Il y a plusieurs décennies, au sortir de la Seconde Guerre mondiale, la petite commune de Montreuil-sur-Loire traversait une période sombre. Les hommes y étaient devenus rares, beaucoup nayant jamais retrouvé le chemin du retour, tandis quune nouvelle génération de garçons commençait à grandir. Non loin de la mairie, là où la jeunesse se rassemblait pour danser, vivait Eugénie. On murmurait quelle semblait hors du temps. Isolée, elle élevait seule ses trois enfants et prenait soin de sa mère malade, travaillant sans relâche à la coopérative viticole pour assurer leur subsistance. Lexistence y était âpre.
Les habitantes, surtout, ne portaient guère Eugénie dans leur cœur.
Encore à attirer les hommes chez elle, cette Eugénie, chuchotaient-elles. Cela ne peut plus continuer.
Souvent, Eugénie envoyait sa mère et ses enfants chez la voisine, puis organisait chez elle des veillées qui sétiraient jusquau petit matin. Certains convives restaient dormir, parfois accompagnés dun époux qui nétait pas le leur. Ainsi, dès la nuit tombée, les maris de nombreuses villageoises disparaissaient dans la demeure dEugénie, happés par la pénombre.
Les femmes du village la blâmaient, propageaient des rumeurs, se disputaient avec leurs époux. Pourtant, aucune nosait franchir le seuil dEugénie pour faire un esclandre, craignant les représailles à la maison, car certains hommes nhésitaient pas à user de violence, même devant témoins. À la campagne, tout finissait par se savoir.
Un jour, Raymonde confia à Margaux des bruits concernant son mari, Gérard. Elle était sa seconde épouse, la première étant morte en couches, lenfant nayant pas survécu.
Margaux, pourquoi laisses-tu faire ? Ton Gérard va aussi chez Eugénie. Tu attends un enfant, et lui traîne là-bas, souffla Raymonde.
Ce nest pas possible, répondit Margaux, même sil rentre tard, il prétend que le maire lui demande de surveiller la grange la nuit pour éviter les vols de raisins, ajouta-t-elle, croyant naïvement son époux.
Margaux, belle, douce et travailleuse, vivait dans la maison de Gérard, avec sa belle-mère et la sœur aînée de Gérard, Clémence, venue avec ses deux enfants après la mort de son mari, un ouvrier agricole, dans un accident. Clémence, amère et jalouse, ne supportait pas Margaux.
Elle peut bien rester ici, confiait Margaux à Raymonde, mais elle me cherche querelle sans cesse, me blesse avec ses paroles, trouve toujours un prétexte pour mattaquer.
La beauté et lénergie de Margaux irritaient Clémence, qui la harcelait sans relâche. Margaux supportait tout, aimant Gérard et nayant nulle part où aller, ayant fui ses parents pour lui.
Gérard, bel homme, élancé et charmeur, attirait les regards féminins. Mais cest Margaux, discrète et réservée, qui avait su toucher son cœur.
Maman, Gérard me demande en mariage, annonça Margaux un jour.
Je te le déconseille, répondit sa mère. Il a déjà été marié, il plaît trop aux femmes, tu nauras que des ennuis. Je tinterdis de lépouser.
Peinée, Margaux décida de passer outre. Lors de la fête des vendanges, Gérard vint la chercher à cheval, comme convenu. Elle sortit, le visage empourpré, un baluchon à la main, et monta dans la carriole. Elle navait que dix-neuf ans, pour tout trousseau deux robes de coton et quelques sous-vêtements.
Sa mère surgit, et alors que le cheval séloignait, cria :
Je ne tautorise pas à partir ! Si tu reviens, ne compte pas sur moi pour touvrir la porte !
Ainsi, Margaux sinstalla chez Gérard, sans mariage, travaillant à lextraction de tourbe pour gagner quelques francs.
La mère de Gérard, femme dure et autoritaire, jamais satisfaite, rendait la vie difficile à Margaux, mais la jeunesse aidait à tenir. Gérard partait tôt, rentrait tard, chef déquipe, indifférent aux querelles féminines. Margaux aussi travaillait. Sa belle-mère détestant cuisiner, cétait à Margaux de préparer les repas après sa journée.
Margaux regretta parfois davoir rejoint cette famille où ni la sœur ni la mère de Gérard ne lacceptaient. Le président de la coopérative, Étienne, remarqua son ardeur au travail et la proposa comme candidate au conseil municipal.
Oh, Étienne, je ne suis pas prête, protesta Margaux, je ny connais rien, jai peur.
Ne tinquiète pas, Margaux, on tépaulera. Tu es courageuse, honnête, et tu as le sens de léquité, répondit-il.
Margaux fut élue. Gérard était fier, la belle-mère se fit plus discrète, seule Clémence continuait à la rabaisser.
