Changé davis sur le mariage
Dans une nuit sans âge, enveloppé par lodeur âcre déther, Achille sattardait bien trop tard dans les caves voûtées du laboratoire, transvasant des liquide ambrés dune fiole à lautre, triturant entre ses doigts ingénieux des poudres crayeuses qui dansaient à la lueur des néons. Il se consacrait tout entier à lespoir insensé que ce labeur, inlassablement répété, finirait par lui offrir ce miracle tant rêvé : un extrait unique, arraché des racines dune plante mythique des plateaux dAuvergne, flotterait bientôt dans le monde réel.
Rien ni personne ne larrachait vraiment à ses obsessions, pas même les regards insistant dune jeune femme de ménage, Églantine, tout juste arrivée à linstitut et quon ne voyait presque que fondue dans les ombres du couloir. Elle restait là, pivotant à demi sur sa serpillière, les yeux posés sur la nuque dAchille comme deux points de chaleur. Il ne voyait rien, il nentendait quun bourdonnement vague venant de la réalité environnante.
Un soir pourtant, dans ce clapotis de verre et de silences, Églantine sapprocha à pas feutrés, ses paroles vibrèrent dun courage soudain :
Monsieur Achille, vous ne bougez plus depuis laube. Vous accepteriez une tasse de thé ? Jai un petit bouilloire portable dans mon sac, par hasard. Et des tranches de saucisson maison que ma mère ma envoyées du Cantal.
À lévocation du saucisson, Achille sursauta, son estomac jaillit de sa torpeur. Il quitta sa table, docile, comme attiré par une force invisible.
Ah, du thé… avec du saucisson, dites-vous ? Il serait presque sacrilège de refuser.
Églantine, réjouie, chercha dans son sac tremblant, en tira dabord la bouilloire, puis une boîte hermétique doù sexhala un souffle campagnard.
Cest maman qui ma donné hier de la bonne chair, et moi jai confectionné ces saucissons en les entourant de lard. Je les ai dorés comme il fallait.
Radieuse, elle posa le trésor sur la table de formica.
Voyons, voyons… murmura Achille, remettant sur son nez ses minces lunettes quil avait à peine quittées.
Comme le petit bouilloire frémissait déjà, il inspecta la boîte, souleva la transparence du couvercle du bout du doigt :
Dites-moi, depuis combien de temps cette boîte gît-elle dans votre sac ?
Églantine, la gorge soudain serrée, hésita, haussona les épaules :
Oh… depuis ce matin, je crois. Pourquoi ça ?
Hum. Et le couvercle était-il aussi hermétique que maintenant ?
Oui, elle pâlit. Vous pensez que cest déjà tourné ? Non, enfin, dans le vestiaire il fait frais, ils nont pas mis le chauffage.
Achille hésitait, tiraillé par lhypothèse du pire :
Je vois… Alors, buvons… juste le thé. Gardez le reste pour chez vous.
Laissant tomber la boîte dans ses bras, Églantine lança un regard noir, piquée dans sa fierté.
Il lui vit lintention dans les rides du front, la crispation sous les yeux.
Non, ne louvrez pas ! sécria-t-il en séloignant, compressant son nez dans son mouchoir.
Trop tard : la boîte fut ouverte, Églantine huma et décréta :
Mais il sent bon ! Vous, les Parisiens, vous faites vos fragiles… Tant pis, je goûte pour moi.
Dun geste sec, elle servit le thé en silence.
Achille se rapprocha, sentant la chaleur du thé dissoudre la gêne. Églantine croquait dans le saucisson, insouciante.
Cest du bœuf, non ? hasarda-t-il.
Moui, acquiesça-t-elle, bouche pleine.
Appétissant… et il sent bon.
Sa bouche se mit à saliver. Linstinct, se dit-il, ne consulte pas les lois des microbes.
Soupirant, il lâcha dans un souffle :
En principe, la température du vestiaire ne devrait pas excéder vingt-deux degrés. Ce qui signifie théoriquement…
Quoi ? Églantine tourna vers lui sa joue arrondie, perlée dun éclat de graisse.
Les pensées dAchille tourbillonnaient comme feuilles mortes, mi-exaspérées, mi-envoutées par ce parfum campagnard.
« Eh bien, quelle odeur ! Ma pauvre raison sétiole… Arrête, Achille, tu sais ce que cest, manger ce qui nest pas certifié… Et puis, elle na pas lair très portée sur les subtilités scientifiques… »
Mais déjà, malgré lui, sa main se tendait, la chair du saucisson craquait sous ses dents. Un frisson de plaisir le traversa.
Sublime. Qui a fait cela ?…
Moi, je vous dis ! Églantine sanglotait presque de fierté.
Il en demanda une autre, puis une autre. Éblouie, Églantine sécha ses larmes du revers de son tablier.
