Cher journal,
Je ne taime plus, Sonia, déclarai fermement Léon. Jai longuement pesé le pour et le contre, et jai compris que je néprouve plus rien.
Je parlai à Sonia dans la cuisine, assis à la table. Elle se tenait près de la fenêtre, le regard perdu dans la grisaille.
Je le sais depuis longtemps, Léon, répondit-elle, puis poussa un soupir mélancolique.
Déjà? métonnai-je. Même ainsi ?
Tu es surpris? ouvrit-elle la fenêtre, inspira lair frais, esquissa un sourire, puis la referma.
Non, mais je pensais que tu lignores, ricanais-je, amer. Dans ce cas, Sonia, tout devient plus simple. Nous devons nous séparer.
Estil certain que cest ce que tu veux vraiment? demandaelle. Pensestu que cest la bonne chose? Après tant dannées, nous sommes mariés et avons une fille.
Je paierai la pension alimentaire, affirmaije. Et jaiderai financièrement, tu nas rien à craindre. De ta part, je ne réclame rien.
En quoi, Léon, je ne te dois rien? ne compritelle pas.
Je ne veux pas me prévaloir de lappartement ni du terrain de Villiers que jai acquis avant notre union, expliquaije en montrant la table vide.
Tu parles de cet appartement et de la maison de campagne? interrogeaelle. Tu ne veux pas les partager ?
Exactement, confirmaije. Je suis au-dessus de cela. Un homme moins généreux aurait tout pillé, Sonia.
Tout pillé? sétonnat-elle.
Tout pillé, Sonia, insistaje. Je vous laisserais, toi et ta fille, rien. Mais je ne le ferai pas. Tout vous appartient. Prenezle. Je nai besoin de rien. Voilà mon caractère, mon âme cristalline.
Merci, Léon, ditelle. Tu es un vrai homme, contrairement à dautres.
Dautres? me demandaije, les yeux fixés sur le réfrigérateur.
Ceux dont le cœur nest pas aussi pur que le tien, précisaelle.
Ah, ceuxlà, comprisje, en regardant lévier débordant de vaisselle sale, oui. Il y a encore beaucoup dhommes qui, pour le dire poliment, disgracient ce noble titre. Tu ne croiras pas, mais il y en a qui surprennent! Comment la Terre faitelle porter de tels spécimens?
Sonia sourit en continuant de regarder la pluie qui venait de commencer.
« Jaime quand il pleut, que la maison reste calme, chaleureuse, paisible », pensatelle.
La Terre, Léon, porte tout le monde. Les hommes ils sont divers, ajoutaelle.
Tu as raison, Sonia, ils sont vraiment divers, répliquaije, toujours rivé à la table. Laissemoi te raconter une anecdote. Dans notre société, il y a un collègue je te dirai, il est du genre… Imagine, quand il quittait sa femme…
Une autre fois, Léon, racontelamoi, interrompitelle, je nai pas le temps maintenant. Astu encore quelque chose à dire sur nous? Ou cest fini ?
Oui, oui, bien sûr, répondisje. Il reste encore un point crucial.
Je técoute, continua Sonia, les yeux toujours fixés sur la fenêtre.
Sonia, disje en me penchant sur la table, je pars, je te laisse tout à toi et à notre fille, mais jai une requête.
Une requête?
Pourraistu me prêter cinq cents mille euros? lassurance dans ma voix était frappante. Je les rendrai, parole dhonneur.
Cinq cents mille? sétonnat-elle. Êtesvous sûr que cela vous suffira ?
Certain, ma chère Sonia, affirmaije. Jai tout calculé.
Tu as calculé? ricanatelle. Même comme ça!
Tu te moques, Sonia, mais ce nest pas tant que ça, pour les huit années de mariage. Et je nai aucune réclamation envers toi.
Non, répliquaelle. Cest trop, je ne te donnerai pas cinq cents mille.
Comment ne pas les donner? ne comprisje pas. Cinq cents mille, tu ne les donneras pas ?
Cinq cents mille je ne les donnerai pas.
Pensant, je me disais : «Étrange, comment ça se fait? Je ne mattendais pas à cette tournure. Nadège était convaincue que cinq cents mille nétaient pas si graves, vu que je renonce à tout.»
Combien alors? demandaije, le regard triste fixé sur le vieux frigo crasseux.
Aucun, répliquatelle, puis sassit à la table.
« Voilà la nouvelle! pensaisje. Aucun, rien du tout. Que faire maintenant?»
Trois cents mille, Sonia ?
Aucun sou.
Comment? métonnaije. Tu refuses tout, cest tout ?
Exactement, je refuse tout, confirmatelle.
Je pensais que ce nétait pas la somme qui posait problème Mais si tu insistes même trois cents mille, cest trop, alors cinquante mille?
Tu mépuises, Léon, lançatelle.
Bien, disje après un silence. Si tu poses la question ainsi je défendrai mes droits ailleurs.
