Alors, imagine le temps qui tambourine contre le rebord de la fenêtre du petit studio quon partage à Paris. Antoine regarde les gouttes tracer des arabesques sur la vitre pendant que dans la cuisine les assiettes tintent Camille fait la vaisselle après le dîner.
«Un thé?», lui demande-t-elle.
«Allez, pourquoi pas.»
Il connaît chaque pas de Camille, chaque cliquetis de ses chaussures. Ça fait déjà neuf ans quils sont ensemble, presque un tiers de leur vie. Ils se sont rencontrés en deuxième année de fac de journalisme, dans le dortoir de la résidence universitaire.
À lépoque, cétait simple : les cours, les discussions nocturnes, la première romance sans chichis. Ils ont emménagé très tôt, trop tôt daprès Antoine. Pas de drague, pas de fiançailles un jour, ses affaires nont plus refait le trajet vers le dortoir.
Camille dépose une tasse de thé à la menthe devant lui et sassoit à côté :
«Ma mère a appelé. Elle voulait savoir où en était ton projet.»
«Et questce que tas répondu?»
«Que, comme dhabitude, tu es un perfectionniste, et que les choses avancent à la petite veille.»
Antoine sourit. La mère de Camille, Irène, a toujours été douce avec lui, jamais elle na parlé mariage ou petitsenfants. Cest une femme remarquable. Même les amis ne résistent pas à demander «Pourquoi vous nêtes pas mariés?». Aujourdhui, il a croisé un ancien camarade de promo qui était dans le même bateau
«Tu sais,» lance soudain Antoine, «je pensais à Alan Rickman.»
Camille ricane.
«Encore?Ton idole.»
«Non, juste cest un bel exemple de couple qui a vécu 47 ans ensemble sans les clichés, et qui pourrait aussi organiser un mariage somptueux pour se séparer un an plus tard.»
«Exactement, les étiquettes ne garantissent rien. Les statistiques sont de ton côté.»
«Cest ça.»
Camille sirote son thé, regarde dehors.
«Léna du service RH a divorcé,» murmuret-elle. «Cest son troisième mariage. Elle croyait toujours que celleci serait pour la vie.»
«Nous, on na même pas encore commencé,» répond Antoine en souriant, «et pourtant on est déjà ensemble.»
«Oui, toujours ensemble.»
Il sait que Camille songe parfois à des enfants. Elle ne le dit pas carrément, mais il remarque quelle sattarde devant les vitrines de vêtements pour bébés, quelle sourit aux toutpetits du parc. Et lui, de temps en temps, il aimerait pas maintenant, pas dans ce studio loué, pas avec ses missions de designer freelance incertaines. Mais un jour, qui sait.
«Jai peur de finir comme mes parents,» lâchetil. «Tu sais, ils ont passé toute leur vie à faire semblant dêtre une famille pour les voisins, les proches en réalité, ils ne se parlaient même pas.»
Camille pose sa main sur sa paume :
«Tu nes pas ton père. Et moi, je ne suis pas ma mère, même si elle est formidable. Nous sommes juste nous.»
«Mais si on se mariait» il sinterrompt.
«Si on se marie, rien ne changera, Antoine. Au pire, jaurai un nouveau nom de famille sur le passeport. Sinon, on continuera à nous chamailler à cause de la vaisselle pas encore lavée, à rire de séries débiles, tu tendormiras sur ton ordi, et je te couvrirais dune couverture.»
Il la regarde, les petites rides qui se sont formées autour de ses yeux en neuf ans, les taches de naissance sur son cou, ses mains quil connaît mieux que les siennes.
«Et les enfants?» demandetil à voix basse.
Camille inspire profondément.
«Les enfants je ne sais pas si je les veux maintenant. Pas sûr, parfois je crains de ne pas être prête. Mais si jen veux, ce sera avec toi, seulement si toi aussi tu le veux. Sans ultimatum, Antoine.»
Elle se lève, ramasse les tasses.
«Tu sais ce que ma dit Lena au boulot aujourdhui? Quelle me envie parce quon est vrai, sans masques, sans jeux. Même sans le gros tampon du mariage.»
Ils restent silencieux, écoutant la pluie.
Une semaine plus tard, Camille retrouve sa petite sœur Anaïs dans un café. Anaïs sest mariée il y a deux ans, elle est enceinte de six mois.
«Alors, comment ça se passe?» demandetelle en mordant un morceau de cheesecake. «Ce bébé me bouffe tout le temps.»
«Comme dhabitude,» répond Camille, «travail, maison, Antoine.»
Anaïs pose sa cuillère, le regarde intensément.
«Mire je veux pas être intrusive, mais vous avez décidé?Vous êtes presque dix ans ensemble. Moi, avec Sébastien, on sest mariés il y a un an et demi, et tout le monde nous pousse à attendre.»
«Chez nous, cest différent. On nattend rien. On vit simplement.»