Vous voyez, vous avez aimé. Et dire que vous doutiez ! Moi, la cuisine, je suis tombée dedans.
***
Pour remercier de cette invitation, Achille insista, contre toute logique, pour raccompagner Églantine à larrêt du bus. Elle avait vingt-trois ans à peine, une gamine pour lui. Ils patientèrent, le réverbère pleurant sur le trottoir.
Demain, je vous apporte des biscuits, bafouilla-t-elle, rosissante. Faits maison, je nachète jamais rien tout prêt. Vous préférez à la carotte ou à la ricotta ?
Tous me plaisent, sourit-il.
Parfait, vous les aurez tous les deux.
Incroyablement, Achille attendit le lendemain avec fébrilité, oubliant ses calculs et même, cette nuit-là, il rêva Églantine se dévêtant dans un prisme sucré de lumière. Il se réveilla les joues en feu.
Ce nest pas croyable ! Quarante ans, jamais lorgné une femme et voilà que je craque, comme ensorcelé.
Partie 2
Le grand jour venu, Achille appréhenda la rencontre avec les futurs beaux-parents. Un taxi brinquebalant les secouait sur les routes de campagne ; Achille, ayant ôté son béret, essayait désespérément de peigner ses maigres cheveux sur son crâne lisse, amincissant celle incertaine calvitie.
La veille, Églantine avait égrené les cheveux blancs sur les tempes dAchille, à la pince à épiler, en caressant sa tête posée sur ses genoux.
Achille sétait vêtu de son plus beau costume gris, avait noué sa cravate, mis du parfum. Devenue chatte caressante, Églantine lui frotta la joue.
Je suis sûre quils taimeront, tinquiète pas, murmura-t-elle. Maman est affable. Mon beau-père, lui, est dun calme olympien.
Et ta mère, quel âge a-t-elle ?
Quarante-cinq.
Et moi quarante… Crois-tu quelle macceptera ?
Bien sûr ! Sinon, je dirai que jattends un enfant de toi.
Tu es folle ! On ne commence pas une vie à deux par un mensonge pareil.
Finalement, ils arrivèrent devant une maison que seule la mémoire collective dun village pouvait justifier. La toiture de tuiles creuses, cabossée, laissait échapper une cheminée couronnée dune vieille casserole retournée. Les murs suintaient lusure.
« Mon dieu, qui peut vivre ici ? Un abri pour chasseurs, au mieux, pas une demeure ! »
Mais quand Églantine lui intima de se déchausser avant dentrer, le doute seffaça. Cétait bel et bien leur logis.
Au centre du salon attendait la mère, robe de chambre à fleurs, visage impénétrable.
Bonjour maman, voici Achille, mon fiancé. Je ten ai parlé.
Un froid de cave les enveloppa soudain.
Bonjour, lança-t-elle, dun ton coupant, fixant Achille des pieds à la tête.
Il eut peine à articuler :
Je me présente, Achille, collègue dÉglantine…
Je demande votre âge ! grondait la matriarche.
Quarante ans.
Et ma fille a vingt-trois ans ! Vous navez pas honte ?
Sil vous plaît, écoutez-moi… balbutia Achille. Oui je suis plus âgé, mais jaime sincèrement votre fille. Jai un emploi stable, un appartement à Lyon, un pavillon à la campagne…
Mais pas de voiture !
Un peu myope, cest vrai… Mais je peux toujours apprendre à Églantine à conduire si cest ce qui vous inquiète…
Non mais vous rêvez ! Vous voyez ma fille comme une servante ? Vous croyez que lesclavage existe encore ?
Un homme, doux sourire, surgit dune autre pièce : le beau-père. Lui, à peine la trentaine, profil fin, belle prestance, lèvres pleines, bouclettes noires.
Bonsoir, ravi de faire votre connaissance, dit-il, charmeur.
La mère fulmina :
André, ne sois pas mielleux. Ma fille nest pas à vendre à ce vieux renard !
Églantine hurla, déchirée :
Maman ! Est-ce une façon de parler à un invité ? Je pars avec lui, alors !
Jamais !
La dispute éclata, tempête familiale dont Achille ne voulait être ni la cause, ni le témoin. Il dégagea la main dÉglantine, tentant de séclipser :
Églantine, adieu. Je ne peux me dresser contre ta mère.
Mais elle peut me torturer, elle, avec son amant qui pourrait être son fils ? Puis mexpulser pour safficher avec lui ?!
Tais-toi, peste ! gronda André.
Ferme-la beugla la mère.
La querelle explosa. Achille, les épaules ramassées, glissa vers lentrée ; un tabouret vola près de lui.
« Sainte vierge, protège-moi, » pensa-t-il en dévalant dehors.
