Cheveux Élégants

23avril2025

Aujourdhui jai eu la sensation que le quotidien sétait transformé en une petite pièce de théâtre où chacun joue son rôle à limproviste.

«Tout va bien, Clémence, et Lise sest bien comportée. Nous nous sommes juste rafraîchies les cheveux, daccord, ma puce?» ma dit ma mère au bout du fil, dune voix enjouée qui trahissait pourtant une pointe dinquiétude.

«Maman vous quoi?» ai-je répliqué, crispée, en pressant le combiné.

«On a fait des retouches, tu verras quand tu arriveras,» a ajouté Valérie Roman, monpropremaman, avant que la ligne ne se coupe dans un bourdonnement bref.

Le petit feu dalarme qui sest allumé dans ma tête ma poussée à attraper les clés de la voiture et à filer à toute vitesse vers lappartement de ma mère, à Montmartre.

Clémence, dès sa naissance, était un petit ange aux boucles blondes qui encadraient son visage de porcelaine et ses yeux bleus comme le ciel dété. Le médecin lavait même repérée sur léchographie ; je riais, incrédule, à lidée que ses cheveux seraient déjà bouclés. Mais quand on ma présentée la petite dans la salle daccouchement, les boucles étaient déjà soigneusement coiffées, comme si elles avaient été arrangées par une petite fée.

Contrairement à beaucoup de nouveaunés, elle dormait profondément dès la première nuit, sans besoin dallaitement nocturne. Je me souviens des confidences de mon amie qui, épuisée, racontait les réveils à la chandelle de son petit garçon, confondant le jour et la nuit, le berçant sans cesse dans ses bras. Moi, avec Clémence, je récupérais mes heures de sommeil ; mon mari, Anatole, partait au travail détendu. Le lait coulait en abondance et lappétit de ma petite était sans bornes. Ainsi, pendant un an, nous avons alterné entre siestes et repas, un rythme paisible.

Quand Clémence a eu un an, les choses ont changé. Il a fallu sécuriser chaque armoire, fixer les poignées avec des verrous, protéger les angles des meubles pour éviter quelle se blesse. Jai tout géré seule, sans aide extérieure. Mes deux grandsparents venaient de temps à autre, jouaient avec elle, apportaient des cadeaux, mais je nai accepté demmener Clémence chez ma mère quà lâge de un an et demi, après quelle eut insisté mille fois.

Valérie, retraitée après une carrière dassistante maternelle puis de cuisinière en crèche, connaissait les enfants comme personne. Pourtant, je gardais une méfiance tenace, ne voulant pas lui confier ma fille.

«Tu ne lui fais pas confiance, ma fille! Je ne suis pas une inconnue. Clémence est en pleine forme, pas dallergies, rien à craindre. Pourquoi ne pas lamener chez moi pour une journée, pendant que tu feras tes courses?» sest fâchée Valérie.

«Maman, je ne suis pas fatiguée. Je peux faire les courses avec Clémence dans la poussette,» ai-je rétorqué.

«Mais la sortie au supermarché, cest différent. Et ta veste dhiver? Tu ne la choisiras pas avec un bébé et une poussette! Laissemoi lutiliser, je moccupe de tout.»

Le raisonnement de Valérie ma finalement convaincue. Javais en effet besoin de cette veste, et sans Clémence, le trajet en voiture aurait été plus simple.

Jai donc emballé une montagne de petites affaires que jestimais nécessaires pour une demijournée, noté chaque consigne sur un papier, puis je lai confiée à ma mère.

«Voici la feuille dans le sac: heures de sieste, type de purée, même la petite cuillère que Clémence aime utiliser avec son poney en peluche. Tout est indiqué,» aije expliqué.

«Ne ten fais pas, ma chérie! Tu sais comment soccuper dun bébé. Tout ira bien, ne tinquiète pas. Elle na plus quun an et demi.»

Valérie a alors pris Clémence dans ses bras, la installée sur le canapé et a commencé à jouer avec elle, chantant: «Allez, petit avion, on décolle!». La petite a souri, montrant ses petites dents de riz.

Ce petit moment ma rappelé combien il est agréable de séchapper des soucis et de prendre le volant sans penser à rien dautre. Jai erré dans le centre commercial de la Défense, un plaisir presque oublié, acheté quelques pièces de vêtement, puis je me suis arrêtée dans un café, dégusté un espresso et une part de gâteau au citron, sans me presser. Plus tard, jai trouvé la veste tant désirée dans une boutique de la rue SaintHonoré.

Tout le temps, je gardais un œil sur mon téléphone, envoyant des messages à ma mère pour savoir comment Clémence se portait. Elle me renvoyait des photos de ma fille en train de jouer ou de manger, souriante.

La journée sest écoulée ainsi. Anatole, en rentrant, a approuvé mon «jour de pause»:

«Cest parfait! Ta mère sait comment soccuper des enfants, ne tinquiète pas. Elle na quune petiteenfant à chérir, alors que ma propre mère en a déjà cinq!» a-t-il plaisanté.

Avant de repartir chercher Clémence, jai rappelé ma mère. Elle ma annoncé quelle allait couper les cheveux de la petite.

«Il était temps de faire la première coupe. Regarde, elle commence à pousser le cou! Après un an, il faut tailler, sinon»

«Maman! Elle était déjà si jolie! Pourquoi?» aije lancé, la gorge serrée.

«Cest la coutume, ma fille. Après un an, on coupe les cheveux. Même le petit Léon, mon voisin, a été rasé à blanc!»

«Il est un garçon, pas une fille! Et Clémence»

«Quy atil de mal à lui donner une petite coupe?»

Valérie a haussé les épaules, indifférente.

Finalement, Clémence a fondu en larmes. Je lai prise dans mes bras, lai habillée en silence, évitant de regarder sa tête fraîchement rasée qui me faisait presque pleurer. Je lai installée dans son siège auto, pris mon sac, et suis sortie de la maison de ma mère, le cœur lourd.

Anatole, surpris, a remarqué que la petite, qui ressemblait à un ange de carte de Noël, était maintenant plus «orpheline» à ses yeux. Il a haussé les épaules, sest gratté la nuque, puis ma dit:

«Marion, ne transforme pas une mouche en éléphant; les cheveux repousseront.»

«Je ne lui donnerai plus jamais le prénom Lise,» aije répliqué, les bras croisés, le regard perdu.

«Vous vous êtes disputées?» a demandé Anatole, prudent.

«Comment le saistu?! Elle commence à me citer des présages: lune décroissante, jour clair Je ne pensais pas que je deviendrais si superstitieuse.»

Valérie, de son côté, passait des appels à ses amies, leur racontant linjustice de ma décision. Elles lui conseillaient de porter laffaire en justice: «Le Code civil, article 67, donne le droit de visite aux grandsparents.» Mais Valérie rétorquait: «Nous sommes famille, cest de la folie.»

Je nai pas encore trouvé de réponse définitive à tout cela, mais jai compris que, comme les cheveux de Clémence, les conflits finiront par repousser. Le temps passera, et nous apprendrons à accepter les petites coupures de la vie, quelles soient réelles ou symboliques.

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Cheveux Élégants
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