Avec maman, il est plus heureux

Clémence observait le soleil naissant percer la fenêtre, terminait son rêve à la pêche et composait dune voix hésitante le numéro familier. Voulaitelle entendre une réponse?

Angélique Thibault, vous avez?

Ne le retiens pas. Laissele partir.

Oui, Thibault était à elle. Cela devait être compris comme une réponse positive.

Qui le retient?

Toi. Il ne peut pas le briser. Cassele toimême. Avec sa mère il est plus heureux.

Bonne nuit à vous.

Il était déjà 05h30, mais Clémence devinait quAngélique navait pas fermé lœil cette nuit.

Ne pas retenir? Thibault se retenait luimême pour elle. Elle était prise dans ce lien destructeur, mais il saccrochait encore plus fort. Cétait un tourbillon qui tournoyait, impossible à fuir.

Tout avait commencé quand Clémence était sortie avec un petit ami simple, discret, loin dAntoine. Avec Antoine, il ny avait «pas une minute sans dispute». Il jetait des objets, renversait les tables, brisait les sèchecheveux. Clémence criait, hurlait, brisait à son tour. Ces montagnes russes émotionnelles les avaient tous réduits à létat de fer blanc: elle, Antoine, les voisins.

Elle voulait maintenant un compagnon avec qui sasseoir et parler, pas un destructeur de meubles.

Thibault surgit.

Ils semparèrent, dans le rayon des douceurs, du même paquet de biscuits.

Ces biscuits arrivaient dans la petite boutique de la rue de la Paix, peutêtre une fois tous les six mois.

Sans réfléchir, Clémence saisit le paquet, puis se ravisa, sentant que son geste pouvait faire refuser le biscuit à Thibault par principe. Son Antoine aurait fait pareil, mais il aurait explosé, la jugeant «inacceptable».

Sexcusant, elle dit:

Monsieur, désolé, mais je suis fan de ces biscuits, ils sont délicieux, et jamais je nen trouve. On les met en rayon tôt, et quand jarrive, tout est déjà dévoré. Vous ne pourriezvous pas me les céder?

Les biscuits? demandatil.

Ceuxci.

Vous excusez cette demande futile?

Prenezles. Je ne suis pas un connaisseur, je les ai simplement attrapés.

Thibault, à linverse dAntoine, était un prince de conte. Il ne criait pas, ne jetait pas de vaisselle, ne renversait pas les meubles; ils réglaient leurs différends par le dialogue. On aurait pu lui dire «sil te plaît, ne jette pas tes pantalons par terre», et il arrêterait. Avec Antoine, il aurait tout éparpillé, tout déchiré, un chaos perpétuel. Avec Thibault, lharmonie régnait.

Dans la papeterie du coin, Clémence remarqua que la monnaie rendue était fausse.

Madame, sadressatelle au vendeur, vous ne mavez pas rendu toute la monnaie. Jai donné un billet de 20, les marqueurs coûtent 3. Vous me devez 17, pas 14.

Dabord, je ne vous dois rien.

Pourquoi cette rudesse? Je parle de ma monnaie, pas de votre salaire.

Ouvrez les yeux. Ces marqueurs ne sont pas à 3, mais à 6. Qui imprime ces étiquettes du matin au soir? Pour que des gens comme vous se perdent dans les chiffres? Vous ne voyez pas, mais les caissiers crient à la caisse.

Clémence, ils seront à 6, je paierai la différence, murmura Thibault, pourquoi en faire tout un drame pour 3?

Clémence arrachait déjà létiquette du présentoir.

Six! Rendsmoi ma monnaie.

Les étiquettes nont pas changé, intervint un autre vendeur, il faut accepter que les caissiers sont aussi humains, avec des heures supplémentaires, des livraisons, des clients impatients qui font la queue en trois rangées. Payez 6, ou sortez.

Daccord, on paie 6, cest pour votre nièce. Pourquoi économiser sur lenfant?

Nathalie ne dessinera pas pour un musée avec ces marqueurs, mais peindra le soleil dans son album. Elle ne voit pas la différence entre 3 et 6. Mais jachèterais si le service était correct!

Pardonneznous, nous regrettons, Clémence, prenez les marqueurs, récupérez votre argent déclara Thibault.

Comment? sécria Clémence, si on me renversait la soupe au restaurant, je minclinerais? Espèce de pantin!

Sur un coup de colère, elle lança largument, et Thibault repartit chez sa mère, pour une semaine. Clémence, nerveuse, lappelait, pleurait, le suppliait de revenir, le maudissait, puis annonçait dune voix plate que tout était fini. Aucun retour de Thibault.

Après sept jours, il revint comme si de rien nétait. Clémence était à bout, mais leur nondite restait, simplement repoussée plus loin.

Thibault séloignait désormais de toute dispute.