Il courut et erra dans ce village perdu, traquant au hasard une voiture ou une gare. La pression battait contre sa poitrine, la panique le serrait.
« Cétait bien la peine, ce projet de mariage… jaurais dû rester dans mon labo… » pensa-t-il, cherchant en vain du réseau sur son portable.
Épuisé, demi-congelé, il rebroussa chemin, revint devant la maison à la casserole noire sur la cheminée.
Le calme était retombé. Églantine apparut, valises prêtes.
Achille, tu es là ? Mon bon, jai eu si peur que tu partes.
Je prenais juste lair, mentit-il à demi.
Puisque maman ne maccepte pas, je pars.
Achille, pieds gelés dans ses chaussures de ville, sauta sur place pour réchauffer ses orteils, opaque à lappel de la romance. Il doutait déjà de ce quil voulait, dÉglantine, de sa famille baroque.
Sortant sur le palier, la mère, une pelisse jetée sur les épaules, trônait, imposante, sur le perron une vraie matriarche.
Puisque tu refuses ma bénédiction, va, la route est à toi, tonna-t-elle. Cest lui, dorénavant, qui répond de toi.
Églantine haussa les épaules.
Tant mieux, mieux vaut lui que vous. Mais appelez-nous un taxi !
Faites donc sans moi, maintenant. Débrouillez-vous.
Apeurée, Églantine chuchota à Achille :
Fais quelque chose, mon amour.
Complètement frigorifié, Achille trouva quelque force pour bredouiller :
Ça ne capte pas… Demande chez les voisins.
Jamais il ne s’était vu aussi désemparé. Il bascula dans la neige, suffocant.
Achille ! cria Églantine, affolant tout le hameau. Il articula :
La tête me tourne… Je vais mourir ici. Je veux rentrer chez moi.
Non ! hurla-t-elle, et tout sembla soudain sassombrir, comme dans une pièce.
***
Quand la silhouette dune infirmière locale se pencha sur lui, piqûre en main, Achille refit surface dans létrange lumière ailée du petit salon, reconnaissant les murs blanchis à la chaux.
Ne bougez pas, reposez-vous, dit la voix blanche.
Quai-je ? gémit-il.
Crise dhypertension. Il vous faut rester calme.
Il vit, plane, le visage de la future belle-mère se muer en grimace sarcastique :
Et en plus, fragile !
Églantine le rassura et tenta de le faire boire à la cuillère le thé chaud.
Quand linfirmière sen allait, Achille larrêta :
Répondez-moi franchement… Vous pouvez memmener ? Sur votre ambulance ?
Je nai pas de véhicule, je vis ici.
Églantine écarta le bol :
Tu ne vas pas repartir ? Maman a accepté notre union. Tout est réglé.
Mais Achille, qui ne voulait plus du tout se marier, esquiva son regard.
« Elles ont décidé, et moi jai mon mot à dire. Si je sors vivant dici, je fuis, et que personne ne me reparle de femmes »
***
Plus tard, Achille, bougon, débarrassait son poste de travail :
Cest lheure, jai prévenu il y a trente minutes. Je ferme la porte à clé.
La laborantine, timide brune de trente-deux ans, rougit, rectifiant ses lunettes.
Jai apporté une tarte. On partage un thé ?
Non ! lança Achille. On ne grignote pas ici ! On travaille, point.
Mais il est tard… hasarda la jeune femme.
Rentrez chez vous ! tonna-t-il.
La laborantine partit, blessée, lançant à mi-voix :
Quel fou, celui-là.
La porte verrouillée, Achille se rua chez lui.
Il arriva juste à temps : huit heures. Églantine ouvrit la porte, devinant le pas dans le corridor.
Bonsoir, Monsieur Achille.
Quy a-t-il à dîner ? lança-t-il sans la regarder.
Un ragoût de canard épais et des ravioles à la pomme de terre.
Très bien. Note dans ton cahier ce que je te dois pour la nourriture. Jajouterai à la fin du mois sur ton salaire.
Achille se déchaussa, se lava les mains, entra dans la cuisine. Églantine tournait autour de lui :
Achille, tu men veux encore pour maman ? Elle a juste eu peur. Toi, un monsieur si respecté, presque professeur, elle croyait que tu ne voulais pas dun amour sincère
Achille remuait le potage, insensible.
Ou alors, cest à cause de la dispute de famille ? On sengueule, on se réconcilie… cest notre façon de vivre. Peut-être quon est allés trop loin, mais voilà…
Achille se leva, saisit Églantine par les épaules, la guida sur le palier, lui tendit ses effets dun geste sec.
Il est tard, va dormir chez toi. Demain, ne viens pas, je dînerai seul, mais je tattends après-demain.
La porte claqua sur la jeune femme en larmes. Achille retourna dans la cuisine, recommença à manger.







