Sur le dos dun autre
Camille, écoute Tu as déjà une petite, non ? Alors, tu pourrais peut-être garder la petite Manon aussi ? De toute façon, tu restes à la maison, que ce soit avec une ou deux, lança Madame Dubois, lair de proposer un café. Au moins, ça libérerait les mains dAline. Elle pourrait retourner bosser, se remettre sur pied. Cest pas la joie pour elle en ce moment
Camille resta figée, la main en suspens au-dessus de la salade quelle découpait avec une précision chirurgicale. Sa belle-mère parlait des enfants comme dun lot de chatons. Là, daccord, cest du pareil au même. Mais avec des enfants
Madame Dubois, cest pas si simple. Léa na que trois mois, et Manon a déjà dix-huit mois. La mienne a des coliques, elle ne me lâche pas, dort par tranches de vingt minutes. Et Manon, il faut lavoir à lœil tout le temps. À son âge, cest la période « je touche à tout » : la gazinière, les prises, les objets à renverser
Oh, arrête ! balaya la belle-mère dun geste. Moi, mes deux étaient presque du même âge. Jai bien survécu. Pendant que tu donnes le biberon à Léa, tu surveilles Manon. Léa, tu la poses, elle reste là, elle ne court pas encore.
Camille haussa les sourcils, racla sa gorge, lèvres pincées. Au fond, elle bouillonnait. On aurait dit que Madame Dubois la considérait comme une employée récalcitrante. Mais Camille tentait de rester polie.
Madame Dubois, cest vraiment compliqué pour moi. Je ne peux pas.
Camille, je te croyais généreuse, famille, prête à aider les proches la belle-mère fronça les sourcils. Tu ne travailles pas, tu nas rien de spécial à faire, mon Paul soccupe de tout pour toi. Mais Aline
Camille sentit sa patience seffriter. Il était temps de battre en retraite. De toute façon, discuter avec quelquun qui rêve dentrer au paradis sur le dos dautrui, cest peine perdue.
Désolée, il faut que je nourrisse Léa. Pourriez-vous finir la salade niçoise ? demanda Camille, sèchement, en filant vers la chambre.
Tiens donc, elle est marrante. Quand elle a besoin daide, faut être là. Mais pour les autres, pouf, disparue marmonna la belle-mère dans son dos.
Camille serra les dents. Cétait tout linverse. Mais avant, elle sen sortait avec quelques concessions, maintenant, la famille de son mari semblait vouloir passer à la vitesse supérieure.
Un mois plus tôt, Aline, la belle-sœur de Camille, avait divorcé. Daprès la belle-mère, son ex, Hugo, était odieux, la traitait comme une boniche, et lavait même bousculée lors dune dispute. Camille avait accueilli la nouvelle avec un calme olympien. Après tout, les histoires des autres
Moi, je ne resterais pas avec quelquun qui lève la main sur moi, lâcha-t-elle à la belle-mère.
Évidemment ! Je lui ai dit pareil. Aujourdhui elle tient debout, demain elle finit la tête dans le radiateur, acquiesça Madame Dubois. Mais maintenant, elle vit de quoi, la pauvre Manon na même pas de place en crèche.
Camille sétait déjà sentie un peu mal à laise. Comme si on attendait quelque chose delle.
Elle nest pas seule, dit-elle vaguement, pensant à la belle-mère et espérant clore la discussion.
Oui, oui. On va sy mettre tous ensemble.
Camille comprenait maintenant le but de la conversation. On la préparait doucement à garder les enfants pour deux.
Si Camille avait été un peu plus naïve, elle aurait peut-être accepté. Difficile de dire non à quelquun dans la galère. Tout le monde peut se tromper.
Mais Camille savait ce que cétait, deux enfants à la maison.
Quand Léa avait à peine un mois, Aline lui avait demandé de garder Manon. Elle devait aller à lhôpital. Emmener un enfant là-bas, non merci.
On ne sait jamais, elle pourrait attraper un truc avait dit Aline.
La visite à lhôpital avait duré jusquau soir. Camille avait couru entre les deux petites, priant pour que Manon ne fasse pas exploser la maison. Son appartement nétait pas du tout adapté à une exploratrice en herbe : fils apparents, objets traînant partout, appareils branchés Heureusement, il ny eut quune assiette cassée et des gribouillis sur le mur.
Le soir venu, Camille était épuisée. Dhabitude, elle pouvait piquer un somme avec Léa, mais avec Manon, cétait mission impossible. Et la nuit précédente, elle navait pas dormi, entre les biberons
Mais le pire, ce nétait pas ça. Quand Camille eut besoin daide, on lui dit non.
Aline, tu peux passer à la pharmacie ? Je te fais un virement. Je ne me sens pas bien, et Paul ne rentre que ce soir
Oh, Camille, désolée, mais je préfère éviter. Si jamais tu as un virus ? Moi, ça va, mais Manon, mieux vaut pas quelle tombe malade.
