Aux petits soins pour l’épouse d’un autre : Quand Lida, trahie et sans avenir, réalise que la vie n’est pas un conte de fées, même en province

Journal intime Le 16 septembre

« Comment ça ? » Je crus avoir mal entendu. « Je devrais partir ? Où ? Pourquoi ? »

« Oh, épargne-moi la scène, sil te plaît ? » fit-il en grimaçant. « Quest-ce qui nest pas clair ? Tu nas plus personne à soigner désormais. Où tu vas déménager, franchement, ça ne me regarde pas. »

« Édouard, quest-ce qui te prend ? On devait se marier, non ? »

« Ah non, ça, cest toi qui tes fait des films. Jai jamais rien promis de tel. »

À trente-deux ans, je décidai de tout quitter et de partir de mon petit village breton.

Mais quavais-je encore à y faire ? Subir les éternelles remarques de ma mère ?

Toujours à me ressasser mon divorce, elle me reprochait davoir laissé filer mon ex-mari comme si javais perdu un gentleman ! Mais ce Pascal nen valait même pas la peine : alcoolique, coureur, bon à rien. Comment avais-je tenu huit ans avec lui ?

Étrangement, la séparation ne maffecta presque pas. Javais même limpression de mieux respirer, enfin libérée. À part ma mère, évidemment, qui me traînait la vie dure, à propos du divorce mais aussi de largent qui manquait cruellement.

Alors tant pis. Jirais rejoindre la grande ville, à Nantes. Je trouverais bien comment men sortir là-bas.

Dailleurs, ma vieille copine de lycée, Sylvette, y vivait heureuse depuis cinq ans, mariée à un veuf de seize ans son aîné.

Qu’il ne soit pas un Apollon, ce nest rien : il a un appartement, de largent, et elle na rien à envier aux autres.

Pourquoi je nen ferais pas autant ?

« Eh bien, voilà que tu redeviens raisonnable ! » sexclama Sylvette, soutenant mon projet. « Prépare-toi vite, tu peux dormir chez nous les premiers jours, on trouvera pour le boulot. »

« Et ton mari, Vincent ? Il ne va pas râler ? » hésitai-je.

« Laisse donc ! Il fait tout ce que je lui demande. Naie pas peur, on va y arriver ! »

Mais je ne restai pas longtemps chez elle. Deux semaines à peine, le temps de trouver mes premiers petits boulots, puis je louai une chambre.

Le coup de chance arriva très vite.

« Une femme comme vous qui vend des légumes au marché ? » compatit mon client régulier, Monsieur Édouard Dubois.

Les habitués, je connaissais tous leurs prénoms désormais.

« Entre le froid et les regards de travers ce nest pas une vie, » poursuivit-il.

« On fait avec, » répondis-je en haussant les épaules. « Il faut bien gagner sa croûte, non ? »

Je lui lançai alors un sourire taquin. « À moins que vous ayez mieux à proposer ? »

Édouard Dubois ne ressemblait en rien à un prince charmant : la cinquantaine bien tassée, bedonnant, début de calvitie, ce regard pénétrant Mais il était toujours impeccable, arrivait dans une voiture de luxe, sans jamais rechigner sur les centimes. Un vrai monsieur, pas un clochard ou un poivrot.

Certes, il portait une alliance : je ne le voyais donc pas en futur époux.

« Tu me sembles sérieuse, organisée, propre sur toi, » me lança-t-il du tutoiement. « Tu as déjà soigné quelquun de malade ? »

« Oui, jai veillé la voisine du dessus ; elle avait fait un AVC. Les enfants étaient loin, peu disponibles. Ils mavaient demandé de laider. »

« Parfait ! » senthousiasma-t-il, retrouvant vite un air grave. « Ma femme, Blandine, est clouée au lit depuis un AVC. Les médecins sont pessimistes. Je lai ramenée à la maison, mais je nai presque jamais le temps dêtre là pour elle. Tu pourrais maider ? Je te paierai comme il faut, bien sûr. »

Je neus même pas à réfléchir. Mieux vaut vivre dans un appartement chaud, même pour vider des bassins, que de grelotter dix heures dehors à servir des clients grincheux.

Édouard me proposa même de vivre chez eux, coût du logement inclus.

