Journal de Camille Delacroix, 18 mai
Je ne peux mempêcher de poser mes pensées sur le papier ce soir. Parfois, la vie réserve des surprises inattendues et aujourdhui en fût rempli.
Ce matin, en arrivant au siège de la société à Bordeaux, jai remarqué la plus jeune de notre équipe dentretien, une nouvelle arrivée : Amandine Girard. Elle était assise à lécart dans le couloir, le visage baigné de larmes. Une telle tristesse ma bouleversée. Je me suis approchée, la voix douce :
Pardonnez-moi, Amandine, puis-je faire quelque chose pour vous ? Est-ce que quelquun vous a blessée ?
Amandine a sursauté, a essuyé ses yeux rapidement :
Désolée de vous inquiéter, tout va bien, vraiment.
Je nai pas voulu insister, mais ce nétait pas tout à fait convaincant.
Excusez-moi, je me remets au travail, a-t-elle murmuré, avant de séclipser presque aussitôt.
Restée seule, jai repensé à la scène je sentais bien que ce chagrin nétait pas venu de nulle part. En allant vers mon bureau, lidée m’est venue de demander conseil à notre intendante, une femme d’expérience : Madame Geneviève Marchand.
Jai retrouvé son numéro dans mon agenda et, sans trop réfléchir, je lui ai passé un coup de fil.
Bonjour Geneviève, auriez-vous un moment pour venir prendre un thé dans mon bureau?
Quelques minutes plus tard, elle était installée en face de moi, une tasse fumante entre les mains.
Peut-être que je vous ai invitée simplement pour bavarder autour dun thé, ai-je lancé avec humour. Pourquoi un directeur ne pourrait-il pas discuter avec une intendante ?
Geneviève a souri.
Voyons, Camille, osez tout ! Mais, dites-moi je sens quil y a autre chose ?
Dites-moi franchement, qui connaît mieux le personnel que vous? Que pensez-vous de la nouvelle, Amandine ?
Geneviève a hoché la tête, pensive.
Une fille bien, travaille dur. La vie na pas été douce avec elle, mais elle ne se plaint jamais. Vous lavez vue pleurer, je suppose?
Jai confirmé, lui racontant brièvement ce que javais vu.
Geneviève a soupiré :
Elle a du mal à se faire accepter, surtout par certaines collègues Nos employées sont parfois pleines de jugement, vous savez. Amandine est discrète, naturelle, et elles lui font sentir sa différence. Cest toujours le même refrain : mesquineries sur ses vêtements, ses chaussures, ses moyens modestes. On la surnomme “la fille des faubourgs”, “peau dâne”. La cruauté ordinaire, vous voyez
Jai ressenti un profond malaise. Dans cette équipe où beaucoup sont diplômés, comment y avait-il de la place pour tant de petites méchancetés? Avais-je fermé les yeux trop longtemps?
Et sa situation familiale… est-elle aussi difficile quon le dit? ai-je demandé.
Sa mère est gravement malade, sans statut dinvalidité officiel, donc pas daide. Les médicaments coûtent cher, alors Amandine cumule deux emplois. Elle est brillante mais na pas le temps détudier.
Ces confidences mont marquée. Comment, à notre époque, pouvait-on encore rejeter ceux qui tentent simplement de survivre? Après le départ de Geneviève, jai erré longtemps dans les couloirs, puis jai pris ma décision : jallais aider Amandine discrètement.
Jai glissé une enveloppe avec toute ma monnaie du mois (environ 250 euros ce que javais dans mon porte-feuille) dans la poche de son sac, laissé dans la loge. Mais, au moment dy placer lenveloppe, jai aperçu un objet étonnant : un crucifix dor, fin et très ancien.
Ce bijou ma glacé. Je lavais déjà vu. Il appartenait autrefois à mon père. Instantanément, des souvenirs vieux de vingt ans me sont revenus à lesprit.
Jétais enfant, ma mère était très malade. Mon père conduisait à toute allure pour lemmener aux urgences. Cette matinée, ma mère semblait aller un peu mieux ; pourtant, en quittant la maison, elle sétait effondrée, et tout avait basculé. Sur la route, dans la précipitation, nous avions eu un accident un autre véhicule, conduit par une femme, avait dérapé pour éviter notre voiture.
Mon père avait sauté de la voiture pour porter secours, juchant dabord sur la nôtre, hésitant entre aider linconnue et veiller sur ma mère, déjà inconsciente. Dans lautre voiture, il avait retiré une femme blessée, sa fille de six ans hurlait à larrière. Cette femme avait saisi le crucifix sur la chaîne du cou de mon père et, dune voix faible, avait supplié :
Sauvez ma fille, je vous en prie.
