Je n’ai jamais pris ce qui appartient aux autres : L’histoire poignante de Martine et Nastasia, deux anciennes camarades de classe qu’opposent la misère et l’opulence, la rivalité et l’envie, dont les destinées se croisent à nouveau des années plus tard dans un cabinet d’addictologie, sur fond de drames familiaux, de blessures secrètes et de renaissance, dans la France d’aujourd’hui.

JE NAI JAMAIS PRIS CE QUI N’ÉTAIT PAS À MOI

Déjà au lycée à Lyon, Camille méprisait autant quelle enviait Louise. Elle la méprisait parce que les parents de Louise étaient tristement portés sur la bouteille. Sans emploi stable, ils vivaient de petits boulots, toujours à compter les centimes pour finir les fins de mois. Ainsi, Louise arrivait en classe souvent affamée, vêtue de vêtements usés, le regard éteint. Son père, ivre, levait la main sur elle à la moindre occasion : parce quil navait pas assez bu, ou parce quil en avait trop bu. Sa mère, terrorisée elle aussi, nosait jamais prendre sa défense. Seule la grand-mère de Louise, rayonnante damour, était son unique rayon de soleil.

Chaque mois, la mamie donnait à Louise une “petite paie” de sa modeste retraite, en récompense pour sa bonne conduite. Louise savait bien quelle pouvait faire une bêtise, sa grand-mère tournerait la tête et tiendrait sa promesse malgré tout. Cinq euros ! Un vrai trésor pour Louise. Ce jour-là, elle courait aussitôt à la boulangerie acheter deux glaces, dont une pour sa grand-mère, un morceau de nougat et quelques bonbons.

À chaque fois, elle voulait faire durer ses friandises tout le mois. Mais, invariablement, au bout de deux jours, tout était fini. Alors sa mamie sortait sa glace du congélateur et disait doucement :
Prends-la, ma chérie, moi jai mal à la gorge aujourdhui.
« Cest tout de même curieux, pensait Louise, la gorge de mamie ne commence jamais à lui faire mal que lorsque les bonbons sont finis »
Et dans le creux de son cœur, Louise sattendait toujours à cette part de tendresse.

La famille de Camille, en revanche, était lexact opposé. Son foyer était prospère ; ses parents gagnaient bien leur vie et prenaient soin delle comme dun trésor. Camille portait toujours les vêtements dernier cri. Parfois, ses amies lui empruntaient une veste ou un foulard comme on emprunte un accessoire de luxe. Rien ne lui était refusé. À table ou à la maison, elle navait jamais manqué de rien.

Mais Camille enviait terriblement, en secret, la beauté surprenante de Louise, sa gentillesse lumineuse et cette façon innée quelle avait dêtre agréable avec tout le monde. Pourtant, Camille sestimait trop fière pour adresser la parole à Louise. Lorsquelles se croisaient, Camille lançait à Louise un regard si glacial que celle-ci en frissonnait comme si un vent dhiver venait de la traverser. Un jour, devant toute la classe, Camille lui lança :
Tes vraiment une pauvre fille !

Louise, en pleurs, courut se réfugier chez sa grand-mère, qui la prit contre elle et lui caressa les cheveux.
Ne pleure pas, ma Louison. Demain, tu diras à celle qui ta insultée : “Tu as raisonje nappartiens à personne dautre quà Dieu.” Et aussitôt, le cœur de Louise fut un peu plus léger.

Camille était belle, elle aussimais sa beauté dégageait une froideur distante.

Dans leur classe, tout le monde adorait Paul. C’était un cancre sympathique, toujours avec une plaisanterie à la bouche. Paul ne sinquiétait jamais pour un zéro ou une remarque dans son carnet. Il respirait la bonne humeur. Les professeurs, qui, tout en noircissant son carnet de punitions et en lexcluant du cours, lui gardaient tout de même une certaine affection.

En terminale, Paul se mit à accompagner Camille de lécole jusquà chez elle, et le matin, il l’attendait devant lécole pour entrer ensemble sous les regards moqueurs des camarades :
Ah, les voilà, les fiancés !

Même les profs savaient que Paul et Camille étaient attirés lun par lautre.

Le dernier jour décole sonna.
Le bal de promo passa.
Chacun prit son envol.

Camille et Paul se marièrent rapidement : la raison se voyait déjà. Sa magnifique robe blanche, si ample soit-elle, ne dissimulait pas tout. Cinq mois plus tard naquit une petite fille, Élodie.

Louise, après le bac, dut commencer à travailler. Sa grand-mère l’avait quittée. Ses parents, toujours prisonniers de leurs démons, attendaient delle un soutien financier. Plusieurs jeunes hommes lui firent la cour, mais jamais elle ne sentit ce grand amour fou. Elle préféra patienter, et puis, elle avait honte de ses parents buveurs.