Défendstoi, ditelle. Les droits adorent être défendus, surtout ailleurs.
Qui dépose le divorce, toi ou moi? demandaije dun ton sévère.
Quel divorce, Léon, revienstoi à la raison, réponditelle, on nous a déjà séparés.
Séparés? sécriaije. Pourquoi je ne le sais pas ?
Léon, il y a trois ans, tu as quitté la maison et tu nas appelé que trois fois depuis. La première fois pour me rassurer, la deuxième pour dire que tu réglais de graves problèmes, la troisième pour mannoncer que tu ne maimais plus et demander cinq cents mille.
Javais besoin de temps pour réfléchir, Sonia, expliquaije. Jessayais de sauver la famille. Mais comment testu séparée sans ma présence? Je ne comprends pas.
Ils tont envoyé des convocations, Léon, à ton domicile et à ton adresse de résidence, mais tu nes jamais venu.
Je ny suis jamais allé, avouaije. Je pensais que mon absence empêcherait le divorce. Alors le divorce a eu lieu ?
Oui, Léon, le divorce.
Comment estce possible? mécriaije. Priver quelquun de sa femme et de son enfant sans sa présence!
Si tu ne voulais pas être là, alors qui blâmer? rétorquatelle. Toi-même.
Mais je naime pas les procès, tu le sais, protestaije. Tous ces drames, ces querelles, surtout devant des étrangers. Non, Sonia, non, jamais.
Elle a compris et nous a séparés.
Qui? insistaije.
Le juge, bien sûr, Léon, le juge.
Ah, oui, le juge, jai compris, répondisje. Estce quil a bien compris que nous ne sommes plus mari et femme ?
Oui, jai compris, soufflaije lourdement. Alors cest fini.
Fin.
Alors tout est fini, concluje. Le passé appartient au passé, comme on dit. Mais que sestil passé exactement au tribunal ?
Tout sest bien passé, réponditelle. Aucun étranger, seulement les nôtres.
Les nôtres, cest bien, rétorquaije. Tu sais que je naime pas que les autres sachent nos problèmes. Si ce ne sont que les nôtres, tant mieux. Et le juge? Strict?
Pas du tout, elle était très calme. Elle se rappelait souvent de moi.
Vraiment? demandaije.
Oui.
Que disaitelle ?
Elle sinterrogeait où jétais.
Et toi?
Je ne savais pas.
Et elle?
Elle ne sénervait pas, elle ne sinquiétait pas. Tu peux vraiment ténerver contre moi?
Non, je ne peux pas, admisje. Et quatelle dit ?
Rien, elle a dit que lon pouvait se passer de moi. Et pourquoi ces cinq cents mille?
Je voulais rénover mon appartement, expliquaije. Jai pensé que, avec Nathalie, tout allait bien, que nous nous aimions. Je tai parlé de Nathalie?
Non.
Elle est une femme merveilleuse, récemment divorcée. Nous nous sommes rencontrés il y a trois ans. Elle a eu une petite fille lan dernier. Jai pensé rénover pour offrir un cadre décent à lenfant.
Donc tu as deux filles, Sonia ?
Deux ? ne comprisje pas. Ah, oui, deux filles. Lappartement est ancien, il faut tout changer : le câblage, le chauffage, trois pièces et la cuisine. Tu sais comme sont ces HLM des années soixantedix.
Je sais.
Nathalie ma conseillé de demander à ta sœur de financer les travaux, sinon nous prendrons plus.
Elle voulait me faire peur?
Un peu, mais Nathalie est une bonne femme. La situation est simplement difficile, nous navons plus où puiser largent.
Ne te précipite pas dans les travaux, Léon, me conseillatelle.
Pourquoi pas? rétorquaije.
Parce que lappartement de trois pièces sur la rue de lEngel a été acheté pendant le mariage. La moitié mappartient, selon le jugement.
Tu ne peux pas me le retenir, rétorquaije. Après avoir dit que je vous laisse tout Sonia, cest inacceptable. Je viens à toi avec le cœur pur, et tu me réponds ainsi ?
Je peux racheter ta part, je peux te vendre la mienne, ou te proposer un studio au premier étage dun immeuble rénové sur lavenue du Général, proposatelle. À toi de choisir.
Cest tout ce que tu peux offrir? mécriaije. Nous avons un enfant, astu pensé à lui? Sonia, je ne savais pas que tu étais si
Si tu continues ainsi, je vends ma part au premier venu, répliquatelle. Tu te retrouveras dans un logement modeste avec Nathalie et lenfant.
Je regardai la pile de vaisselle sale, le frigo délabré, le plafond criblé de fissures, le sol taché, les fenêtres dépoque soviétique, le téléviseur cassé, la salle de bain et les toilettes en ruine. Une vague de larmes monta.
Jaccepte, murmuraije.
Cette douloureuse expérience ma appris que lhonnêteté et le respect valent plus que nimporte quelle somme dargent.







