LApple de la discorde
Mon mari nest jamais allé voir notre fille au service de maternité, pas même un appel. Cest la mère dOcéane qui la récupérée, discrètement et sans cérémonie.
Océane sétait déjà mentalement préparée à cette situation, mais cela restait blessant, non pas pour elle, mais pour le petit garçon tant attendu, qui était accueilli dans ce nouveau monde avec tant de froideur.
Jusquau bout, elle espérait que son mari poserait les yeux sur le bébé, que son âme frissonnerait, quil sentirait le lien du sang et verrait en lui la continuité de lui-même mais il ne voulut même pas le regarder.
Ils vivaient ensemble depuis douze ans, on pouvait dire quils formaient un couple heureux, âme à âme. Du moins, elle en était convaincue.
Il y avait quinze ans décart entre eux, mais cela ne la dérangeait jamais. Océane avait rencontré Léon dans le service de planification économique, dès la sortie de luniversité. Lui, veuf dun mariage raté, navait pas denfants. Il lentourait dattention, de soins, la courtisait avec élégance, et ils se marièrent rapidement. Océane ne pouvait sempêcher de se réjouir de sa chance : intelligent, ménager, bon, beau et juste.
Le dernier trait de son caractère assombrissait quelque peu la vie dOcéane. Au fond delle, elle sentait quil ressemblait plus à un querelleur quà un époux, à cause de son sens aigu de la justice, mais il était trop tard pour le reformer.
Il ne pouvait rester longtemps au même poste : parfois il se heurtait à son supérieur, parfois il osait répondre sans ménagement à quiconque, parfois il refusait dexécuter des exigences quil jugeait excessives. Il passait dun emploi à lautre, cherchant toujours mieux. Il y eut même des périodes où il resta sans travail, pendant que sa femme touchait un salaire correct. Elle, quant à elle, resta fidèle à la même entreprise, gravit les échelons jusquà devenir adjointe du chef de service, et ses euros suffisaient à tout.
Océane désirait ardemment un enfant, mais rien ny arrivait. Après de nombreux rendezvous médicaux, les deux étaient en bonne santé, mais le bébé ne venait pas. Elle était au bord du découragement quand, enfin, le miracle se produisit. Elle rayonnait de bonheur en annonçant la nouvelle à son mari. Sa réaction la foudroya.
Avec une haine à peine voilée, il déclara quil ne voulait plus de cet enfant, quà cinquante ans il ne souhaitait pas redevenir « le jeune papa » qui ferait rire les gens, et quon ne devait pas lui imposer ce fardeau.
« Je veux une vieillesse paisible. Et puis, astu pensé à comment nous allons vivre? Tu comprends que tu mets la famille à la rue? Je ne gagne pas assez pour subvenir à tous vos besoins. Courir après des petits boulots nest plus mon âge », poursuivitil.
Léon mit Océane devant un choix : si elle gardait lenfant, il la quitterait sans hésiter, puisquils occupaient son appartement.
Océane fut anéantie. Après tant dannées à ses côtés, entendre cela fut un choc. Elle avait déjà remarqué quil naimait pas les enfants, mais jamais elle naurait imaginé une telle réaction à la naissance du sien. Ce fut pour elle une surprise totale et léchec complet de la vie de couple.
Elle tenta encore un temps de pénétrer son esprit, sans succès. Puis les remarques incessantes sur sa « bêtise de vieille » et son sarcasme face à son malaise la poussèrent à bout : « Cest ce que tu mérites, cest de ta faute! »
Sa mère vivait seule, et Océane emménagea chez elle. Léon disparut de sa vie comme sil navait jamais existé, ne téléphonant plus, ne se présentant plus. À la veille de la naissance, elle reçut une convocation au tribunal : son mari avait demandé le divorce. Laudience fut ajournée, mais la procédure de séparation lattendait bientôt.
Océane ne regrettait pas davoir désobéi à son mari et davoir donné naissance à son fils. Il voulait une vieillesse tranquille, quil lobtienne ; elle, encore jeune, pouvait élever son garçon.
Voilà une histoire où lenfant est devenu la pomme de la discorde. On dit souvent que les enfants renforcent le couple, mais il arrive que ce soit tout le contraire.







