BARBE ARGENTÉE, ÂME DORÉE
« Tu nas cessé de me mentir ! Jarrête immédiatement cette correspondance. Je suis profondément déçu par la gent féminine. Comment as-tu pu faire semblant, me raconter des sornettes tout ce temps ? Javais lintention de tépouser, et te voilà qui balances tout par-dessus bord. On ne construit pas une vie à deux sur le mensonge et la méfiance. Adieu. Ne mécris plus. Je nenverrai plus de réponse. Ton ex-gentleman. »
Voilà le courriel que jai reçu dun certain anglais. Cela faisait presque un an que je correspondais avec Edouard tout allait bon train vers une rencontre sur son territoire à Sheffield. Mais hélas
Rien ne sest passé comme prévu.
À lépoque, javais 49 ans. Divorcée depuis longtemps, des enfants, même des petits-enfants. Au seuil de la cinquantaine, une envie tenace de me sentir femme, juste encore une fois avant que les années ne galope trop vite. Mes enfants étaient pris par leurs propres vies, moi je refusais de moisir entre quatre murs à ressasser mes souvenirs glorieux. Tant quà faire, je préférais encore tricoter un pull entier par semaine, voire broder lintégrale de la Joconde sur un drap ! Mes amies ? Toutes rangées, accrochées à leur foyer, à leurs cocottes. Quant aux collègues, après examen poussé de tous les « candidats » potentiels du bureau, verdict : aucun de valable.
Sur les recommandations de mon amie Mireille, je me suis donc lancée sur un site de rencontres. Après tout On ne perd rien à tenter !
Jai rempli un long questionnaire, me suis joliment mise en valeur, photo avantageuse à lappui. Puis je me suis installée en maîtresse des lieux, lattente du miracle au bout de lécran. Hors de question denvoyer des messages à tout-va, question de principe.
Au bout de deux semaines, grande surprise : jai reçu un unique e-mail. Mon cœur battait la chamade alors que jouvrais la missive, assise sur mon canapé à Tours.
Voyons voir anglais, 59 ans, chef dentreprise, divorcé, deux grands fils. Sur la photo, lallure dandy, bien mis, posé devant une superbe maison de trois étages. Il me propose de faire connaissance. Et qui sait, peut-être le mariage à lhorizon !
En voilà du bonheur, tout droit sorti dun roman à leau de rose. Il ne restait quà lui envoyer la bonne réponse, en articulant les mots avec doigté Jétais tentée de lui écrire que jétais prête à débarquer dare-dare chez lui, dire « oui » à langlaise ou du moins, comme ça se fait chez eux ! Mais jai préféré faire la précieuse, histoire de pimenter la chose.
Jai laissé entendre que javais bien dautres prétendants, que je narrivais plus à suivre la cadence. Vous comprenez, Edouard, pas de jalousie, hein.
Il a répondu avec toute la délicatesse britannique : il comprenait, forcément une femme comme moi avait conquis les cœurs de maints hommes, lui y compris. Vous imaginez, lego ! Ces compliments dEdouard mont fait planer au-dessus du sol.
Notre correspondance est devenue sincère, pleine de confidences. On aurait dit deux âmes jumelles. Dommage quon soit nés à des centaines de kilomètres lun de lautre ! Edouard mappelait sa « Rose Mystérieuse », je le nommais « Mon Gentleman ». Jétais devenue accro à ses tendres lettres, je nimaginais plus ma vie sans ces messages quotidiens. Dans ma tête, nous étions déjà mariés, je vivais dans son immense maison, on papotait tranquillement le matin, café à la main. Cétait le rêve.
