Mon premier mariage à 55 ans : mon « mari tardif »
Mon mari tardif Jai passé pour la toute première fois devant Monsieur le Maire à 55 printemps. Voilà déjà cinq ans que nous avons scellé notre union, jai donc 60 ans aujourdhui et mon mari en a 65. Rien de très surprenant, me direz-vous de nos jours, on ne sait jamais ce que réserve lavenir. Ce qui fait sourire, cest quil sagissait du tout premier mariage tant pour lui que pour moi ! Et, croyez-moi, je navais jamais eu la moindre intention de passer la bague au doigt. Lorsque jétais jeune oh là là, à peine vingt ans ! un garçon dont jétais follement éprise ma fait un chagrin monumental. Il sappelait Gérard. Il ma laissée tomber alors que jétais enceinte de cinq mois ! Autant dire que jai brièvement songé à faire mes adieux à la vie Dieu men préserve. Finalement, jai remonté la pente et juré sur lhonneur que jamais plus je népouserais qui que ce soit. Je ne voulais plus quaucun goujat ne senfuie à la première anicroche. Et jai tenu parole.
Ma fille a grandi, elle sest mariée à son tour, jai eu des petits-enfants, et moi, jai continué ma route en solo, la tête dure comme une mule. Pas que je manquais de prétendants, oh non, jaurais pu ouvrir un club de recrutement ! Mais jétais inflexible : ce que javais décidé, il fallait que je le fasse, point final. Bien sûr, à force de solitude, jai fini par perdre un peu de douceur ; je suis devenue plus râpeuse que la croûte dun vieux fromage de chèvre Mais le destin, cette grande farceuse, sen est mêlé.
Voilà que je memballe, mais il faut bien que je vous raconte comment jai fini par marcher jusquà la mairie, robe sur le dos. Après mon départ à la retraite, comme toute bonne retraitée française qui se respecte, je me suis lancée dans le jardinage. Mes parents mavaient légué un petit cabanon dans la campagne, du côté de Chartres, avec un lopin de terre à cultiver. Pour my rendre, jempruntais le TER, un peu brinquebalant mais charmant. Le trajet durait un chouia plus dune heure, alors jamenais toujours un magazine de mots croisés pour passer le temps.
Un beau matin, à une gare perdue au milieu des champs de blé, montent trois passagers : un couple qui doit avoir lâge de la retraite et un petit homme, tout sec, cheveux blancs comme neige, qui trottinait derrière. Personne nosait piper mot. Puis, tout à coup, jentends la dame chuchoter à son mari :
Gérard, si on passait voir les enfants, on pourrait leur filer un coup de main tes leur père, tout de même
A peine a-t-elle terminé que la voix de stentor de ce Gérard a couvert le bruit du train :
Mais tas pas la lumière à tous les étages ou quoi ? Faut que je me prosterne devant ces abrutis ?!
Je vous épargne la suite, mais le monument de grossièreté qui sest déversé sur cette brave femme et leurs enfants ma clouée sur place. Impossible de ne pas tourner la tête. Et là, surprise du chef : cétait bien le Gérard de ma jeunesse ! Le même, à quelques rides près, aussi acariâtre quautrefois. Lui, par contre, ne ma pas reconnue. Enfin, jusquà ce quil croise mon regard ; il a alors éructé, la bave au coin des lèvres :
Quest-ce tu mates, la mégère ? Tourne-toi, sinon tu vas ten prendre une !
Je suis restée figée, bras ballants, jambes flageolantes est-ce la stupeur ou la trouille, mystère.
Puis, soudainement, alors que jaurais parié tout mon livret A quun drame éclaterait, le petit homme au look de professeur Tournesol sest interposé entre Gérard et moi. Il a pris un ton posé mais ferme :
Si tu continues à insulter les femmes, ce sera avec moi quil faudra texpliquer. Un type qui sadresse ainsi aux femmes nest rien pour moi. Je te plie comme une serviette à lhôtel !
Dans ma tête, mon cœur a fait du toboggan. « Une serviette à lhôtel » ? Je me disais que Gérard allait laplatir comme une galette bretonne ! Jétais déjà prête à bondir pour défendre le petit héros, quand, coup de théâtre, Gérard sest ratatiné, le dos voûté, marmonnant dans sa barbe Et cest là que jai compris : toute sa vie, ce Gérard navait eu du cran que face aux femmes, jamais face à un homme courageux. Et cest pour ce type (pardonnez la trivialité) que je métais gâchée toute une jeunesse ! Les larmes me sont montées aux yeux. Tout était allé si vite, comme si trente ans avaient filé en une minute de court-métrage.
Gérard et sa pauvre femme sont descendus deux stations plus loin, et moi, jai fondu en larmes sur mon siège
Même la tristesse ne réussit pas à entacher votre joli minois, ma dit en souriant mon défenseur.
Je vous jure, il ne me paraissait plus si minuscule, le brave homme. Face à moi siégeait un vrai monsieur. Il sappelait Raoul Lefranc, ancien militaire à la retraite. Cest ainsi que jai fait la connaissance de mon futur « mari sur le tard ». Et jai compris que, pour la première fois depuis des lustres, javais envie de me marier, dêtre aimée, tout simplement.
Et voilà comme, à 55 ans passés, jai enfin dit « oui » pour de bon.
Avec Raoul, nous sommes heureux comme des coqs en pâte. La vie place ses pièces avec une habileté de joueur déchecs. Et quimporte lâge, car même lautomne de lexistence peut puer la rose et le bonheurParfois, on croit refermer à jamais des portes et, sans prévenir, un courant dair les entrouvre juste assez pour laisser glisser la lumière. Raoul, avec sa douceur de vieux soldat, son humour désarmant et sa tendresse taillée à la serpe, a balayé à jamais les ombres dantan. Nous partageons nos petits matins de campagne, ses récits de grande vadrouille, mes brioches ratées, et nos balades main dans la main, comme deux gamins un peu cabossés mais terriblement vivants.
Chaque année, pour célébrer nos noces, il moffre un bouquet de bleuets quil cueille dans le champ derrière notre cabanon. Il les dispose maladroitement dans un vase et chaque fois, il glisse la même phrase, le sourire plissé jusquaux oreilles : « Pour toi, la première fleur, mais à nous deux, le dernier printemps ». Il sait, comme moi, que le temps na plus la gourmandise de la jeunesse, mais quil mord encore avec appétit dans la joie du présent.
Quand je regarde Raoul, je me dis que je nattendais pas le prince charmant ; il ma suffi de croiser un homme vrai, assez grand pour affronter les tempêtes, assez humble pour tenir la main dune femme cabossée par la vie. Voilà mon bonheur tardif, immense dans sa simplicité.
Alors, à celles et ceux qui pensent quil est trop tard pour ouvrir leur cœur, je veux dire ceci : parfois, lamour a le pas lent, mais quelle belle surprise lorsquil arrive enfin à la bonne gare, bouquet de bleuets à la main.






