LA GOURDE
Tout le monde à Lyon pensait quAmélie était une vraie gourde. Ça faisait pourtant quinze ans quelle était mariée à Patrick, avec qui elle avait deux enfants : Eugénie, quatorze ans, et Baptiste, sept ans. Patrick était du genre à aller voir ailleurs, et ce, presque sans se cacher. La première fois, cétait le lendemain du mariage, à lhôtel, avec la serveuse du restaurant ! Après ça, il sétait si bien entraîné quon ne comptait plus ses frasques. Les copines dAmélie, bonnes âmes, essayaient régulièrement de lui ouvrir les yeux. Elle se contentait de sourire poliment, lair absent.
Amélie était comptable dans une usine de jouets pour enfants à Vénissieux. Le salaire, confiait-elle, cétait à peine de quoi sacheter une baguette. Le boulot, par contre, ne manquait pas : les montagnes de paperasse lattendaient même le week-end. Pour les bilans trimestriels et annuels, autant vous dire, elle aurait aussi bien pu installer son lit entre la photocopieuse et la machine à café.
Patrick, lui, gagnait très bien sa vie. Mais Amélie, côté intendance, cétait pas ça. Quimporte la somme, il ny avait jamais assez pour remplir le frigo. La plupart du temps, cétait la dèche : au menu dans ses grands jours un peu de pot-au-feu et des coquillettes avec une vague trace de jambon. Bref, la routine. Autour deux, tout le monde fronçait les sourcils quand ils croisaient Patrick bras dessus bras dessous avec la nouvelle élue. Il rentrait aussi souvent sec quun pain rassis.
Amélie, mais quelle gourde, tu te rends compte ? Pourquoi elle saccroche à ce Don Juan de bas étage ?
Le jour où Baptiste a fêté ses dix ans, Patrick est rentré à la maison en déclarant, tout de go, quil voulait divorcer. Il avait soi-disant trouvé le grand amour, et sa famille, cétait plus sa came.
Amélie, ne le prends pas mal, mais je demande le divorce. Tes froide comme une truite, et pour les tâches ménagères, je nose même pas en parler.
Pas de souci, Patrick, je suis daccord.
Patrick en a eu le menton qui a heurté la table. Il sattendait à tout : à la scène de théâtre, des larmes à nen plus finir, des casseroles qui volent Mais non, elle restait calme, presque souriante.
Bien. Fais tes valises, je ne tempêcherai pas de partir. Laisse juste tes clés sous le paillasson, tu veux bien ?
Amélie lui a lancé un regard étrange, presque attendri, puis sest tue. Patrick a eu un court mauvais pressentiment, puis sest empressé dimaginer sa vie dhomme libre. Plus denfants, plus de femme trop gentille.
Le lendemain, il est revenu escorté de sa nouvelle conquête. Il jette un œil sous le paillasson, pas lombre dune clé. Un peu agacé, il se dit quil changera les serrures, rien de plus simple.
Mais impossible douvrir la porte avec son propre trousseau. Il sonne. Là, un gars massif, en charentaises et peignoir rayé, ouvre.
Tu cherches qui, mon grand ?
Cest cest chez moi, balbutie Patrick.
Ah ouais ? Tas des papiers pour prouver ça ? Sinon, tu restes dehors.
Bien sûr, Patrick na rien sur lui. Éclair de génie : son passeport, il y a une adresse ! Il le déniche, essoufflé, et le tend au molosse, qui feuillette le livret, puis esquisse un sourire en coin avant de lui rendre.
Tas jeté un œil à la page des adresses récemment ?
Patrick, un mauvais pressentiment au creux du ventre, ouvre sur ladite page et deux tampons : un dentrée, lautre de sortie, daté de deux ans plus tôt.
Mais comment cest possible ? Pas question de négocier avec Terminator en peignoir. Il appelle Amélie injoignable. Il la guette à la sortie de son usine, en vain : la secrétaire lui apprend quelle ny bosse plus depuis un an. Sa fille ? Partie faire ses études en Belgique. Baptiste ? Bah, il est censé être à lécole, non ? Raté : il a été transféré dans un autre établissement lan dernier et, confidentialité oblige, lécole refuse de donner ladresse à un père manifestement largué.
Défait, Patrick sécroule sur un banc public. Sa douce, si insignifiante, si effacée Amélie, lui a mis un coup de Trafalgar ! Mais comment a-t-elle pu vendre lappartement ? Bah, il avisera au tribunal le divorce, cest dans une semaine.
Il arrive au tribunal remonté comme une pendule, prêt à démasquer la vilaine. Mais voilà que tout devient limpide : il a, de sa propre main, signé une procuration générale à Amélie Il y a deux ans, au moment où il filait le parfait amour avec Élise (patineuse étoile à Noel, desastre sentimentale le reste de lannée). Amélie lui a mis le papier sous le nez sous prétexte de démarches scolaires pour Eugénie. Un coup de fil à son notaire de cousin, il griffonne sa signature, et basta. Voilà comment, léger comme lair, il se retrouve à la rue. Pour couronner le tout, Élise, apprenant quil na plus de toit, file sans demander son reste.
Bah, au pire, elle me demandera une pension alimentaire même pas en rêve ! Ce sera niet pour sa demande au juge.
Mais là aussi, nouvelle douche froide : à la place dune convocation pour pension alimentaire, une assignation pour contestation de paternité. Surprise : aucun des deux enfants dAmélie nest de Patrick ! Amélie, témoin du petit écart de Patrick avec la serveuse, a encaissé en silence, puis dégusté sa revanche : dabord, ladultère pour la forme, ensuite, léconomie pour le fond. Largent du ménage, elle la judicieusement planqué ; les enfants étaient choyés chez Mamie, tandis que le frigo domestique servait de meuble dexposition. Sa mère répétait, moralisatrice :
La vengeance va te détruire, et les gosses aussi.
Mais Amélie était déterminée. Elle a même poussé le raffinement jusquà faire des tests ADN, histoire de plier laffaire.
Le coup a été rude : le pauvre Patrick aurait mieux vécu la perte de sa bicoque que la révélation que les enfants nétaient pas les siens.
Morale : méfiez-vous des femmes discrètes. Blessées, même les plus tendres deviennent redoutables.