À mesure quon se dévoilait lun à lautre, nos liens se resserraient. Par anticipation, jai même annoncé à mes enfants quil allait falloir se faire à lidée de mon départ, quils hériteraient de mon appart, et que, très prochainement, jallais démissionner. Mon fils et ma fille ont tenté de me ramener à la raison avec la délicatesse dun rhinocéros dans un magasin de porcelaine :
Maman, tes sérieuse ? La retraite te pend au nez et toi, tu veux te remarier ? Cest de la folie. Pour qui tu te prends ? Ton prétendu gentleman, dici peu il marchera plus droit, fera danser sa tension, ira faire pipi sept fois par nuit Tu veux vraiment finir femme de ménage et infirmière britannique ? Bientôt, il râlera toute la journée, tu verras Prends ton temps, maman, ne temballe pas avec tes anglais.
Leurs arguments glissaient sur moi comme leau sur les plumes dun canard. Je voulais devenir une lady, un point cest tout ! Pour loccasion, jai renouvelé ma garde-robe, changé de coupe, pris des cours de maintien. Jattendais mon visa avec fébrilité. Puis, patatras : un mail dEdouard, glaçant
« Tu nes pas une Rose Mystérieuse, mais une vulgaire menteuse. Ne me contacte plus, je te prie. »
Je ny comprenais plus rien. Où avais-je bien pu mentir ? Mon esprit semballait dans tous les sens. Malgré tout, jai tenté une lettre de réconciliation à Edouard. Peine perdue : pas de réponse pendant six mois toujours rien.
Finalement, lorsque jétais sur le point de tout abandonner y compris lidée de léguer lappart je reçois un message de « Mon Gentleman » :
Rose Mystérieuse, pardonne-moi ! Jai été hospitalisé longtemps, jai failli y rester. Cétait très grave, imprévisible. Pour ne pas tinquiéter, jai confié à mon fils, Olivier, le soin de suivre nos échanges. Je lui ai demandé dêtre poli. Il ma assuré que tu avais interrompu la correspondance sans prévenir. Pourquoi ?
Je suis guéri, prêt à taccueillir dans ma maison, en tant quépouse.
En lisant son message, les larmes me sont venues. Mais quoi répondre ? Visiblement, cest Olivier qui a court-circuité notre histoire, ne voulant pas voir son père marier une étrangère. Cest donc lui qui a monté toute cette histoire de mensonge
Après réflexion, je nai pas donné suite à Edouard. Au fond, à quoi bon aller à Sheffield pour que le fils me verse du poison dans la soupe ou soufflette à loreille de son père des ragots en béton armé ? Edouard croirait plus vite son rejeton que moi, et je serais bientôt expulsée de son « palais ». Cette mascarade, non merci ! Quils règlent leur querelle entre eux.
Pendant ce temps, mes petits-enfants allaient faire leur rentrée. Il fallait les aider à lire, à compter. Et puis, la maison à la campagne mattendait : plantage de tomates, coupe de lherbe, arrosage des pivoines Après tout, on nest jamais mieux que chez soi, même pour un lièvre.
Un peu de pause sur les amours virtuelles : ça pompe une énergie pas possible. Et la vie, elle, ne sarrête jamais.
Alors, Marcelle, tu tes enfin décidée à passer par ici ? Je tattendais, cela faisait un bail ! Trop occupée ou bien tes partie te remarier ? Mon voisin Jean-Louis me stoppait pour me sonder la pupille avec un sourire en coin.
Salut Jean-Louis ! Figure-toi que tu mas manqué. Et toi ? Toujours célibataire ? Tu maides à couper du bois ? Je tinvite à prendre le thé ce soir, jai un tas de choses sur le feu tu ne peux pas imaginer ! Tellement heureuse de le voir, je laurais volontiers serré dans mes bras.
Tu sais, Marcelle, comment veux-tu me marier si la future épouse se fait la belle pendant un an ? répondit-il dun air espiègle.
Quest-ce que tu veux dire ? Javais parfaitement compris, mais je devais bien faire un peu la coquette.
Veux-tu mépouser, Marcelle ? Ce nest pas la peine de tourner autour du pot On se connaît depuis des lustres Comme on dit, vieux tronc grince, mais tient la route.
Eh bien, mon prétendant a la barbe argentée, mais lâme resplendissante.
Et me voilà, sept ans plus tard, heureuse avec Jean-Louis.







