Le cousin de mon mari est arrivé, flottant dans mon rêve comme une silhouette floue, descendant peut-être de la gare Montparnasse ou d’une autre réalité incertaine de Paris.
Peut-être que je suis trop ancrée dans mes traditions, ou alors les saisons ont changé pendant la nuit sans que je m’en rende compte. Mais je n’arrive pas à croire que les choses se passent autrement.
Ma mère ne ma jamais dit explicitement : « Quand tu rends visite à la famille, apporte toujours un cadeau, Camille. » Pourtant, cela mhabite, aussi naturellement que deux et deux font quatre. Doù cela vient-il ? Peut-être des romans feuilletés, ou des comédies que j’ai aperçues derrière un rideau de velours rouge. Je n’en sais rien.
C’était un samedi plié sur lui-même, confus comme un tableau de Chagall. Le cousin de mon mari, Paul-Émile, est venu nous voir à cause de lenterrement dun oncle lointain, pas du tout de notre côté à nous, mais dune branche de larbre quon ne regarde jamais.
Prévenus à lavance, nous avions acquiescé, ouvrant notre appartement haussmannien comme un coquillage sous la lune, lui accordant un toit pour la nuit, lui, sa femme Brigitte, leur grand garçon Armand, et sa belle-fille Aline. Je me suis affairée, une danseuse dans la cuisine : jai mijoté un plat de viande, préparé un dauphinois, tranché des salades colorées comme des vitraux. Nous avons porté un toast étrange, aux retrouvailles flottantes, le Bordeaux glissant dans les verres, les rires se mêlant à la tapisserie.
Chacun a glissé dans un lit moelleux, et au matin, je leur ai servi un petit-déjeuner : tartines, confitures de cassis, thé brûlant et café noir. On aurait dit un tableau de Monet, mais un peu effrité sur les bords.
Ils sont partis, leur silhouette se dispersant dans la brume vers le cimetière. Quand ils sont revenus, le silence a flotté un moment, puis ils sont repartis vers leur propre néant.
Tout semblait parfaitement normal, si ce nest que rien navait été apporté. Pas une bouteille de Bourgogne, pas de fromages de chèvre, pas le moindre ballotin de chocolat pour la vieille Yvettela belle-mère de mon mari, aujourdhui toute ridée et pleine dattentes muettes. Elle guettait derrière la fenêtre, le regard inquiet, toute la journée du samedi, espérant secrètement une attention. Jai vu ses mains trembler, une larme invisible roulant sur sa joue comme une perle dambre. Elle na rien dit ; les souvenirs dansaient dans sa tête.
Pourtant, si cela avait été moi, ces gestes me seraient venus aussi vite que le vent sur les quais de la Seine. Jaurais apporté quelques bonnes bouteilles dArmagnac, pas une, ni deux mais pourquoi compter ? Jaurais choisi des douceurs pour les anciens, des friandises pour les jeunes, une babiole de Montmartre, quelque chose à poser sur la cheminée. Jaurais réfléchi à chacun, les cadeaux flottant dans un panier dosier comme des œufs dor.
Jaurais même transporté ma propre parure de draps, pour ne pas déranger leurs nuits fragiles.
Ils ne sont pourtant pas dans le besoinsinon, comment leur en vouloir ? Mais Paul-Émile nest jamais venu avec quoi que ce soit, pas même un brin de lavande du Midi. Une autre fois, missionné ici pour un séminaire, il a dormi chez nous, arrivant un dimanche soir fatigué, repartant le lundi matin, toujours les poches vides de dons.
Il ma parlé sans fin, la voix tournant comme un moulin à vent, de ses exploits de pêche ; les brochets, les carpes argentées arrachées au sommeil du fleuve. Et jaurais tant aimé quil me rapporte, juste une fois, une de ses pêches merveilleuses.
Je ne regrette jamais ce que je sers à tableles plats, le vin, les souriresquand jouvre la porte à des invités. Mais dans ce rêve un peu incongru, je sens linconfort, une sensation de mêtre changée en objet, comme si on avait tiré sur mes fils sans me regarder.
Et au fond, cette histoire recommence chaque foisAlors, en rangeant les tasses empilées et les miettes effacées du plan de travail, jai compris soudain : ce nétait pas tant le manque dun cadeau que labsence du geste qui matteignait, ce mouvement invisible dattention qui donne du poids à la visite. Paul-Émile ne le savait pas, ou faisait autrement ; et peut-être que cette différence entre lui et moi traçait la vraie frontière entre nos mondes.
Yvette, à la fenêtre, avait tourné la tête vers moi. Nos regards se sont croisés, une lueur amusée brillant dans ses yeux ridés, comme si elle venait dattraper le fil secret de mes pensées. Alors, dans un demi-sourire, elle ma murmuré, juste assez fort pour moi :
« Parfois, il faut se contenter de ce quon donne, et pas de ce quon reçoit. »
Et, à cet instant, jai vu que sous la nappe un peu fripée, les miettes laissées, les mots échangés et les silences, il restait quelque chose de solide, dinvisible, que Paul-Émile, lui aussi, apportait malgré toutsa simple présence, sa maladresse un peu lunaire, comme une chanson ancienne dont on aurait oublié les paroles mais pas la mélodie.
Jai souri à la vieille Yvette. Jai refermé doucement la porte sur le parfum du café, sur les souvenirs tournoyants, sur le rêve. Et peut-être que cétait cela, le vrai cadeau : ouvrir la maison, partager la lumière, et se laisser traverser par les autres, quils viennent les mains vides ou les bras chargés.







