Histoires d’Autrui

Camille connaissait la voisine de lescalier depuis longtemps. Une femme aux cheveux gris coupés en carré impeccable, portant un sac en toile en travers du corps, apparaissait toujours sur le palier à la même heure, vers vingt heures. Elle montait lentement, sappuyant légèrement à la rampe, et à chaque rencontre près de lascenseur, elle adressait à Camille un petit hochement de tête, poli comme un salut de voisinage.

Camille habitait le sixième étage dun immeuble en béton de neuf étages dans le 11ᵉ arrondissement de Paris. Elle travaillait comme correctrice dans une petite maison dédition du Marais, et jugeait sa vie dune routine prévisible: le métro le matin, le bureau, les manuscrits à corriger, le soir le retour, le dîner, parfois une série. Son mari était parti il y a deux ans, ne laissant derrière lui quun deuxpièces vide et une rancœur qui sétait doucement émoussée. Les autres résidents nétaient pour elle que du décor: des gamins qui sécrasaient les chaussures dans le couloir, des retraités avec leurs sacs en toile, de rares disputes derrière les portes.

La voisine du côté opposé, Nadine, semblait calme et un peu détachée. Au premier abord, Camille la prenait pour une comptable fatiguée ou une institutrice. Un hiver, alors que leau du bâtiment était coupée et que tout le monde transportait des seaux depuis la cave, elles se croisèrent à la porte dentrée et commencèrent à parler.

Vous avez besoin dun coup de main? demanda Camille en remarquant le seau de la voisine.

Ce serait le bienvenu répondit Nadine, légèrement embarrassée. Je mappelle Nadine.

Camille.

Elles descendirent ensemble les marches, remplissant les seaux deau, puis remontèrent, sarrêtant à chaque palier pour reprendre leur souffle. Au fil de la conversation, Camille découvrit que Nadine avait cinquantedeux ans, vivait seule et travaillait depuis son appartement.

Vous faites quoi comme métier? demanda Camille, déchargeant le seau.

Des traductions, des petits textes répondit brièvement Nadine avant de changer de sujet Vous êtes toujours avec vos dossiers? Vous avez un bureau?

Camille raconta son travail de correction, les coquilles qui sinfiltrent et les auteurs qui rouspètent à chaque modification. Nadine écoutait avec attention, posant parfois une question précise, et Camille sentit soudain le besoin de continuer à parler. Quand elles atteignirent le sixième étage, elles ne paraissaient plus étrangères lune à lautre.

Après ce jourlà, elles sarrêtaient plus souvent à lascenseur, échangeant de brèves phrases. Au printemps, Camille invita Nadine à prendre le thé.

Jai fait un gâteau, mais il y en a trop pour une seule personne dit-elle, un sourire gêné aux lèvres.

Si vous ny voyez pas dinconvénient, je viendrai avec plaisir répondit Nadine.

Lappartement de Camille était typique de limmeuble: un tapis usé, une étagère remplie de livres, une cuisine claire donnant sur la cour intérieure. Nadine observa la pièce sans curiosité, mais avec un intérêt doux, remarquant sur létagère quelques romans policiers que Camille aimait lire le soir.

Vous adorez les enquêtes? commenta Nadine en sasseyant.

Oui, cest ma façon de mévader. Jy oublie même les auteurs que je corrige répondit Camille en versant le thé.

Elles parlèrent de bricbrac: les prix du marché, le vacarme des adolescents dans la cour, les lenteurs du syndic à réparer lascenseur. Nadine se révéla calme, légèrement ironique, mais jamais mordante. Elle racontait les faits comme si elle observait les habitants à travers une loupe, notant chaque petite particularité.

Le monsieur du troisième étage, toujours en survêtement, dit-elle, regardant par la fenêtre je lai vu une nuit sortir une énorme boîte entourée de scotch, la porter comme si cétait un bébé, puis la déposer près du conteneur et sen aller sans se retourner.

