Véronique Dubois sait parfaitement comment enrouler des choux farcis pour quils ne se désagrègent pas et gardent leur forme. Elle connaît le meilleur itinéraire pour rejoindre laéroport de ParisOrly sans se perdre dans les embouteillages, même aux heures de pointe. Elle sait rédiger une réclamation à la copropriété de façon à ce quelle ne soit pas seulement lue, mais immédiatement exécutée. Chez Véronique, les robinets ne fuient pas, tandis que les voisins du dessus marchent sur la pointe des pieds dès quelle passe «pour discuter».
Tout ce savoir lui incombe. Véronique a une fille, Capucine.
Quand Capucine atteint ses six ans, Véronique lance lopération «Meilleure école». Elle crée un tableau Excel où elle consigne les classements, les avis, les qualifications des professeurs et létat de la cantine. Elle visite personnellement douze établissements, échange avec chaque proviseur adjoint et scrute les espaces de récréation dun œil critique. Elle vérifie les trajets afin dêtre certaine que, dès la cinquième, Capucine pourra rentrer chez elle seule, sans aide extérieure.
Le gagnant savère être le Collège Paul Valéry, qui propose un enseignement approfondi de toutes les matières. Les enseignants sont des artisans chevronnés, le directeur un leader charismatique qui trouve des sponsors pour acquérir le matériel le plus moderne. Après les cours, les élèves montent des pièces en français et jouent aux échecs.
Véronique habille Capucine pour la première rentrée. La robe est modeste, à carreaux, le nœud papillon en soie dun bleu doux qui rappelle les yeux de la petite. Le bouquet est composé dasters blancs, sans les glaïeuls criards. Capucine accepte docilement dêtre parée, puis, en sortant de limmeuble, touche dun geste les nouvelles portes fraîchement peintes. Une bande bleue sétire à travers la robe impeccable.
Véronique ne crie jamais.
Sa propre mère criait jusquà en perdre la voix, et Véronique sétait jurée de ne pas reproduire cela. Elle serre la main de sa fille jusquà ce quelle grimace, puis la conduit à changer de vêtement. La nouvelle tenue est grise, sans éclat. Elles arrivent à la rentrée, haletantes, dernières à franchir le portail. Sur la photo de classe, les cheveux de Capucine sont en désordre, les asters flétries.
***
À partir de ce jour débute leur guerre silencieuse. Véronique érige une ligne de défense irréprochable, et Capucine trouve toujours la faille.
La fille ramène un deux en mathématiques juste avant lassemblée du conseil dadministration dont Véronique est la présidente. Cest Véronique qui a organisé le voyage de la classe à Lyon et a dégoté, pour les «jeunes talents», des abonnements gratuits à la piscine municipale. Et voilà le deux. Honte.
Ou une autre histoire. Capucine grandit en retrait, passe tout son temps libre à dessiner dans son carnet de croquis. Quand Véronique propose quelle se lie damitié avec la fille dune collègue, la pétulante et sociable Léa, elle secoue simplement la tête et senferme dans son album.
Alors, ma petite, pourquoi pas? souffle la mère dune voix douce comme du sirop. On samuse mieux à deux! Je tachèterai une tarte aux pommes ou je préparerai ta charlotte préférée
Pas besoin, répond Capucine avec obstination.
Véronique persiste et invite Léa. Elle dresse une table de minisandwichs et de cacao. Léa, vêtue dune robe chic, papote des dernières tendances mode. Capucine, installée dans le coin du sofa, fixe son carnet et dessine. Chaque tentative de la mère pour la faire parler reste sans réponse. Quand Véronique sapproche pour récupérer le carnet, la fille lève les yeux vers elle, et dans ce regard se lit un reproche muet qui fait reculer la mère.
Léa, lassée de parler à ellemême, sexcuse poliment: «Je dois y aller, Madame Véronique. Merci», puis séloigne sans regarder Capucine. Véronique contemple alors sa fille, protégée par son carnet comme dun bouclier, et pour la première fois elle déteste lart.
Peu après, une nouvelle élève arrive : Clara, une petite rebelle et moyenne dune famille difficile. Son énergie se libère lorsquelle scie les pieds dune chaise du prof de physique ou trace sur le mur des toilettes des graffitis philosophiques du type «Platon est mon ami, mais la vérité vaut plus».
Un soir, pendant le dîner, Capucine déclare calmement :
Maman, on ta appelée à lécole demain.