Mais mon père, sonné, navait eu la force que de répondre :
Impossible, ma femme est en train de mourir.
Nous étions repartis. Sur le cou de mon père, ne demeurait quun bout de chaîne brisé il na jamais reparlé de laccident ou cherché à savoir ce quil était advenu de cette famille.
Treize ans ont passé, mon père coule une retraite paisible dans notre maison de campagne près dArcachon, veuf et fidèle à la mémoire de maman. Jai bâti ma propre carrière, tentant deffacer le sentiment de culpabilité que je traîne depuis ce jour.
Me retrouver face à ce crucifix, auprès dAmandine, ma bouleversée. Était-ce elle, la petite rescapée? Ou sa mère, la femme accidentée?
Absorbée dans mes pensées, jai sursauté en entendant la voix dAmandine derrière moi.
Excusez-moi pourquoi tenez-vous mon sac?
Je me sentais ridicule.
Pardonnez-moi, javais lintention de vous remettre discrètement une prime mais, voilà, je suis tombée sur ce bijou Vous permettez?
Elle a hoché la tête, confuse et a accepté lenveloppe avant de séclipser.
Le soir-même, je me suis décidée à en parler à mon père. Autour dun thé, je lai interrogé :
Papa, te souviens-tu du jour de laccident, sur la route de Saint-Émilion ? Quand maman a ?
Il a dabord hésité, puis sa voix sest faite lourde :
Oui, bien sûr. Je me souviens de tout. On na pas pu sauver ta mère, ni vraiment aider lautre famille.
Je lui ai tout révélé sur Amandine, son histoire, et montré le crucifix.
On na pas heurté leur voiture, ce nest pas notre faute, Camille, me dit-il doucement.
Non, mais aujourdhui nous avons loccasion de faire quelque chose pour elles. Veux-tu vraiment que cette histoire ne soit jamais réparée?
Touché, il est resté silencieux de longues minutes.
Quelques jours plus tard, jinvitai Amandine dans mon bureau.
Asseyez-vous, Amandine. Jaimerais parler un moment avec vous.
Elle paraissait terriblement anxieuse.
Est-ce que jai fait quelque chose de mal ?
Non, pas du tout, jaimerais simplement comprendre Pourquoi ne poursuivez-vous pas vos études?
Amandine a expliqué que sa mère, suite à un accident, souffrait de douleurs chroniques au dos. Les soins étaient chers, alors Amandine multipliait les emplois : nettoyage la nuit, gardienne le week-end. Elle économise sou à sou.
À cet instant, mon portable a vibré : mon père mappelait.
Camille, jai rencontré la maman dAmandine. Je prends tout en charge. Au CHU de Bordeaux, les meilleurs spécialistes soccuperont delle. Elle ne nourrit aucune rancœur, tu sais Jaurai dû agir plus tôt, dit-il.
Jai raccroché, le cœur apaisé. Face à Amandine, jai repris :
Amandine, ma famille souhaite vraiment vous aider, vous et votre mère. Je peux vous soutenir financièrement dans vos études, et votre mère bénéficiera bientôt des meilleurs soins.
Elle a protesté, bouleversée.
Mais pourquoi vous souciez-vous de nous?
Il était temps davouer :
Jétais dans la voiture ce jour-là. Nous navons pas su vous tendre la main Peut-être que lon peut réparer les choses à présent ?
Amandine a semblé réfléchir, puis ma confié que sa mère conduisait rarement, quun appel lavait bouleversée ce matin-là et lavait poussée à prendre le volant. Elle ma dit sans haine que, somme toute, la vie nous met parfois des épreuves sur la route, et que nous ne sommes pas toujours responsables.
En quittant mon bureau, jai senti un poids immense senvoler de ma poitrine. Enfin, cette culpabilité avait trouvé apaisement. Les soins de la mère dAmandine ont porté leurs fruits ; sa rééducation a progressé, elle remarche doucement.
Quelques mois plus tard, cest à la mairie de Bordeaux que la vie a réservé une dernière surprise. Amandine et moi avons officialisé notre union, entourés de nos collègues : Geneviève avait même préparé un discours émouvant pour la réception. Les regards des moqueuses étaient baissés ce jour-là. La mère dAmandine a dansé, un peu maladroitement, au bras de sa fille.
Et je réalise ce soir que parfois, la vie nous ramène sur nos pas pour nous donner une seconde chance, celle de réparer, daimer et davancer, enfin libres de nos fardeaux.






