— Après deux jours de fièvre, tu n’as même pas préparé une tasse de thé pour moi ! Tu n’es pas un homme, mais un vrai bon à rien ! Et maintenant, si tu as envie de manger, c’est à toi de cuisiner !

Jai eu de la fièvre pendant deux jours, et tu nas même pas préparé de thé! Tu nes pas un homme, tu nes quune créature inutile! Maintenant, si tu veux manger, cuisinetoi!

Guillaume Guillaume, sil te plaît va à la pharmacie.

La voix était étrangère, sèche, cassée comme des feuilles mortes. Manon reconnaissait à peine le timbre. Il raclait sa gorge desséchée, chaque mot résonnant dans sa tête comme un coup décho brûlant. Elle était allongée, enfoncée dans loreiller imprégné de sueur, le regard fixé sur le plafond qui semblait se baisser lentement, prête à lécraser. Son corps était devenu un feu continu de douleur. Chaque articulation, chaque os était comme un éclat de verre brisé, et le moindre mouvement, même un simple tournement de la tête, déclenchait une nouvelle vague de souffrance. La chaleur nétait pas quune fièvre: cétait une créature vivante logée sous la peau, qui inondait ses muscles de plomb et les faisait fondre de lintérieur.

Depuis le salon, le cliquetis rythmique du clavier et les claquements furieux de la souris étaient entrecoupés de petits cris gutturaux. Cétait le monde de Guillaume. Un univers où il senfonçait tête baissée, casque de gamer sur les oreilles, tel un pilote de chasse en plein vol. Dans la réalité virtuelle, les batailles éclataient, les bases étaient conquises, le sang numérique coulait. Là, il était un commandant, un héros. Ici, dans le petit appartement parisien du 12ᵉ arrondissement, il nétait quune silhouette affaissée dans son fauteuil de jeu.

Guillaume, tu mentends? Je me sens vraiment mal. Jai besoin dun antipyrétique et de quelque chose pour la gorge.

Elle voyait son dos, large, puissant, maintenant crispé par lexcitation du jeu. Il ne se retourna pas. Seulement sa main gauche sinterrompit un instant, levée dans lair comme pour signifier «jai entendu, laissemoi tranquille».

Oui, oui tout de suite

«Tout de suite» ne venait jamais. Le temps se changea en une masse collante, les minutes sallongeaient en heures. La lumière du soleil qui filtrait entre la fenêtre et le cadre devint un crépuscule gris, puis disparut dans les ténèbres. Manon alternait entre un sommeil glissant, peuplé dondes de chaleur et dombres hideuses, et le réveil brutal, où la douleur, la soif et le vacarme de la partie laissaient place à son désir le plus simple: un bouillon de poulet chaud, salé, capable de la réchauffer de lintérieur.

Soudain, le bruit du salon changea. Le carillon du vidéophone, un bref dialogue, le froissement du papier. Puis une odeur envahit lappartement: celle dune pâte épaisse, de fromage fondu et de pepperoni. Une pizza. Guillaume lavait commandée. Cette pensée ne provoqua pas de colère; il navait plus la force de se mettre en colère. Elle déclencha seulement une vague de désespoir sourd. À dix mètres de là, il mangeait, profitait, alors quelle, dans la chambre partagée, se délita dans la fièvre, oubliée comme un objet inutile.

Recouvrant les dernières forces de sa volonté, elle cria de nouveau, la voix à peine un râle.

Guillaume de leau, sil te plaît jai soif.

Cette fois, il réagit. Il retira un casque et tourna la tête. Son visage, éclairé par la lueur bleutée de lécran, était étranger, distant. Ses yeux brillaient dexcitation, une demisourire de victoire figée sur les lèvres. Il la regarda, mais ne la vit pas. Son regard glissa sur elle comme sur un simple objet décoratif.

Jy suis presque. Le match arrive à la fin.

Il remit son casque, le mur sonore le séparant delle pour de bon. Manon ferma les yeux. «Le match» devint le clou final enfoncé dans le couvercle de sa patience. Elle ne supplia plus. Elle resta là, sentant une larme chaude rouler sur sa joue, sévaporer instantanément sur la peau brûlée. Elle nétait pas seulement malade: elle était seule. Absolument, totalement seule, dans ce même appartement avec lhomme qui, autrefois, avait promis dêtre à ses côtés dans la joie comme dans le chagrin. La grippe à quarante degrés nappartenait à aucune de ces catégories.

Le temps disparut. Il se dilua entre des rêves collants, des réveils douloureux. Manon ne savait pas si cela faisait un jour ou une éternité, mais, un instant, elle sentit la flamme intérieure séteindre, remplacée par une froideur épuisante. Son corps, qui nétait plus quun four, devint froid, alien. Les draps étaient humides, le goût de la maladie était amer dans sa bouche.

