La Voisine Malicieuse

Mélisande fixait la vieille dame dun air incrédule:
Je nai toujours pas compris ce que vous vouliez?

Eh bien, je suis venue faire connaissance et vous apporter des crêpes pour le petitdéjeuner. Je suis votre voisine, Catherine Dupont.

À sept heures du matin?

Il faut se préparer pour le travail, non? Les gens normaux prennent le petitdéjeuner puis partent travailler.

Mélisande ne se considérait pas comme «normale». Elle était habituée à travailler de nuit et à se lever à midi.

Illustratrice, elle puisait ses meilleures idées dans le silence nocturne.

Elle regrettait dêtre dérangée par cette voisine; elle savait quelle ne rendrait plus le sommeil et que sa productivité serait nulle aujourdhui.

Allez, entrez, je nai pas lintention daller au travail, alors je trouverai bien le temps de prendre un thé avec vous.

Il ne fallut pas longtemps pour convaincre Catherine; elle était seule et aimait toujours bavarder.

Ma chère Mélisande, vous êtes nouvelle dans limmeuble? Je ne vous avais jamais vue.

Avant elle, les Dupont occupaient lappartement, puis il était resté vide. Pourquoi laisser le logement inoccupé alors que lon pouvait le louer et encaisser les loyers?

Exactement, ils ont loué à moi. Jai voulu quitter le foyer parental pour vivre seule, et je me suis retrouvée ici.

Quant à moi, je vis avec mon mari

Catherine parla de sa vie pendant deux heures. Mélisande était fatiguée, mais elle ne pouvait pas expulser la voisine, la politesse len empêchait. La vieille dame était pourtant douce, juste un peu trop bavarde.

Quand la jeune femme commença à bailler, la voisine se prépara à repartir:

Oh, je vous ai retenue trop longtemps, je rentre. Nhésitez pas à revenir, je suis toujours là. Mes jambes sont faibles, marcher devient difficile.

Après son départ, Mélisande décida de se promener dans le quartier quelle ne connaissait pas encore.

Elle avait depuis longtemps envisagé de déménager. Ses parents refusaient daccepter son travail de nuit, car ils ne voulaient pas être réveillés. En réalité, elle ne dérangeait personne: elle dessinait tranquillement dans sa chambre. Peutêtre que leurs reproches cachaient un désir de se débarrasser dune fille de trente ans.

À vingtsept ans, elle navait jamais pensé vivre seule. Tout lui convenait, jusquà lan dernier, où sa mère commença à la critiquer pour chaque petit détail: trop de sommeil, pas assez de courses, aucune cuisine, aucune visite à la campagne. Les disputes senchaînaient, rendre la cohabitation impossible. Dès quune bonne occasion se présenta, elle saisit le moment et déménagea sans hésiter.

De retour de sa promenade, elle néprouva plus lenvie de dormir et chercha à travailler. Mais le destin sen mêla: on frappa de nouveau à la porte.

Mélisande, allons déjeuner, laprèsmidi me semble bien solitaire.

Javais prévu de travailler Daccord, allonsy.

Ce jour-là, elle ne put sasseoir à son bureau. Heureusement, les échéances ne pressaient pas, et elle put se laisser un peu de paresse.

Le lendemain, le même son se fit entendre, mais cette fois cétait le mur qui était frappé.

Encore! Vous ne me laisserez jamais dormir?

Le martèlement continua. Mélisande décida de prendre son petitdéjeuner, voire de travailler, dans un café proche.

En entrant dans le charmant «Café du Soleil», elle poussa un soupir.

Seuls quelques jours loin de ses parents, et elle ressentait déjà le manque du foyer. Elle songea appeler sa mère, mais renonça rapidement, craignant quelle lui interdise de vivre seule.

Le café était bruyant: les passants ne faisaient que la distraire. Elle nétait pas habituée à travailler dans le tumulte, le silence était indispensable à sa création.

En remontant à lappartement, elle croisa à nouveau Catherine.

Oh, avonsnous bien réveillé? Mon petitfils venait fixer une étagère, mais il ne travaille que le soir.

Réveillée, oui murmura Mélisande.

Ce voisinage commençait à la contrarier.

La journée passa sans quelle le remarque. Elle tenta de dessiner, mais ce nétait que du gribouillage. La vie autonome semblait chaque jour plus absurde, et lenvie de retourner à la routine grandissait.

Le jour suivant, elle resta enfermée dans son appartement, travaillant darrachepied sans répondre aux coups ni aux appels de la voisine.

Le soir, un grincement retentit à la porte. En ouvrant, elle découvrit une grande ouverture à la place de la porte.

Oh, ma petite, quelle frayeur! Tu ne répondais pas, je craignais le pire. Jai fait appel à un artisan. Voilà la mauvaise surprise! On va tout remettre en état.