Et quy avaitil? demanda Camille, intriguée.

Je ne sais pas, et je ne veux pas savoir. Ce qui compte, cest la façon dont il la fait. Ça en dit long sur lui.

Camille pensa alors que Nadine aimait simplement décortiquer les caractères. Cela faisait écho à son propre travail: deviner le tempérament dun auteur à partir de son texte.

Leurs thés devinrent réguliers. Parfois, Camille faisait signe à Nadine, parfois linverse. Lappartement de Nadine était plus épuré, baigné de lumière, une pile de feuilles imprimées bien rangée sur la table, un ordinateur portable, et deux photos noiretblanc dun vieux quartier parisien accrochées au mur.

Vous avez pris ces clichés? demanda Camille un jour.

Non, un ami les a offerts. Jaime avoir quelque chose à contempler, un point dancrage répondit Nadine.

Camille remarqua quelle ne parlait jamais de famille. Aucun mot sur le mari, aucun sur des enfants. Une fois, elle évoqua brièvement des parents décédés et un frère vivant loin, mais Camille ne sattarda pas, respectant le retrait de la voisine.

Lété arriva, étouffant les soirées. Camille, assise dans sa cuisine, corrigeait un texte sur son ordinateur lorsque lactualité surgit à lécran: «Interview de la mystérieuse romancière de polars N.Rovner». Le pseudonyme lui semblait familier, mais elle ne saisit pas immédiatement pourquoi. En cliquant, elle découvrit la photo dune silhouette masquée. Linterview révélait que N.Rovner était une auteure de polars urbains, qui refusait de montrer son visage et de divulguer son vrai nom. Elle écrivait sur les cours deau de banlieues, les voisins, les cuisines communes. Ses romans se vendaient à grande échelle, suscitant débats et rires en ligne.

En parcourant larticle, Camille lut: «Je vis dans un quartier résidentiel et puise mon inspiration littéralement depuis ma fenêtre. Les gens autour de moi sont une source inépuisable dhistoires». Ces mots résonnaient avec le ton de Nadine. Le nom «Rovner» rappelait vaguement «Romane», qui était apparu une fois dans une facture que Camille avait trouvée par hasard, avant que Nadine ne vienne la récupérer.

«Coïncidence,» pensa Camille, puis ouvrit lun des ebooks de Rovner. Le premier paragraphe décrivait une cour exactement comme la leur: une aire de jeux usée, un petit magasin au coin, la même description du «homme en survêtement qui dépose des boîtes la nuit». Un frisson parcourut Camille. Elle se leva, sapprocha de la fenêtre et jeta un œil sur la cour. Lhomme était bien là, assis sur un banc, la cigarette à la main, les épaules affaissées.

De retour à son bureau, elle relut le passage, chaque phrase semblait trop précise. Les piles de feuilles sur le bureau de Nadine, les mots «traductions, textes» sy retrouvaient. Plus tard, le roman mentionna une héroïne nommée Oksana, éditrice au lieu de correctrice, qui, dans un moment de panique, confondit des dates de remise, se rendit au travail le matin avec les cheveux mouillés et des chaussettes dépareillées. Camille reconnut immédiatement la scène: cétait son propre souvenir, légèrement modifié.

Un nœud se forma dans sa gorge. Elle posa lordinateur, sentant le poids dune violation invisible. Le silence du couloir était interrompu seulement par le cliquetis dun clavier, celui de Nadine, qui devait sans doute transformer leurs bribes de vie en prose.

Cette nuit-là, le sommeil la trouva agitée. Elle entendait les bruits de limmeuble: la porte du hall qui cliquette, le murmure du vent dans les interstices. Dans son esprit, elle voyait Nadine, tapotant sur son clavier, recueillant chaque murmure comme un détective.