Margaux donna naissance à un fils, reprit le travail, la belle-mère gardait les enfants, Clémence aussi travaillait.
Après cinq ans, Margaux attendait un second enfant. À huit mois de grossesse, Raymonde lui rapporta de nouveaux commérages sur Gérard et Eugénie. Clémence, prompte à médire, ajouta :
Cest bien fait pour toi, Margaux. Un bon mari ne trompe pas sa femme. Tu es trop occupée avec tes affaires de conseillère, il va voir ailleurs.
Margaux se taisait, redoutant la dispute.
Gérard fréquente-t-il vraiment Eugénie ? se tourmentait-elle.
Gérard, rentrant à laube après ses visites chez Eugénie, se couchait près delle. Margaux, éveillée, songeait :
Comment est-ce possible ? Nous travaillons ensemble, Eugénie me félicite souvent pour mon courage
Un soir, ny tenant plus, Margaux attendit Gérard, en vain. Sa belle-mère et Clémence dormaient. Elle enfila un vieux gilet, sortit dans la cour, et, guidée par linstinct, se dirigea vers la grande rue, près de la salle des fêtes, où vivait Eugénie. Saccrochant à la clôture pour éviter la boue, elle avançait prudemment.
Pourvu quaucun chien ne me surprenne, pensait-elle.
Tout était silencieux près de la salle. Par une fente de la vieille palissade, elle observa la grande pièce éclairée, une table dressée, une bouteille de calvados au centre, mais personne. Bientôt, Eugénie entra, bras dessus bras dessous avec Gérard, riant. Ils sassirent face à face.
Margaux, tremblante, le cœur battant, comprit que Raymonde disait vrai. Son mari préférait la compagnie dEugénie à celle de sa femme enceinte. Quand la lumière séteignit, la maison plongea dans lobscurité.
Que faire ? songea Margaux, désemparée.
Après un moment, elle ramassa une grosse pierre et la lança de toutes ses forces contre la fenêtre, puis senfuit dans la nuit. Gérard rentra à laube. Margaux ne dit rien. La fenêtre dEugénie resta longtemps bouchée dun coussin, faute dargent pour la remplacer.
Margaux ne révéla jamais ce qui sétait passé cette nuit-là. Peu à peu, elle se détacha de Gérard, dautant que leur second fils grandissait.
Quil fasse ce quil veut Il rentre toujours à la maison, pensait-elle, et il mappelle tendrement « ma petite femme ». Rusé, ce Gérard Elle laimait malgré tout.
Les années passèrent. Un soir, Étienne convoqua Margaux à la mairie. Un gendarme et quelques villageois étaient déjà là.
On a surpris Eugénie avec du blé volé, annonça Étienne. Ce nest pas la première fois. Nous allons perquisitionner chez elle.
En tant quélue, Margaux devait participer. Sur place, Étienne lenvoya fouiller la maison avec Nicolas.
Eugénie, livide, tremblait, les mains jointes. Un parent, témoin, se tenait là, désemparé. Margaux, sans expérience, hésitait. Eugénie la fixait, terrifiée.
Nicolas fouilla derrière le poêle, puis dit à Margaux :
Regarde sous le lit et dans le coin.
Margaux souleva la couverture, puis le matelas de paille, et découvrit dans un coin un grand seau recouvert de toile, rempli dun tiers de blé. Eugénie lavait amassé peu à peu.
Leurs regards se croisèrent.
Voilà ma revanche, pensa Margaux. Je pourrais tout révéler, répandre le blé devant tous, me venger de Gérard.
Eugénie, terrifiée, se disait :
Cest la fin. Margaux va me dénoncer à cause de Gérard. Elle est venue exprès pour menvoyer en prison.
Le président entra.
Alors, Margaux, tu as trouvé quelque chose ?
Non, il ny a rien ici, répondit-elle, tête baissée. Nicolas confirma.
Malgré tout, le gendarme emmena Eugénie, prise avec deux poignées de blé. Elle revint le lendemain.
Les années ont filé. Après cet épisode, Eugénie quitta Montreuil-sur-Loire avec ses enfants pour un autre village. On ne la revit plus. Margaux et Gérard élevèrent leurs fils, laîné se maria. Mais la vie de Gérard fut brève : après avoir enterré sa mère, il séteignit à son tour. Les dernières années, il vécut en harmonie avec Margaux, mais la santé labandonna. Clémence trouva un mari dans un village voisin et partit.
Depuis les funérailles de Gérard, bien du temps sest écoulé. Margaux vit seule dans la maison. Ses enfants et petits-enfants viennent la voir. Ses jambes la font souffrir, mais ses fils laident.
La vie enseigne que la compassion et le pardon valent mieux que la vengeance, et que le bonheur se construit dans la bienveillance, même après les tempêtes.







