Il était une fois deux vieilles dames dans une petite chaumière…

Cher journal,

Aujourdhui je me suis assis sur le vieux tabouret de la cuisine de la ferme de SaintJean pour reprendre le fil de mes souvenirs. Il y a quinze ans, deux vieilles dames, MarieLouise, 80 ans, et Catherine, 84 ans, décidaient de vivre sous le même toit. Elles ne sont jamais liées par le sang, mais leurs foyers autrefois séparés se sont unis lorsquun violent orage a fait seffondrer la grange de MarieLouise, transformée en bois de chauffage. Catherine, dont la maisonnette était plus solide, les a accueillies. Depuis, elles partagent le chauffage, la soupe, les paroles qui se glissent dans la grisaille de lhiver.

Leur quotidien est fait de petites économies. Le chauffage au bois consomme deux fois moins, les factures délectricité ont baissé, et il y a toujours quelquun à qui dire bonjour, même si les silences sallongent. Elles redoutaient la solitude qui, autrefois, leur faisait entendre le tintement dune cloche imaginaire dans la tête. Aujourdhui, elles se racontent les histoires du village, se souviennent du parfum du blé coupé à la faux.

Chaque semaine, mon petit frère Sébastien, trentecinq ans, débarque à moto depuis la ville de Tours. Il arrive avec un sac de pain de campagne, une brioche ronde, du thé, du sucre, et parfois un petit sac de pommes de terre à cuire sur le réchaud à kérosène. En nous voyant pleurer à son arrivée, il plaisante : « Si vous me versez encore des larmes, jarrête les visites. » Nous rions, il charge les provisions, puise de leau au puits, empile les bûches pour que les vieilles dames naient plus quà allumer une allumette. Avant de repartir il crie : « Que voulezvous que japporte la semaine prochaine? Ditesmoi, et je reviendrai! » puis il sélance, les roues crissant sur le gravier, le moteur hurlant comme un cri denfant.

Le soir, dans le silence des nuits dété, elles restent éveillées. « Tu ne dors pas, Catherine? » demande lune. « Non, je nai pas fermé lœil depuis le crépuscule. » « Moi non plus à quoi pensestu? » « À tout, à rien, à la lumière qui nous attend au bout du chemin. » Elles parlent du « grand ciel » où personne ne sait vraiment ce qui se trouve. Leurs esprits, affûtés par les années, restent vifs, voire plus clairs que jamais, même si les souvenirs seffacent parfois comme la brume du matin.

Un soir, MarieLouise se lève et se dirige vers la porte. « Tu vas où? » lance Catherine. « Chez moi. » « Mais ta maison est ici! » « Non, je rentre chez moi » murmure MarieLouise, se heurtant à la porte, puis revient, se déshabille et sallonge à nouveau. Catherine ne commente rien, sentant que lesprit de son amie vacille un instant, comme une petite fissure dans le verre.

Malgré la fatigue, elles refusent de sombrer dans la morosité. Catherine, toujours la plus pétillante, déclame : « Écoute mon cœur un peu fou: le monde nest pas dépourvu de bonnes personnes. Sébastien vient, il nous apporte de la nourriture, nous avons du bois, nous vivons dans notre maison, baignée de chaleur. Nous touchons notre pension. Que voulonsnous de plus? » MarieLouise répond : « Moi, je nai plus que toi, mon petitgendre, et les mains qui fléchissent. Si je ne peux plus marcher, la maison de charité mattendra. » Sébastien, en les réconfortant, assure quil ne les abandonnera jamais, même sil doit les emmener dans une maison de retraite ; il sait que lentraide existe aussi làbas.

Leurs enfants, jadis émigrés vers les champs de la guerre, ne reviennent plus. MarieLouise a perdu son mari, qui sest affaibli lors dune journée de fauchage, et ses quatre fils sont morts les uns après les autres, emportés par la grippe, les accidents et la maladie. Chaque perte la fait choir, mais elle sest toujours relevée, comme si elle était faite dun métal indestructible. Aujourdhui, à soixantecinq ans, elle garde une amertume qui ne se transforme jamais en haine, seulement en un doux chagrin qui laccompagne.

Catherine a perdu son époux et un fils, tandis quun autre est revenu, invalide, vivant dans une coopérative à Angers, marié mais décédé à trentesept ans. Sa bellefille sest remariée, et Sébastien a pris la place du petitfils, veillant sur elle comme un fils. Elle remercie le destin que son sang na pas été arraché à la racine comme celui de MarieLouise ; elle a encore un petitenfant qui laide et dont les enfants grandissent.