« Trois chambres séparées ! Ya de la place à jouer au foot ! » racontais-je à Sylvette, ravie. « Pas denfants à charge. »

La mère de Blandine une vraie élégante, à soixante-huit ans, toujours coquette venait de se remarier, trop occupée par son époux pour soccuper de sa fille souffrante.

« Elle est si mal en point ? » demanda Sylvette.

« Hélas La pauvre ne fait que gémir, réduite à létat de statue. Je doute quelle se relève un jour. »

Sylvette me lança alors un regard perçant : « Et tu y trouves un certain avantage ? »

« Mais non ! » murmurai-je en baissant les yeux. « Cependant, si jamais Édouard redevient célibataire »

« Tu es sérieuse, Nadège ? Souhaiter la mort de quelquun pour un appartement ?! »

« Je ne souhaite rien, voyons ! Mais je ne raterai pas ma chance, cest tout. Cest facile pour toi, tout va bien dans ta vie. »

On se chamailla longtemps ce soir-là, et je mis des mois avant de confier plus tard à Sylvette quil y avait désormais une histoire entre Édouard et moi.

On ne pouvait plus se passer lun de lautre, mais lui ne songerait pas à quitter sa femme ce nest pas un homme comme ça alors nous étions condamnés à rester amants.

« Donc, vous roucoulez tandis que sa femme agonise de lautre côté du mur ? » Sylvette me jugeait du regard. « Tu nas pas honte ? Ou bien sa rente te fait tout oublier ? »

« Tu nas jamais un mot gentil ! » moffusquai-je.

On ne se parla plus. Mais au fond, je ne culpabilisais guère. Enfin presque pas.

Tout le monde se croit parfait Il ny a que ceux qui nont jamais eu faim qui jugent les autres aisément, comme on dit chez nous. Je men sortirai sans copine, tant pis !

Je soignais Blandine de mon mieux, avec sincérité et dévouement. Après le début de ma liaison avec Édouard, je pris en charge toute la maison : cuisiner, laver, repasser ses chemises, entretenir lappartement, en bonne ménagère.

Un homme, il faut savoir le choyer, pas seulement au lit, mais aussi dans la vie de tous les jours.

Il me semblait quÉdouard était satisfait, et moi aussi, je my retrouvais. Jen venais même à ne plus faire attention à ce quil ne me versait plus rien pour les soins à sa femme. Quand on est presque mari et femme, largent se confond.

Il me donnait de quoi faire les courses, et cest moi qui gérais le budget, fermant les yeux sur la difficulté dy arriver parfois avec ses sommes serrées.

Pourtant, Édouard, en tant que contremaître dans une usine, gagnait bien sa vie. Mais bon une fois mariés, tout rentrerait dans lordre.

Notre passion sapaisa avec le temps ; il tardait à rentrer, ce que jattribuais à la fatigue accumulée par la maladie de sa femme.

De quoi fatiguait-il, vu quil ne prenait même pas la peine daller la voir plus dune minute par jour ? Je nen savais rien, mais jéprouvais de la pitié pour lui.

La mort de Blandine ne fut quune question de temps, mais jeus beau my attendre, jai pleuré en apprenant la nouvelle.

Javais donné un an et demi à cette femme. Ce nest pas rien, tout de même. Jai aussi pris en charge lorganisation des obsèques Édouard était soi-disant abattu de chagrin.

Il ne me confia quune petite enveloppe pour les frais, mais jai assuré une cérémonie correcte, dont personne ne pourrait se plaindre.

Même les voisines, qui me lançaient des regards en coin depuis des mois, madressèrent des signes de tête approbateurs lors des funérailles. Sa belle-mère aussi fut satisfaite.

Je naurais jamais cru que tout achèverait comme ça.

« Tu comprends bien que maintenant, tes services ne sont plus nécessaires. Je te laisse une semaine pour déménager, » mannonça Édouard, dix jours après lenterrement, dun ton sec.

« Comment ça, partir ? Mais où ? Pourquoi ? »

Il leva les yeux au ciel avec un air méprisant. « Arrête de faire ta tragédienne ! Ya plus personne à soigner ici. Et où tu vas loger, je men fiche. »

« Tu es sérieux ? On devait se marier, non ?… »

« Ça, cest dans ta tête. Je ne tai rien promis. »

Le lendemain matin, jessayai une fois encore de le raisonner, après une nuit blanche. Il répéta mot pour mot ses paroles de la veille, pressant pour que je fasse mes valises sans délai.