Le lendemain, au travail, Camille poursuivait la correction dun manuscrit, capturant les virgules, et se rappelait que les écrivains puisent toujours dans le réel. Mais ici, le réel était devenu trop précis, presque exploité.

Sur le chemin du retour, elle entra dans une librairie et acheta un exemplaire papier de N.Rovner. La couverture affichait le même sombre profil masqué. Elle feuilleta, repéra les scènes familières, mais décida tout de même de lacheter. Elle devait comprendre jusquoù Nadine pouvait aller.

En rentrant, Nadine lattendait près de lascenseur, une mallette de dossiers sous le bras.

Bonjour, Camille. Comment sest passée votre journée? dit-elle avec un sourire.

Camille répondit machinalement, mais limpression que Nadine avait jeté un regard furtif sur la couverture du livre ne la quitta pas.

Quelques jours plus tard, elles prirent à nouveau le thé chez Camille. La discussion glissa vers les fuites deau dans la cave et la collecte de signatures pour la réparation de lascenseur.

Vous signez? demanda Camille.

Bien sûr. Jaime quand les voisins partagent des projets communs, répondit Nadine, puis, avec un brin de malice, ajouta Au fait, vous avez lu N.Rovner? On raconte quelle écrit bien.

Camille sentit le nœud se resserrer.

Hier, justement, ditelle prudemment. Jai lu un extrait.

Et alors? insista Nadine, la main tremblante en versant le thé.

Il semble que son univers soit tout près du nôtre, murmura Camille, les yeux rivés sur la tasse.

Leurs regards se croisèrent, un instant suspendu où tout devint clair.

Vous êtesvous reconnue? demanda Camille, tentant de garder la voix stable.

Nadine baissa les yeux, la cuillère reposant sur la porcelaine.

Oui. Mais ce nest connu que de quelques initiés. Je naime pas le vacarme des ragots.

Camille hocha la tête, le cœur battant. Elle voulait à la fois féliciter la voisine et comprendre pourquoi elle utilisait leur quotidien comme décor.

Votre livre est bien écrit, lâchaelle finalement. Félicitations.

Merci, répondit Nadine dune voix presque susurrée. Cela fait des années que jécris ainsi, je ne le montre jamais.

Un silence pesant sinstalla, brisé seulement par le craquement dune chaise au fond du couloir.

Vous commença Camille, se coupant vous puisez vos histoires ici, dans notre immeuble ?

Parfois, admit Nadine. Jadapte les détails: les noms, les métiers, les circonstances.

Pas toujours, rétorqua Camille. Cette histoire de la jeune femme aux chaussettes dépareillées, cest moi qui vous lai racontée.

Nadine esquissa un léger sourire.

Cétait une scène très vivante. Je nai pas pu men retenir.

Les larmes menacèrent les yeux de Camille. Lidée dêtre utilisée sans son consentement était douloureuse.

Vous auriez pu au moins demander, ditelle, la voix tremblante. Dire que vous vouliez lutiliser. Jaurais pu y réfléchir.

Je comprends, soupira Nadine. Mais si je demandais à chaque voisin, je nécrirais plus. On se comporte différemment quand on sait quon est observé.

Vous monétisez ces récits, répliqua doucement Camille. Et nous, on ne sait même pas que nous sommes les personnages.

Nadine resta muette un long moment, puis répondit dune voix résignée.

Je ne prends jamais de drames purs. Je ne mets pas sur le papier ce qui pourrait détruire une vie. Je ne fais quassembler des fragments, cest ma façon de me protéger, et les leurs.

Mais cest quand même reconnaissable, insista Camille. Je me suis reconnue, et la cour aussi.

Le poids du silence salourdissait. Nadine serra la cuillère entre ses doigts, comme pour ne pas la laisser tomber.

Vous êtes mal à laise, constata la voisine.

Oui, admit Camille. Jai limpression davoir été espionnée, dêtre enregistrée.

Nadine hocha la tête.