Véronique ne cherche pas de détails. Toute la soirée, elle boit de la valériane, puis, au petit matin, le visage impassible, elle se rend chez le directeur. Il savère que les profs, pensant que la douce Capucine calmerait la turbulent Clara, les ont placées ensemble. Au début, lidée a fonctionné. Puis le chaos sest installé. Quelquun a remplacé tous les stylos de la classe par des plumes à encre invisible. Un autre, se faisant passer pour le proviseur adjoint, a envoyé un SMS au professeur dEPS annonçant lannulation du cours pour inspection sanitaire imprévue.
Ils les ont surpris alors que Clara tentait dinscrire sur le mur du gymnase une citation de Kant. Mais elle ne lavait pas écrite de mémoire: elle avait copié une phrase griffonnée à la main par Capucine: «Le caractère est la capacité dagir selon des principes». Clara, bien sûr, navait jamais lu Kant.
Cest de la diffamation, déclame Véronique dun ton glacé. Vous navez aucune preuve. Jai tant œuvré pour ce collège que lon me parle ainsi.
Bien sûr, Madame Dubois, répond le directeur en baissant la voix. Nous les avons effectivement séparés. Mais vous comprenez, Clara est une gamine débordante, et pour faire une petite blague avec de lencre qui disparaît il faut une imagination débordante.
Véronique sort du bureau, prétend que Capucine doit être sortie du cours de chimie pour une visite chez le dentiste.
Elles marchent en silence. Au milieu dune rue calme, Véronique sarrête brusquement, tourne Capucine vers elle. Dans ses yeux, elle ne voit plus de regret, mais une détermination froide.
Questce que tu veux? demande Véronique.
Que tu ninvites plus jamais Léa chez nous, répond Capucine dune voix claire. Aucun invité.
Véronique acquiesce sans mot dire.
Lincident à lécole sefface, Clara est rapidement transférée ailleurs.
***
En classe de troisième, Véronique inscrit Capucine à lécole des beauxarts. «Développer le sens du beau», se persuadetelle. «Et favoriser la socialisation». Capucine proteste. Véronique, le cœur serré, réplique: «On ne peut refuser ce quon na jamais essayé.»
La fillette talentueuse est immédiatement placée dans la section senior de peinture. Et alors commence létrange transformation. Les croquis de Capucine, autrefois pleins de vie, deviennent des natures mortes ternes, techniquement parfaites mais dépourvues dâme. Elle est dabord rétrogradée dans la section junior, puis reléguée à des exercices monotones de hachures. Le summum de sa «carrière» consiste à reproduire, pendant un mois, un cube de plâtre sous différentes lumières.
Véronique assiste à toutes les expositions des élèves, où les œuvres de Capucine sont discrètement accrochées dans le coin le plus reculé.
***
Arrive la onzième année. Soucieuse de réitérer son exploit de sélection scolaire, Véronique prépare une analyse détaillée du marché de lemploi, des débouchés et des seuils dadmission. Sur un plateau doré, elle présente à sa fille une liste de cinq facultés déconomie et de droit.
Et elle découvre que tous ses efforts sont vains. Capucine intègre la faculté danimation de lÉcole nationale supérieure des arts de Paris, en licence gratuite.
Ma chérie, estu sûre de ton choix? tremble la voix de Véronique, un ouragan de panique gronde en elle.
Tout à fait, maman, répond Capucine, ses yeux dun bleu glacial, dun calme déconcertant.
Elles partent pour Paris. Véronique, dans le couloir dun lycée, tient entre ses mains la liste des universités économiques «de consolation» de la capitale, prête à attraper sa fille en sanglot et à la guider vers un avenir stable.
Capucine sort de lamphithéâtre, le visage impassible.
Tout va bien, on va manger une pizza, proposetelle.
Véronique ny croit pas. Mais quand les listes sont affichées, le nom de Capucine figure parmi les admis.
Pourquoi? sexclame Véronique. Toutes ces années à lécole dart ces cubes sans fin Pourquoi? Tu avais du talent!
Jen avais, accepte Capucine.
Alors pourquoi? crie presque Véronique.
Parce que ce nétait PAS ce que je voulais, répond la fille de dixsept ans. Cétait ce que TU voulais.
Les jambes de Véronique fléchissent, elle seffondre sur le banc le plus proche.
À côté, sa fille, talentueuse et obstinée, a décroché la place au meilleur établissement du pays contre toute attente. Et Véronique comprend, avec horreur, quelle na jamais réellement élevé sa fille. Elle a tenté de la façonner à son image, de tracer un chemin prévisible et confortable. Capucine a toujours été vivante, imprévisible, et a su esquiver chaque pression maternelle. Véronique réalise quelle a perdu la guerre silencieuse. Pour la première fois, elle na aucun plan pour demain et ne sait pas quoi faire.