Les années filèrent. Dix ans déjà.

Devant le service addictologie, à lhôpital Édouard Herriot, attendaient deux couples : Louise et sa mère, Paul et Camille.

Louise reconnut Paul aussitôt. Il était devenu un homme accompli, plein dallure. Mais Camille On ne pouvait la regarder sans avoir le cœur serré : maigre, les mains tremblantes, le regard vide, comme une vieille femme alors quelle navait que vingt-huit ans.

Paul lança un regard gêné à Louise.
Salut, camarade, dit-il, visiblement gêné de croiser une connaissance dans pareille situation.

Bonjour, Paul. Dis-moi, ça va mal chez toi ? demanda doucement Louise, qui avait vite compris.
Depuis longtemps, avoua Paul en baissant les yeux.
Une femme buveuse, cest un vrai désastre ! Je le sais, mon père est mort de ça, et maman ne sen sort pas non plus, soupira Louise, solidaire.

…Après le rendez-vous, ils échangèrent leurs numéros. On nest jamais trop seuls avec ses soucis. Paul commença à rendre visite à Louise. Prétextant qu’elle avait plus dexpérience, il lui demandait conseil.

Louise partageait volontiers ce quelle avait tristement appris : Quelle attitude adopter face à un parent alcoolique, quels traitements tenter, et ce quil ne fallait jamais faire… Elle savait bien que plus dun homme se noyait dans le vin que dans la mer.

Bientôt, Louise apprit que Paul et sa fille Élodie vivaient seuls depuis longtemps ; Camille était retournée chez ses parents. Paul voulait préserver sa fille des dérapages de sa mère.

La goutte deau qui fit déborder le vase fut ce soir où, rentrant du travail, Paul trouva Camille ivre morte sur le sol, tandis que leur petite de trois ans, debout sur le rebord de la fenêtre, menaçait de tomber du cinquième étage ! La vie avec Camille l’avait épuisé. On ne lit pas dans le cœur des gens comme dans un livre… Et Camille, refusant toute aide, proclamait quelle contrôlait la situation, qu’elle pourrait sarrêter n’importe quand. Mais elle senfonçait de plus en plus.

Leur mariage vola en éclats.

Un jour, Paul invita Louise au restaurant. Là, il lui avoua quil laimait secrètement, depuis le lycée, mais quil avait dabord eu peur de se prendre un râteau, puis quensuite la grossesse de Camille avait tout précipité La vie avait filé, les soucis sétaient accumulés Maintenant, il voyait dans leur rencontre à la clinique un signe du destin. Il confia son cœur à Louise, soulagé comme jamais.

Paul demanda la main de Louise. Il avait su toucher son cœur. Elle aussi, au fond, lavait toujours apprécié. Mais voler le mari de Camille Jamais elle ny aurait songé. Pourtant désormais, tout avait changé. Paul était libre, amoureux, et rien ne sopposait à leur bonheur. Enfin, elle avait trouvé une main qui accueillerait son amour.

Leur mariage fut modeste et discret. Louise sinstalla chez Paul. Élodie fut dabord méfiante face à cette nouvelle présence féminine ; elle comprit que lamour de son père serait désormais partagé. Mais Louise fut si tendre, si généreuse, que bientôt, Élodie voulut lappeler « maman ». Deux ans plus tard, une petite sœur, Chloé, agrandit la famille.

Un soir, on sonna à leur porte. Cest Louise qui alla ouvrir. Sur le seuil se tenait Camille. Louise la reconnut seulement à sa voix. Camille sentait lalcool à plein nez ; son apparence hurlait la détresse la boisson était devenue son unique compagne.

Tu mas arraché mon mari, ma fille ! Je tai détestée toute ma vie, cest pas pour rien ! cracha-t-elle.

Louise ne laissa paraître aucun trouble. Droit dans ses bottes, élégante, elle répondit calmement :
Je nai rien volé à personne. Cest toi qui as abandonné ta famille, sans rien comprendre. Jamais je nai dit du mal de toi. À vrai dire, tu me fais vraiment de la peine, Camille

Et Louise referma la porte sans plus démotion, laissant derrière elle lombre dun passé trop lourd.

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Je n’ai jamais pris ce qui appartient aux autres : L’histoire poignante de Martine et Nastasia, deux anciennes camarades de classe qu’opposent la misère et l’opulence, la rivalité et l’envie, dont les destinées se croisent à nouveau des années plus tard dans un cabinet d’addictologie, sur fond de drames familiaux, de blessures secrètes et de renaissance, dans la France d’aujourd’hui.
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