La soif était totale, un cri de chaque cellule déshydratée. Elle baissa les pieds du lit, la pièce vacilla, se troubla. Manon serra les bords du matelas, attendant le haut-le-cœur. Les bruits du salon nétaient plus partis, ils avaient simplement changé de ton. Ce nétait plus un feu dartifice de tirs, mais le bourdonnement dun chat vocal, les commentaires de Guillaume à des interlocuteurs invisibles. Il vivait. Son monde continuait de tourner.

Atteindre la cuisine devint pour elle lascension de lEverest. Chaque pas résonnait comme un grondement dans ses tempes. Sappuyant sur le mur comme un vieil homme chancelant, elle avançait, vacillante. Lair du couloir était lourd, sentait le vieux fromage et la poussière. En franchissant le seuil de la chambre, la lumière du jour la fit cligner des yeux, puis elle se fixa enfin sur la scène.

Ce nétait pas simplement du désordre: cétait un monument à légoïsme bâti en deux jours denfer. Sur la table basse, une pyramide de trois boîtes de pizza, couvertes de taches grasses figées. À côté, une montagne de canettes dénergie et une bande collante de soda renversé. Lévier était une tour de vaisselle sale, assiettes, casseroles, fourchettes, tout immergé dans une eau trouble qui puait. Des miettes et des emballages jonchaient le sol. Il ne se contentait pas de ne pas nettoyer; il transformait leur chezeux en une baraque poubelle, où la seule lumière venait de lécran de son ordinateur.

Manon le regarda. Guillaume était toujours dos à elle, toujours dans le même fauteuil, toujours avec les mêmes écouteurs. Il ne remarqua pas son arrivée. Il était enfermé dans son monde, où tout était simple et clair, où aucune épouse malade, aucun problème domestique, aucune responsabilité ne pouvait le déranger.

Elle sapprocha du frigo, louvrit et sempara dune bouteille deau minérale. Elle but à grands coups, sentant la vie revenir. Au même instant, le bruit de la porte du frigo souvrit, il se retourna. Il retira ses écouteurs, un air de curiosité paresseuse se peignait sur son visage. Il la scruta pâle, échevelée, en teeshirt usé et un rictus tordu naquit sur ses lèvres.

Ah, tu te réveilles? Jai maintenant faim.

Ces mots tombèrent dans le vide de sa conscience comme une pierre dans un puits profond. Ce nétait pas «Comment te senstu?», ce nétait pas «Tu as besoin de quelque chose?». Cétait un simple «t’éveilles?», comme si elle nétait quun appareil défectueux qui venait enfin de redémarrer, prêt à satisfaire son besoin: «Manger». Linstant même, toute sa faiblesse physique sévapora, remplacée par une vague de colère brûlante et cristalline. Elle le fixa, regarda le tas de déchets autour delle, et, pour la première fois depuis deux jours, se sentit incroyablement puissante.

Lunivers qui vacillait soudain se figea, acquérant une netteté perçante. Sa fatigue disparut, consumée par une flamme blanche de rage. Ce nétait pas une crise, ce nétait pas un caprice féminin. Cétait une explosion, un glissement tectonique que Guillaume, dans son confort pixelisé et fastfood, naurait jamais pu prévoir.

Tu as faim? lança Manon, la voix crachant comme la glace qui se fissure Tu crois vraiment? Je suis là à suer depuis deux jours, je ne peux même pas atteindre les toilettes! Je tai supplié, imploré, comme une mendiant, daller chercher des médicaments! Et toi? Tu finissais ta partie! Jai la bouche collée aux dents, je veux boire, et toi, tu te goinfres de pizza dont lodeur envahit ma chambre! Je suffoque, et tu ne viens même pas.

Elle ne criait pas, elle crachait des mots, chaque syllabe un caillou tranchant quelle lançait dans son calme impassible. Les accusations étaient si précises, si indiscutables, quon ne pouvait répondre par un «cest de ma faute» ou un «exagère».

Guillaume observait la scène, les bras croisés, le visage affichant ce sourire condescendant que Manon détestait tant: celui du parent indulgent qui écoute les babillages incompréhensibles dun enfant. Il attendait que la tempête verbale sépuise, que le silence revienne, afin de remettre ses écouteurs. Pour lui, tout cela nétait que du bruit de fond.

Finalement, Manon se tut, non parce quelle était à court de mots, mais parce quelle comprit labsurdité de la situation. Elle le regarda, son expression se refroidit comme un couteau de chirurgien devant une opération difficile. Puis, dun ton calme, elle lança:

Jai deux jours de fièvre et tu nas même pas fait de thé! Tu nes pas un homme, tu es une créature inutile! Maintenant, si tu veux manger, cuisinetoi!