Je ne pensais pas que vous liriez. Elle sourit avec amertume. Cest absurde, nous vivons à travers le mur.

Camille sentit un tiraillement entre la colère et la compréhension. Nadine nétait pas une méchante; cétait une survivante qui se frayait un chemin parmi les bribes de vie.

Écoutez, proposa Camille, essayant de rester calme. Je ne peux pas vous interdire décrire, mais je ne veux plus me retrouver dans vos pages, même sous un autre nom. Et je ne veux pas que vous utilisiez nos confidences comme matériau sans mon accord.

Nadine leva les yeux, une lueur de fatigue mêlée à une lueur despoir.

Vous proposez un accord,? demandat-elle.

Oui. Des limites. Camille sentit que le propos dépassait les simples livres. Si je partage quelque chose dintime, je ne veux plus le voir ressortir, même déguisé.

Nadine resta immobile, comme si elle pesait chaque mot.

Cest difficile, finitelle. Parfois je ne remarque même pas que jemprunte un détail. Cest mon métier. Mais elle sinterrompit, puis, plus fermement, dit Je promets que vos histoires que vous désignerez comme personnelles ne seront pas transformées en roman. Et si un jour vous vous reconnaissez encore, nous en parlerons, et je corrigerai le tir dans les éditions suivantes.

Camille soupira, le soulagement mêlé à une légère frustration. Ce nétait pas parfait, mais cétait un pas.

Et peutêtre, ajoutaelle, vous pourriez rendre les décors moins reconnaissables. Diminuer les ressemblances, pour que le quartier ne devienne pas un tableau trop net.

Je comprends, acquiesça Nadine doucement. Vous savez pourquoi jai commencé à écrire sur ces immeubles?

Camille secoua la tête.

Jai longtemps pensé que personne ne sintéressait à nous. Que la vraie vie se passait ailleurs. Puis jai réalisé que le drame se cache dans les couloirs, les escaliers, les petites querelles. Je voulais montrer la profondeur des «gens ordinaires», mais jai parfois oublié que derrière chaque personnage il y a un voisin réel.

Sa voix tremblait dune sincère confusion. Le malaise de Camille satténua légèrement.

Montrer la profondeur, cest bien, ditelle. Mais il faut que les gens ne se sentent pas dénudés.

Daccord, répondit Nadine. Jy réfléchirai.

Elles finirent leur thé dans un silence lourd mais non fatal. Aucun mot violent ne fut prononcé, mais une nouvelle franchirait le seuil de leur relation: la franchise.

Après le départ de Nadine, Camille resta longtemps assise, le livre de N.Rovner posé sur la table, le regard perdu. Elle le referma, le rangea dans le placard, ne voulant plus chercher des scènes familières.

Le lendemain, elle aperçut Nadine à la fenêtre, le regard moins curieux, plus prudent. Camille réalisa quelle-même observait désormais les voisins différemment, non plus comme de simples sources dinspiration, mais comme des êtres qui méritent le silence.

Les semaines passèrent. Leur échange ne disparut pas, mais il sessuya légèrement. Camille, avant de raconter un détail intime, prenait un temps, se demandait si elle était prête à le partager. Parfois, elle déclarait simplement: «Cest entre nous, pas pour vos romans».

Nadine acquiesçait et, parfois, notait dans un petit carnet pour ne pas se laisser emporter.

Un jour, elle apporta à Camille un carnet de croquis.

Cest lébauche dune nouvelle, ditelle. Il y a une scène inspirée de notre cour, mais jai beaucoup changé. Jaimerais votre avis, pas comme correctrice, mais comme voisine.

Camille, surprise, accepta. Le soir, installée sur le canapé, elle lut le texte: une ville imaginaire, une maison à larc et unAlors que le crépuscule baignait la cour dune lueur rougeâtre, Camille, le cœur enfin apaisé, décida daccepter le silence partagé comme le plus précieux des récits.

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