Tu pourrais au moins accrocher le sac à la poignée, je le récupère.
Silence gênant. On sentait lexcuse improvisée.
Jirais bien, mais ma voiture est en panne Camille, désolée, cest impossible.
Camille na pas aimé, mais elle na rien dit. Deux semaines plus tard, son chat, Gustave, est tombé malade. Il fallait lemmener chez le véto, mais impossible de laisser Léa seule. Elle a demandé à Aline. Refus. Même chose le lendemain, pour la perfusion du chat.
Là, Camille a compris : Aline adore recevoir, mais donner, cest une autre histoire. Comme Madame Dubois, dailleurs.
La belle-mère, elle, ne lâchait pas laffaire. Elle a retenté sa chance au dîner familial, pensant que Camille aurait du mal à refuser devant tout le monde.
Le monde est devenu si dur soupira-t-elle à table. Certains vivent tranquilles, dautres comptent les centimes et ne dorment plus la nuit, à se demander comment sen sortir
Les invités, repus de gratin dauphinois et de Bordeaux, nont pas relevé. Ou ont cru quelle parlait de lex-mari. Mais Camille a bien vu le regard acéré de la belle-mère, et compris à qui sadressait la pique.
Ah oui, cest sûr, répondit-elle. Mais heureusement, Aline nest pas seule. Jai pensé à sa situation Peut-être quon pourrait toutes les deux reprendre le travail, et vous, vous prendriez le congé parental ? Vous pourriez aider votre fille et moi. Je vous filerais même un petit billet chaque mois.
Camille se força à rester calme et sérieuse. Aline, qui jouait la mère la plus malheureuse du monde, en resta bouche bée. Madame Dubois pâlit et serra la nappe.
Mais moi Je nai plus lénergie, balbutia-t-elle. Deux enfants, cest trop pour moi. Toi, tu pourrais gérer
Paul, le mari de Camille, intervint. Il connaissait les tensions.
Bon, maman, on arrête là. Définitivement, dit-il, sombre. Ce nest pas parce que Camille est plus jeune que cest facile pour elle. Elle est déjà au bout du rouleau. Tu as géré deux enfants, merci, mais on sait ce quon peut faire. On na jamais signé pour ça.
Madame Dubois pinça les lèvres et se concentra sur sa purée. Elle comprit quelle avait perdu la bataille. Impossible de faire plier Camille, ni par la pression sociale, ni par son fils.
Six mois passèrent. La belle-mère ne communiquait plus quavec Paul. Elle ne venait plus, et franchement, Camille respirait mieux. De toute façon, Madame Dubois nétait jamais là quand il fallait vraiment.
Mais Camille ignorait que la belle-mère lui menait une guerre froide.
Lanniversaire de Madame Dubois approchait. Camille voulut en parler à Paul pour le cadeau. Pas question darriver les mains vides.
Attends avant de choisir dit-il. On nest même sûrs dêtre invités.
Sérieux ? Camille haussa les sourcils.
Oui. Je voulais pas te le dire, mais Dans la famille, tes devenue la méchante, Paul haussa les épaules.
On apprit quAline avait finalement trouvé un boulot. Pas le choix. Sa mère na quun petit appart, et vivre ensemble aurait été compliqué. Il faut bien gagner sa vie.
Aline a décroché un poste dans un relais colis, avec laccord que sa mère la remplacerait si besoin. Manon avait enfin une place en crèche, mais cest un petit, donc adaptation, rhumes à répétition
Aline nhésitait pas à solliciter sa mère. À tel point que Madame Dubois passait tous ses week-ends au relais. Et les shifts, cétait douze heures, pas huit. Parfois, elle devait même sacrifier son vrai boulot pour aider sa fille. Tout le salaire partait chez Aline, la mère ne gardait rien.
Puis, la belle-mère en a eu marre. Elle a compris quon lexploitait, et a arrêté de faire les remplacements, prétextant des soucis de santé.
Aline, pas bête, na pas tardé à réagir. Travailler, très peu pour elle Elle est retournée chez son ex-mari. Pas par amour ou remords, juste parce quil acceptait de la prendre en charge.
Et voilà, ils ont repris leur routine de disputes, reproches et trêves occasionnelles.
Tu sais ce qui est le plus drôle ? ricana Paul. Pour ma mère et Aline, la coupable, cest toi. Maman raconte à tout le monde que si « cette égoïste navait pas fait sa tête de mule, Aline aurait pu se relever et ne serait jamais retournée chez ce mufle ».
Camille souffla bruyamment et se cacha le visage dans les mains. Eh ben, on a trouvé le bouc émissaire.
Bah, tant mieux, finit-elle par dire. Une de moins à porter, ça soulage la jument. Elles aiment bien sinstaller sur le dos des autres, chez toi
Paul haussa les épaules. Camille nétait pas soulagée, mais heureuse davoir su dire « non » à temps. Peut-être que ça leur a coûté un peu de tranquillité, mais au moins, leur petit cocon est resté intact.