Elle ouvrit dun geste brusque la porte du frigo. Un nuage de vapeur froide séchappa, lentourant. Guillaume, interloqué, la suivit du regard, se demandant ce quelle faisait, sil allait sen débarrasser ou la boycoter. Mais Manon ne prit pas dassiette. Ses mains se posèrent fermement sur une grande marmite de cinq litres contenant le bouillon de bœuf rougeâtre quelle avait préparé avant de tomber malade. Elle la souleva dun effort, la posa sur le sol. Ensuite, elle attrapa un contenant de riz pilaf doré, parfumé aux épices, puis une boîte de ragoût, des choux braisés, des escalopes de poulet tout ce quelle avait cuisiné pour les jours à venir.

Guillaume resta figé devant cet arsenal de casseroles et de boîtes, lesprit incapable dassembler un scénario logique. Son visage affichait une expression détonnement stupéfait. Il ouvrit la bouche, mais Manon, sans se retourner, saisit la marmite la plus lourde et marcha dun pas sûr vers les toilettes.

Les portes des toilettes souvrirent. Le vieux WC en porcelaine blanche, habituellement banal, devint un autel sacré. Manon, les mains fermes, pencha légèrement la marmite, et le bouillon rubis, chargé de morceaux de viande et de légumes, se précipita dans leau avec un éclat sourd. Lodeur de betterave, dail et de bouillon maison envahit la petite pièce, se mêlant à lacide du chlore.

Guillaume, figé dans lembrasure de la cuisine, ne pouvait plus assimiler ce quil voyait. Cétait audelà de son entendement, absurde, incompréhensible.

Questce que tu fais? Là?

Manon ne répondit pas. Elle regarda le dernier morceau de pomme de terre disparaître dans le tourbillon, pressa le bouton de la chasse, et le vacarme de leau fut son unique réponse, un rugissement final comme un point à la fin dune phrase interminable. Elle posa la marmite vide sur le carrelage et, sans un regard en arrière, revint à la cuisine.

Ce nétait pas une crise passagère; cétait une destruction méthodique, froide.

Tu es folle? cria Guillaume quand elle saisit un récipient de pilaf. Cest de la nourriture! Tu sais combien tout ça coûte?

Ses cris visaient les contenants, la valeur matérielle quil chérissait tant. Il nappelait pas Manon, mais ses possessions, son argent, son travail. Manon, indifférente, continua à déposer chaque plat, le riz doré, le ragoût, les escalopes, dans le lavabo, les laissant tourbillonner avant de les perdre.

La rage de Guillaume monta à son paroxysme. Il se rua dans la cuisine, les bras en lair, le visage empourpré.

Mais pourquoi? Jetter toute cette nourriture! Tu ne vas pas la manger, nestce pas?

Ces mots navaient plus aucun poids pour elle. Ils nétaient que du bruit de fond. Elle avançait, méthodique, chaque plat emporté du salon au lavabo comme une marche qui léloignait de lui, de leur passé commun. Elle ne le regarda pas, ne réagit pas à ses hurlements. Elle accomplissait simplement ce quelle avait décidé.

Lorsque la dernière marmite fut vide, elle revint à la cuisine. Un amas de vaisselle sale dégageait encore lodeur daliments. Guillaume, le souffle court, sappuya contre le mur, le regard brûlant. Il attendait des explications, la suite de la dispute, quoi que ce soit.

Manon balaya du regard le champ de bataille, ouvrit de nouveau le réfrigérateur et, dans le coin, repéra un petit contenant en plastique quelle navait pas touché. À lintérieur, quelques escalopes de poulet et un peu de sarrasin. Son propre repas. Elle saisit le couvercle, prit une fourchette propre et, dun pas assuré, se dirigea vers la chambre.

Et cest tout? râla Guillaume, la voix rauque dans son dos. Tu vas partir? Et moi? Que faire de tout ça?

Elle sarrêta à la porte, ne se retourna pas. Un instant, il crut quelle allait parler, mais elle franchit simplement le seuil, fermant derrière elle la porte avec un déclic sec.

Guillaume resta seul, au milieu dune cuisine dévastée, entouré de boîtes vides et de vaisselle crasseuse, le ventre vide, le frigo presque vide. Le silence résonnait comme le cri dun animal affamé.

Dans la chambre, derrière la porte close, Manon, maintenant assise confortablement, regardait un film, mangeait tranquillement son petit repas, et se rétablissait.

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— Après deux jours de fièvre, tu n’as même pas préparé une tasse de thé pour moi ! Tu n’es pas un homme, mais un vrai bon à rien ! Et maintenant, si tu as envie de manger, c’est à toi de cuisiner !
Tu es épouse, tu as des devoirs