Qui estelle et que faitelle ici? hurla Capucine, jetant son sac et prête à se jeter à lattaque.
Cest Véronique! répondit Pierre dun ton satisfait.
Quelle horreur! son visage se crispa. Que faitelle dans notre cuisine?
Tu le vois bien! Pierre sentit lodeur qui se répandait comme un parfum dété dans lappartement. Elle frite des boulettes!
Tu as trop mangé de charcuterie? reclama Capucine. Tu as invité une inconnue à préparer des boulettes chez nous?
Exactement! hocha Pierre. Après la charcuterie, javais envie de petites boulettes!
Véronique surgit de la porte du fourneau :
Ah! Me voilà! Le chef que je cherchais! Mon mari ne sait pas faire frire ses boulettes!
Comment ça, «ne pas savoir»? sétonna Capulcine. Je peux très bien!
Je nai même pas remarqué que ton mari avait refusé quand je lui ai proposé de cuisiner! sourit Véronique. Peutêtre que je lui proposerai autre chose? Qui sait!
Je vais te trancher en petits morceaux à mains nues! hurla Capucine.
À voir tes petites mains, je ne crains rien! Manucure parfaite, ongles teints!
Avec de telles mains, tu devrais plutôt twister tes boucles et te faire passer pour une grande dame! On voit tout de suite que tu ne sais rien à lart du foyer!
Oui, je Capucine sétouffa de colère. Juste pour que tu saches
Allez, ma chère dame, prends une de nos boulettes! Mais seulement une, sinon ton tailleur ne rentrera plus! linvita Véronique vers la cuisine.
Tu vas le regretter! dit Capucine en passant devant son mari. Je vais régler ce point, préparetoi!
Et ne brûle pas toutes mes boulettes! cria Pierre en la suivant.
Capucine entra dans la cuisine, le cœur armé de rage, prête à expulser la présumée intruse.
Véronique lattendait, assise à la table, versant du thé dans des tasses.
Un petit remontant? demanda-telle, souriante.
Je ten parle! gronda Capucine entre ses dents.
Comme tu voudras, haussa les épaules Véronique, et je me saurai un bon thé!
Tu ne peux même pas! lâcha Capucine, proférant des injures.
Tu as tiré la langue! sesclaffa Véronique. Tu as poussé ton mari à errer dans les rues à la recherche de quelquun qui lui frirait des boulettes!
On ne peut affamer un mari que sil te promet de perdre du poids pour la SaintValentin! Dans tous les autres cas, il doit être rassasié, propre et aimé!
Euh bégaya Capucine, incertaine.
Heureuse que je laie intercepté! Sinon il aurait continué à errer, avec sa permanente chimique! Elle aurait déjà pu frire des boulettes, préparer le lit et tout le reste!
Et toi? demanda Véronique, sasseyant sur un tabouret.
Questce que ça me ferait? ricana Véronique en sirotant son thé. Jai mon propre mari! Et je me suis dit que je pourrais servir le tien, client fidèle! En plus, je le garde pour toi! On ne sait jamais qui va préparer les boulettes!
Je crois bien que nous nous sommes déjà rencontrés? regarda Capucine, soupçonneuse.
Quelle mémoire! rira Véronique. Je travaille à la charcuterie sous votre immeuble! Vous achetez toujours chez moi, vous et votre mari!
Exactement! séclaira Capucine.
Dans ma poche, cest du pain! répliqua Véronique. Tu as vraiment mis ton mari à la porte dune inconnue pour des boulettes? Cest normal?
***
À lorigine, Pierre et Capucine formaient une famille traditionnelle. Pierre travaillait, assurant le foyer, pendant que Capucine était en congé maternité.
Elle eut la chance de passer huit années à se consacrer à ses trois enfants, comme un programme parfait.
Pierre était fier de cette belle, grande famille.
Il était enfant unique et se souvenait bien des moments où ses parents étaient absents au travail.
Il rêvait alors :
Si seulement javais un frère! Ou une sœur! On jouerait ensemble!
Dans son ménage, Pierre fit tout pour éviter que ses enfants ne connaissent les mêmes ennuis.
Premièrement, ils étaient trois, et deuxième, Capucine était femme au foyer, toujours à la maison.
Beaucoup se demandaient comment Pierre pouvait subvenir aux besoins dune si grande tribu. Il était professeur duniversité, un métier où les salaires restent modestes.
Son secret nétait pas dans des combines obscures mais dans la simple chance.
Pour ses dixhuit ans, ses parents lui offrirent un petit domaine. Personne ne sut vraiment à quoi il servirait, mais le cadeau fut fait.
Pierre, étudiant, voulait rester à luniversité. Le domaine ne lintéressait pas du tout.
Deux ans avant ses vingt ans, il le laissa inoccupé puis décida de sen séparer.
Il le vendit à bon prix, argent quil remit à un ami, Armand, pour lancer son entreprise.
Armand ne gaspilla pas largent ; au contraire, il fit grandir son commerce, et Pierre devint cofondateur sans jamais toucher au management :
Armand, occupetoi de ça, et envoiemoi ta part des bénéfices!