«Mais tu veux pas une famille? Des enfants?» ditelle, la main posée sur son ventre. «Avant, je pensais que je nétais pas prête, mais voir ces deux lignes cest un torrent damour, un bonheur fou. Linstinct maternel se réveillera dès que le bébé sera réel.»
«Je nai pas peur des enfants,» répond doucement Camille. «Et je nai pas peur du mariage. Ce qui me fait peur, cest de le faire parce que cest «le moment» ou parce que tout le monde le fait. Antoine et moi avons notre propre histoire. Elle nest pas comme la tienne, mais elle est à nous. Et elle est vraie.»
«Et sil nest jamais prêt?» demande Anaïs, inquiète. «Désolée, je minquiète juste pour toi.»
Camille étend la main à travers la table et serre la sienne.
«Le pire, ce serait quil le fasse juste pour cocher la case «il faut». Je le sentirais. Mais non, je suis heureuse chaque jour avec lui, même quand on se dispute. Ça ne suffit pas?»
Anaïs laisse échapper une petite larme qui brille à la pointe de ses cils.
«Pardon, cest sûrement les hormones. Je veux juste que tu aies le meilleur.»
«Jai déjà tout ce quil me fautcheesecake, sœur, et Antoine qui mattend à la maison.»
Quelques jours plus tard, Antoine reçoit la visite inattendue de son père, Pierre. Ils se parlent à peine, juste des coups de fil les fêtes. Le père entre, jette un œil à leur modeste studio, sassoit sur la chaise que lui offre Camille.
«Comment ça va, mon fils? Maman te passe le bonjour.»
«Ça va, je bosse.»
«Et Camille?»
«Elle est au boulot, elle rentre vers sept heures.»
Un silence gêné sinstalle. Pierre tourne les clés de sa vieille Renault dans sa main.
«Écoute, Antoine Je suis peutêtre hors de ma zone, mais maman sinquiète. On a vu sur les réseaux la sœur de Camille enceinte, les belles photos.»
Antoine sent son cœur se serrer.
«Papa, si on parle de mariage et denfants»
«Pas de quoi sinquiéter,» dit le père en agitant la main, mais on voit bien le sujet. «Je regarde votre parcours, neuf ans, cest sérieux. Et je je voulais te dire que tu fais du bon travail, que tu nas pas répété nos erreurs.»
Antoine lève les yeux, surpris.
«Nous, ma mère et moi, on sest mariés parce que cétait le moment et on sest rappelé sans cesse qui avait «cassé» nos vies à cause de lautre. Cest absurde, on est responsables de nos propres bêtises. Un bout de papier ne répare pas ce qui est fissuré, parfois il empêche même de se séparer proprement.»
Le père, les yeux fatigués mais honnêtes, conclut :
«Je ne dis pas que le mariage cest mauvais. Je dis que tu sens la responsabilité, et cest normal. Tu en parles avec Camille?»
«Tout le temps,» souffle Antoine.
«Cest lessentiel, dêtre sur la même longueur donde. Le reste ça viendra ou pas. Ce sera votre choix, pas «les parents lont voulu».»
Après quelques autres échanges, le père refuse le dîner, prétextant le travail. En le raccompagnant, Antoine le questionne :
«Papa, tu regrettes»
Pierre ajuste son manteau, réfléchit.
«Regretter de mêtre marié à ta mère? Non. Regretter comment on a gâché nos vies après? Un peu, chaque jour. Prends soin de ce que tu as, mon fils. Le tampon nest pas une armure.»
Le soir, Antoine raconte tout à Camille, qui le serre contre les oreillers. Elle répond :
«Tu sais, Anaïs est passée aussi, avec ses questions.»
«Et alors?»
«Je lui ai dit que jétais heureuse comme ça.»
Il lenlace, la serre contre lui. Dehors, la pluie recommence.
«Il manque encore quelque chose,» souffletelle dans son cou.
«Quoi?» demandetil, le cœur qui sarrête un instant.
«Que tu arrêtes de râler la nuit quand tu perds aux échecs en ligne.»
Antoine éclate de rire, Camille relève la tête, lembrasse. Il comprend que leur trajet nest pas figé. Ils avancent, pas à pas, sur le chemin quils tracent à leur façon, jour après jour, conversation après conversation. La station «Pour toujours» nest peutêtre pas un point sur la carte, mais le voyage même.
En neuf ans, ils ont traversé ses dépressions après des projets ratés, ses gardes de nuit, trois déménagements, la maladie de la mère de Camille. Tout sans se briser.
«Camille,» ditil.
«Mm?»
«Merci. Dêtre toi.»
Elle se tourne, affiche ce sourire quil adore, légèrement fatigué mais chaleureux :
«Je taime aussi.»
Antoine sapproche de la fenêtre, observe les lumières pâles. Il ne sait pas ce que lavenir lui réserve, dans un an, cinq ans, dix ans. Il sait juste quil se réveillera demain matin à côté de Camille.