Ça me rend folle! criait Clémence. Avec Antoine, même sil était ennuyeux avec ses querelles futiles, on pouvait crier, exploser, puis se soulager. Avec Thibault, rien! Il enferme tout, ne libère rien, ne parle pas, il part immédiatement chez sa mère! Au début, on discutait de tout, mais maintenant les conflits deviennent globaux, et il ne répond plus, il saute dans le bus et senfuit!

Il revenait avec sa phrase fétiche:

Tu tes déjà calmée?

Ils ne vivaient presque jamais ensemble. Thibault venait chez elle, mais elle ne le sollicitait pas, car il y avait toujours la mère.

Ne prends pas ta brosse à dents et ton peigne, dit Clémence, laisseles chez moi.

Tu me réserves une étagère dans la salle de bain?

Restetoi même.

Le jour de paie, quand Clémence demanda comment ils répartiraient largent, Thibault la surprit:

Je verse mon salaire à ma mère. Elle décide.

Mais comment tu me payais les sorties?

Je lui dis, elle alloue ce quil faut.

Tu comprends quon ne peut vivre quavec mon salaire? Tu fais partie de la maison maintenant.

Bien sûr, ma mère sait. Je lui demanderai ce quil faut, elle transferera. Dismoi juste le jour où on fait les courses.

Clémence voulait vivre avec son compagnon, puis se marier, pas sous le toit de la bellemère. Sa paie dans la poche dune autre? Demander de largent pour le cinéma, le déjeuner, les tulipes?

Thibault, je dois établir un planning de courses? À qui le faire signer? Toi ou ta mère? Je devrai tout valider avec elle, sinon ce maillon intermédiaire ne fait que gêner.

Comme toujours, Thibault retourna chez sa mère.

Pas de visite pendant une semaine.

Elle aurait pu jeter la brosse à dents, oublier les valises, mais une force invisible lattirait vers lui. Lattraction persistait, comme la sienne. Ils ne se comprenaient plus, ils ne se criaient plus, ils séloignaient dans des appartements différents, mais lattirance restait.

Pourquoi fuistu chez ta mère à chaque occasion? demandait Clémence Ce nest pas que nos nondits, cest que tu veux vraiment partir.

Je veux. Cest paradoxal. Quand je suis là, je te manque, mais quand je reviens, ma mère me manque.

Clémence, à quoi ça sert de toccuper de rien? intervint son père lorsquelle lappela, Il est infantile, il nest pas encore prêt pour les relations, il restera toujours sous la jupe de sa mère. Il na jamais vraiment disputé avec vous. Dans la phase sucréeflorale, il pourra se débrouiller, mais les choses compliquées, cest avec sa mère.

Mais Clémence nabandonnait pas facilement.

Thibault revint alors avec une solution:

Compromis! Ma mère a dit quelle comprend et quelle mettra la moitié de mon salaire à notre disposition. Et si besoin, on pourra demander un petit supplément, comme une aide. Je te donne son numéro, tu lappelleras directement pour les achats urgents.

Donnemoi une raison valable davoir mon argent chez ta mère! Tu nas pas 13 ans. Ce nest pas une tirelire à donner à ta mère pour tout dépenser.

Cest logique. Ma mère est plus sage, elle ne dépensera pas tout. Nous nachèterons pas de babioles inutiles, nous dépensons intelligemment, car chez elle on ne fait pas les folies.

Alors je veux dépenser mon salaire comme je veux!

Oui, cest toi, moi je resterai prudent, grâce à ma mère.

Ils sétaient accordés ainsi. Quand Clémence reçut le premier virement dAngélique, cela fut lourd, mais elle pensa sy habituer. Elle ne sadaptait pas à ces manœuvres financières; les dépenses communes se faisaient à deux, mais bijoux et parfums elle achetait avec son argent, sans se restreindre.

Les mains curieuses sinfiltrèrent dans ses finances.

Clémence, tu dépenses beaucoup, cest incohérent.

Quoi?

Jai regardé ton compte en ligne. Ma mère pense pareil. Commence à lui transférer la moitié.

Quelquun dans la famille de Clémence faisait la même chose, mais avec la bellemère, non la mère. Elle se souvenait quand ils suppliaient pour des couches, et on leur répondait que lon pouvait les laver.

Non. Avec mon argent je sais men sortir.

Tu ne sais pas.

Sujet clos!

Ma mère exige

Alors va voir elle!

Il partit, et il reviendrait, comme toujours.

À 05h30, après la conversation avec Angélique, Clémence pensa: pourquoi insister? Il est plus heureux avec sa mère. Leur salaire est mieux réparti, la compréhension est parfaite. Pourquoi lui? Pour quémander encore des couches? Pour que Clémence lappelle directement en cas durgence? Pourquoi ce maillon inutile, Thibault?

Le bébé vaut mieux avec sa mère

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