Les revenus modestes saccroissèrent avec le temps, et largent débordait, allant même dans un compte dépargne.
Pour quoi que ce soit de gros ou de cher, disait Pierre en souriant. Les enfants pourront en profiter plus tard! Ce sera pour leurs études, leurs appartements, leurs voitures, leurs mariages!
Ainsi la famille vivait confortablement et en harmonie.
Pierre faisait de la recherche, enseignait, et était comblé. Capucine soccupait du foyer, des enfants et de son époux.
Leurs loisirs étaient partagés, les moyens financiers permettaient des vacances luxueuses.
Tout allait bien jusquau jour où leur plus jeune fils eut dix ans.
Pierre ne changea rien, mais Capucine se sentit moralement vidée. Les enfants ne dépendaient plus delle ; le vide était immense.
Pierre, je deviens folle, je nen peux plus! déclara un soir. Je taime, jaime notre famille, mais je me sens dissoute!
Il ny avait plus de Capucine «épouse», ni «mère», ni «femme au foyer». Elle craignait de tout quitter.
Cest une déclaration sérieuse, répondit Pierre. Que proposestu?
Elle, dans un souffle, proposa :
Je veux créer une entreprise! Nous avons des économies qui rapportent un petit pourcentage. Si jen prends une part, je pourrai soit la multiplier, soit tout perdre sans que ce soit la fin du monde pour nous.
Pierre réfléchit :
Ma chérie, lui souritil. Si je réussis, je serai non seulement épouse et mère, mais femme daffaires! Et si ça échoue, jaurai au moins essayé!
Alors fais comme tu lestimes, acquiesça Pierre.
Il ne pouvait pas refuser. Aucun autre choix ne soffrait à eux.
Capucine se lança corps et âme, oubliant presque sa famille. Ce nest que lorsquune urgence pressante lappela quelle se souvint de ses rôles de femme, de mère, de maîtresse de maison.
Pierre, malgré son statut de professeur, nétait pas un invalide domestique. Il savait nettoyer, cuisiner, surveiller les enfants, mais toujours avec le «jesuisunhomme» comme guide.
Le nettoyage était parfois négligé: la poussière invisible restait, les ordures parfois balayées sous le tapis. «Loin des yeux, loin du cœur!»
Les enfants, déjà autonomes, demandaient seulement de laide pour les devoirs et un peu dargent de poche.
En cuisine, Pierre nétait pas un chef. Il savait préparer des plats simples, surtout des produits industriels: boulettes surgelées, nuggets. Cétait la vie.
Mon âme réclame autre chose! expliquail à la vendeuse du supermarché. Je veux du faitmaison, pas ce que je fabrique moimême!
Questce que votre femme ne peut vous préparer? demanda la vendeuse.
Elle le peut, quand elle est à la maison! Mais chez moi, elle nest jamais là! Entre affaires et tout soupira Pierre. Je prendrais de la viande hachée pour mes boulettes, mais je ne sais même pas les cuire! Pourquoi acheter si elles finiront au congélateur?
Monsieur, laissezmoi vous faire une petite démonstration! sinterpela une cliente. Je cuisine merveilleusement bien!
Je sais comment vous cuisinez! répondit la vendeuse. Vous venez depuis cinq ans, mais vous nachetez que des raviolis! Vous ne savez même pas comment choisir les boulettes!
La cliente, vexée, repartit, et la vendeuse dit à Pierre :
Vous tenez jusquà sept heures ce soir? Je finis à sept. Je peux passer et vous frire des boulettes! Mon mari est en voyage, il ny a rien à faire à la maison! Alors, je vous nourrirai!
Pierre, déjà impatient de goûter à de vraies boulettes, accepta. Il aida même Véronique à faire le compte de la caisse vers sept heures, puis ils achetèrent pain, lait, oignons dans le magasin voisin. Et le feu salluma! Véronique frite les boulettes pour Pierre, attendant que la vraie maîtresse revienne! Elle avait tant à dire!
Sois plus prudente avec ton affaire, conseilla Véronique en rangeant la cuisine. La réussite, cest la réussite, mais ton mari a failli être emporté par la tempête! Tu las arrêté à temps, ne le laisse pas repartir sans boulettes!
Je ne suis pas fâchée, répondit Capucine.
Questce que ma colère? ricana Véronique. Aujourdhui il sest laissé tenter par les boulettes, demain ce seront des pâtisseries, puis un bon bouillon! Tu seras toute réalisée, mais sans mari! Et il est bon, ne le perds pas!
Merci, murmura Capucine.
Capucine ne devint pas une magnat du business, mais elle ne finit pas en faillite non plus. Elle réalisa un profit modeste, assez pour dire merci.
Si elle avait continué à sacrifier sa famille, les sommets auraient pu lattendre, mais la leçon de Véronique lobligea à revoir ses priorités.
En cas de survie, il aurait fallu tout quitter, mais huit heures de travail et deux jours de repos suffisent à Capucine pour se sentir utile.
Et plus jamais son mari ne se baladait chez dautres femmes à la recherche de boulettes!