« Et questce qui nous manque? » demande Sébastien à Catherine. « Un morceau de pain, une tasse de thé, cest suffisant pour être rassasiées toute la journée. » « Rien dautre, sauf le souhait que Dieu nous laisse partir quand il le veut, » répond MarieLouise. « Le temps viendra, nous partirons, » conclut Catherine.

Avec le retour du printemps, elles revêtent leurs manteaux dhiver, sortent sur la petite terrasse, sétirent au soleil, respirent lodeur de la terre mouillée. Le printemps, qui autrefois annonçait la joie de lenfance, devient pour elles le rappel de la décrépitude. Elles restent assises, les mains appuyées sur la même canne, le visage tourné vers le ciel, les yeux clignotant à peine.

Un matin dété, MarieLouise ressent une inquiétude soudaine. Elle sassied sur le banc, se lève, puis peine à franchir chaque marche du porche. Ses mains tremblent comme des ailes doiseau, elle franchit le seuil, sappuie contre le mur, se traîne jusquà la chambre et se laisse tomber, haletante, sur le lit. Un faible gémissement séchappe delle.

Catherine, attentive, comprend immédiatement que quelque chose ne va pas. Elle entre, voit le visage de MarieLouise pâle, son regard vide. Elle sassied à son chevet, lobserve, attend que le souffle se calme. La vieille dame tente de se redresser, mais retombe, se tourne sur le côté, les lèvres tremblantes. Catherine tente de laider, mais réalise quelle est impuissante. Elle reste à côté, veillant sur son amie jusquà tard dans la nuit.

Le soir, le souffle de MarieLouise sarrête. Son cœur, qui avait battu trois ou quatre fois avant de séteindre, ne lève plus la main. Catherine, le cœur brisé, crie dans la petite maison : «Pourquoi?! Qui ma laissée?» Elle hurle à la nuit, se rappelant leurs souvenirs, leurs rires, leurs pleurs.

Le jour suivant, le moteur de Sébastien gronde à la porte. Il descend les escaliers, les jambes semblant retrouver la vigueur de la jeunesse. «Les anges tont amenée ici, Sébastien,» dit Catherine, les yeux embués de larmes. «MarieLouise est partie.» Le visage de Sébastien pâlit. «Comment vaisje vivre seule?» sanglote Catherine. Il la serre : «Je ne tabandonnerai pas. En hiver, tu viendras chez moi.» Elle répond : «Si Dieu veut, il me fera mourir cet été.» Il se fâche : «Encore ces paroles!» Elle réplique : «Tu sais que je suis ta mère?»

Pendant deux jours, ils soccupent des corvées, Catherine se démenage comme une jeune femme, allume le feu, prépare le repas, comme si une énergie nouvelle lavait traversée. Peutêtre lesprit de MarieLouise la habitée.

Les années qui les ont unies les ont rendues plus proches que des sœurs. Elles ont partagé chaque moment, chaque perte, chaque rire. Elles comprennent quelles vivent parce quelles sont ensemble, et la peur de la solitude les pousse à se soutenir. Catherine se plaint parfois à MarieLouise : «Bien joué, tu es partie!» et elle répond : «Et moi, questce que jai?»

Sébastien, fidèle, continue à rendre visite chaque jour, parfois même à passer la nuit, apportant brioche et tranches de pain sec que Catherine trempe dans le thé. Mais même ces douceurs ne comblent pas le vide.

Un aprèsmidi dété, alors que Catherine range la vieille maison, elle entend la voix de MarieLouise résonner dans les murs : «Eh, vieille!Ne reste pas là!» Elle ouvre la porte du vestibule, rien. Elle parcourt la cour, agite une branche, mais aucune trace. Peutêtre estce lécho de la mémoire qui se joue delle.

Le temps passe, et le corps de Catherine saffaiblit. Elle sallonge, sent la vie séteindre, sans douleur, seulement une douce résignation. Dans son dernier souffle, les souvenirs affluent : petite fille sur le pré, mari en chemise blanche, enfants qui couraient, les sons du moulin, le parfum du foin et de lhuile de lin. Le monde défile comme une danse, puis sarrête.

Quand Sébastien arrive, il trouve son grandpère inanimé, la tête posée sur le sac de vêtements, et il se met à hurler, le cri déchirant le calme du village.

Je mets un point final à ce récit, non pas parce que tout est fini, mais parce que jai compris une vérité qui me suivra toute ma vie. La solidarité, même la plus humble, vaut plus que lor; les liens que lon tisse, même entre étrangers, sont le vrai trésor qui éclaire nos jours sombres. Aujourdhui, jai appris que lamour na pas dâge, que le devoir daider ne séteint jamais, et que la mémoire des êtres chers perdure tant que lon garde leur flamme vivante dans nos cœurs.

Fin de lentrée, et leçon que je porte désormais en moi.

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