« Ma fiancée veut refaire lappartement avant la noce, » finit-il par lâcher.

« Ta fiancée ? Laquelle ? »

« Ce ne sont pas tes affaires. »

« Ah non ? Eh bien, je partirai, mais dabord tu me paies ce que tu me dois. Ne fais pas linnocent ! »

Tu avais promis 2 000 euros par mois. Tu ne mas payée que deux fois. Ça fait 32 000 euros que tu me dois ! »

Il éclata dun rire froid. « Comme tu comptes vite ! Oublie ça… »

« En plus, il faudra rajouter largent du ménage ! Sans pinailler, on arrondit à 50 000 euros. Et si tu refuses, tu sais que je peux parler, non ? »

« Ah, tu vas aller devant les tribunaux ? Il ny avait même pas de contrat, risible »

« Je raconterai tout à Mme Camille, » lançai-je à voix basse. « Cest ta belle-mère, cest elle qui a payé lappartement. Crois-moi, elle ne ten laissera pas une miette. Tu la connais mieux que moi »

Édouard blêmit, puis tenta de faire bonne figure.

« Qui te croirait ? Tu voudrais mintimider ? Tu me fais perdre mon temps. Tu nas quà partir tout de suite. »

« Trois jours, cest tout ce que je te laisse, mon cher. Pas de chèque, cest le scandale assuré, » affirmai-je en rassemblant mon sac. Heureusement, javais un peu mis de côté sur largent de la maison.

Le quatrième jour, ne recevant aucune nouvelle, je suis allée le trouver. Par chance, Mme Camille était là.

Le visage dÉdouard trahissait clairement quil ne me paierait rien. Je nai pas hésité : jai tout raconté à sa belle-mère.

« Elle divague ! Elle invente ! » semporta lex-mari.

Mme Camille le foudroya du regard. « On ma soufflé des trucs pendant lenterrement. Je ny croyais pas Mais tout séclaire maintenant. Et toi, mon gendre, noublie pas que lappartement est à mon nom. »

Édouard se figea.

« Je ne veux plus ty voir dans une semaine. Non, dans trois jours. »

Mme Camille se dirigea vers la porte, puis sarrêta à côté de moi.

« Et toi, Nadège, que fais-tu debout comme une sainte ? Tu attends une médaille ? Dehors ! »

Je suis sortie de lappartement la tête basse, piquée au vif. Il ny aura ni argent ni miracle pour moi. Il ne me restait plus quà retourner sur le marché. Là, au moins, il y aura toujours une place pour une femme comme moiCe matin-là, il pleuvait à verse sur Nantes. Mon cabas sous le bras, je marrêtai devant la vitrine dune boulangerie, hypnotisée par la danse lente de la file des clients. Comme eux, je nattendais plus rien dextraordinaire: juste du pain pour tenir la journée.

Jai longé les Halles avec ce drôle de sentiment de légèreté, presque de soulagement. Rien ne me retenait nulle part. Je navais ni mari, ni amant, ni appui, mais plus personne non plus pour me juger, mhumilier ou me faire croire à des lendemains magiques. Cétait douloureux, mais clair: ma vie, ce serait celle que je déciderais vraiment, et non celle quon me laissait espérer, du bout des lèvres.

Arrivée au marché, jai croisé un jeune homme aux boucles brunes, en train de déballer ses cageots de pommes. Il ma adressé un sourire maladroit. Jai souri en retour, un vrai sourire: pas celui quon offre poliment par nécessité, mais celui quon nattendait plus de soi.

«Vous cherchez du travail, madame?» a-t-il demandé, un peu hésitant.

Jai dit oui. Cest tout. Simplement: oui.

Il a hoché la tête comme sil comprenait toute lhistoire quil y avait derrière ce mot.

En disposant les Granny Smith, jai ressenti, pour la première fois depuis très longtemps, un calme nouveau. Je navais plus rien pour impressionner qui que ce soit, ni à mendier, ni à marchander mes sentiments ou ma fierté. Je nétais ni coupable, ni victime. Juste Nadège, vivante, debout sous la pluie, à recommencer.

Et cest ainsi, entre deux caisses de pommes, que la vie ma rendue à moi-même, sans promesse autre que celle du lendemain mais cette fois, ce serait moi qui lécrirais.

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Seule ma destinée