Mélisande resta sans voix. Elle voulait réprimander la vieille dame pour son initiative, mais elle sentait que celleci sinquiétait réellement pour elle. Lintervention de lartisan dura toute la nuit et coûta le double du tarif habituel.

Les jours suivants furent calmes. Catherine était chez des proches et ne dérangeait plus Mélisande.

La jeune femme redoutait le retour de la voisine et les nouveaux désagréments. Mais ils ne tardèrent pas à arriver. Le petitfils de Catherine, Vincent, arriva avec sa musique qui résonna toute la journée.

Tu ne peux pas baisser le volume? sécria Mélisande, à bout de patience.

Oh, cest Vincent qui te dérange? Mets des bouchons doreilles, rien ne sentendra. Ne tinquiète pas, il partira bientôt.

Vincent ne quitta lappartement que sept jours plus tard. Pendant ce temps, Mélisande ne fit que se promener et dormir, impossible de rester chez elle.

Après seulement un mois, elle voulait fuir sans regarder en arrière.

Catherine! Pourriezvous ne plus venir? Vous mempêchez de dormir le jour et de travailler le soir!

Si jai besoin de quelque chose, jirai vous voir moimême.

Daccord, répondit la vieille dame en pressant les lèvres avant de partir.

Mélisande sentit un soulagement : un accord rapide, et la perspective dune vie paisible souvrait.

Mais au petit matin, on frappa de nouveau à la porte.

Madame Simon?

Oui

Je suis le commissaire de police du quartier, JeanMarc Lefèvre. Une plainte a été déposée contre vous.

Contre moi? Par qui? Je ne fais rien de mal!

Les voisins affirment que vous les dérangez: bruit nocturne, menaces

Mélisande resta stupéfaite.

Qui donc leur interdit de vivre?

Catherine apparut à la fenêtre:

Bonjour, Monsieur Lefèvre! Cette voisine bruyante nous a déjà causé des soucis. Les propriétaires ne veulent plus lécouter, ils raccrochent.

Nous allons régler cela. Puisje peux entrer?

Mélisande sécarta. La vieille dame voulut aussi entrer, mais le commissaire linterrompit.

Reposezvous, Catherine. Je moccupe de tout.

Soyez plus dur avec la jeunesse!

Mélisande ne comprenait pas comment la voisine, si gentille, était devenue si hostile. Le commissaire, jeune et avenant, lui dit:

Vous devriez quitter cet endroit, Mélisande. La vie ici ne vous laissera pas de répit.

Qui ne la laissera pas? Catherine?

Exactement elle.

Il poursuivit en racontant lhistoire des Dupont, anciens propriétaires de lappartement, qui avaient vendu pour partir à la campagne. Catherine voulait lacquérir pour son petitfils, mais les voisins refusèrent de la vendre, lassés de ses manœuvres. Ils choisirent de louer le logement, pensant que les étudiants y vivraient sans problème.

Catherine, cependant, semait la discorde: elle déposait des plaintes contre eux à chaque instant, les poussant à partir. Elle se réjouissait de leurs départs.

Mélisande écoutait, incrédule: comment des gens pouvaient être aussi duplices?

Vous savez, je vais rester ici, déclaratelle avec un éclat dans les yeux. Si je parviens à gérer la vieille dame, je pourrai tout affronter.

Le commissaire la regarda tristement et séloigna, convaincu que ce type dambition ne finissait jamais bien.

Pourtant, Mélisande réussit. Dabord, elle contacta les Dupont et conclut lachat de lappartement. Ils furent soulagés de se débarrasser de ce fardeau. Elle contracta un prêt, mais cela ne la découragea pas.

Ensuite, elle se lia damitié avec les voisins et, subtilement, leur fit savoir que Catherine était malade et avait besoin daide. Elle informa les services sociaux de la situation dune vieille femme seule.

Bientôt, de nombreux habitants vinrent offrir leur soutien à Catherine. Au début, elle refusa, puis shabitua aux visites, prenant le rôle de la personne vulnérable. Elle appréciait lattention collective.

Mélisande put enfin travailler en paix. Elle réconcilia ses parents, qui furent étonnés de sa nouvelle indépendance, aménagea son appartement et même entama une vie sentimentale: le commissaire devint un visiteur fréquent.

Quand ils croisaient Catherine, la vieille dame lui faisait un clin dœil et disait:

Ah, Mélisande! Tu es vraiment rusée.

Ainsi, elle apprit que la ruse combinée à la bienveillance pouvait transformer les obstacles en opportunités. La leçon à retenir: parfois, la persévérance et lingéniosité permettent de convertir ladversité en force, et lempathie peut changer même les cœurs les plus durs.

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