manigances de son père. Mais la jeune fille, habituée à voir son père gâcher ses rêves, lécoutait attentivement.

Papa, ditelle, si tu fais ça, je ne te pardonnerai jamais.

François la regarda, visiblement surpris.

Anaïs, comment peuxtu être si dure? tentatil, ils sont ta famille. Tu iras à la fac en bourse, je le sais, mais Violette

Et moi? rétorqua la fillette, je ne suis pas ta famille?

Ce nest pas la même chose, répliqua François.

Cest une question de priorités, papa, répliqua Anaïs, tu choisis les autres, jamais nous.

Sans hésiter, François fit son choix: il soutint sa nièce.

Vous avez tout

Fin.

Je le savais, murmura Inès, je le savais

Malgré tout, Anaïs entra à luniversité. Inès ne pouvait pas financer ses frais, mais elle réussit à obtenir une bourse et sa mère la soutenue financièrement pendant les études. Basile, un peu détaché des drames familiaux, a trouvé sa voie.

Le père ne revint plus jamais dans leur quotidien. Ils ne linvitèrent plus.

Le jour où Anaïs obtint son diplôme, Inès remit à François une petite valise :

Ça te suffit pour deux jours, le reste tu le récupères plus tard, comme un paiement à la livraison.

Inès, ce sont mes affaires maintenant

Et cest mon appartement.

Vieilli, François vivait à la maison de campagne de sa sœur, gratuitement, bien sûr. Il ne voyait presque plus ses enfants, qui ne faisaient que des visites courtes de devoir.

Sur la route poussiéreuse dun sentier de campagne, deux voisines, panières de champignons à la main, le croisèrent :

Oh, Monsieur Durand, dit la première, vous êtes tout seul? Personne ne vient vous rendre visite?

Pas vraiment, répondit François, ils sont tous très occupés.

Quels enfants bien désœuvrés, Monsieur Durand, soupira la seconde, on ne pense même plus à vous, le vieux bon samaritain qui aide tout le monde.

François sourit, se demandant comment, en aidant tout le monde, il sétait retrouvé si seul.

Loin, dans une autre ville, ses enfants vivaient. Peutêtre quun jour ils le pardonneront, ou peutêtre pas

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