Dans le vestibule lattendaient deux valises chargées daffaires.
Quoi??!Pas seulement je nourris ta fille, vous voulez maintenant me suspendre un gosse au cou?!
Vous avez perdu la tête? Quil se damne!
Quelque chose que la mère, Marie Dupont, tenta en vain de calmer, de raisonner, même en pleurant: son mari, Benoît, restait inflexible: «Soit Clémence nettoie avec le bébé, soit je pars!»
Depuis quelle se souvenait delle-même, Clémence essayait de gagner laffection de sa mère, Marie. Cela navait jamais été facile: même lorsquelle vécut les cinq premières années chez ses parents, la femme demeurait froide.
Oui, elle soccupait de la petite: la nourrissait, lhabillait, la lavait, lemmenait à la crèche, mais aucun baiser, aucune caresse ne sortait de ses lèvres.
Puis les parents se séparèrent, le père sen alla loin et ne revint jamais. Il était déjà rare quils se croisent: il travaillait sans cesse, partait en missions, et quand il rentrait à la maison, les disputes avec Marie éclataient. Sa disparition fut donc prise à la légère par Clémence, tandis que la perte de la mère la laissa un vide béant.
Juste après le divorce, Marie envoya sa fille chez sa propre mère, Germaine, dans le petit village de SaintRégis.
Tu nes pas une poupée ici, lança la grandmère dune voix dure. Ta mère a déjà eu une vie difficile, elle mérite le bonheur. Ou bien tu ne laimes pas?
Je laime, sanglota la petite Clémence, sans comprendre pourquoi sa mère semblait plus heureuse loin delle.
Des années plus tard, en écoutant des conversations dadultes, Clémence apprit les «souffrances» de Marie. Dans sa jeunesse, la femme avait aimé un certain Boris, ils prévoyaient de se marier, mais une dispute les sépara et le garçon épousa une autre, plus prometteuse.
Furieuse, Marie épousa le père de Clémence, qui ladorait, donna naissance à la fillette et chercha à oublier le traître. Le tableau était celui dune famille ordinaire: mari, enfant, appartement et même un petit boulot. Jusquà ce que Boris refasse surface.
Il ne montra que peu de remords, demandant simplement pardon et promettant monts dor à la promise abandonnée. Marie, désespérée, se jeta dans les bras du mari comme dans un tourbillon. Mais le nouveau mari nappréciait pas que, sous son regard, apparaîssent les traces dune autre liaison, et Marie hâta denvoyer sa fille chez Germaine.
Germaine, bien que stricte, prenait soin de la petite comme dune précieuse rosée. Elle lobligeait à la corvée, à soccuper du poulailler et du potager, hurlait parfois, mais au fond, elles vivaient en harmonie.
Marie revenait presque chaque mois, et Clémence attendait ces visites le cœur battant, rêvant que sa mère la serre, lembrasse et murmure: «Allons à la maison, ma fille. Tu me manques tant.»
Tu nes quune petitegriça sa camarade Lina, moqueuse. Tout le monde sait que ta mère ta échangée contre un homme, et que tu te berces dillusions!
Tu ne comprends rien! répliqua Clémence. Juste les circonstances
Oui, oui! ricana Lina, éclatant de rire.
Elles sétaient même disputées sérieusement à ce sujet, pour se réconcilier ensuite, comme de vraies amies.
Germaine décéda lorsquelle eut quinze ans. La petite pleura sa grandmère, mais enfin put vivre avec sa mère! Elle ne serait pas envoyée en foyer, même si le sort nen était pas moins sombre.
«Envoyezla étudier dans une autre ville,» suggéra Benoît, pensant quils étaient seuls. «Là, elle aura un dortoir et une formation.»
«Benoît, ce nest pas possible,» protesta Marie timidement. «Elle a déjà le stress du décès de Germaine, et que dira la société»
«Tu passes tout ton temps en chantier, tu ne la verras même pas.» insista le beaupère.
«Très bien, essayons,» grogna Benoît, mécontent.
Clémence détesta alors encore davantage ce père de substitution. Si ce Benoît nexistait pas, elle et Marie auraient pu rester ensemble, heureuses.
Elle sappliqua à gagner les louanges de Marie, utilisant les leçons ménagères apprises chez Germaine. Lappartement brillait toujours de propreté grâce à elle, Marie oubliait rapidement comment faire la lessive et le repassage. Même la cuisine de Clémence surpassait celle de sa mère. Elle voulait, dès la fin du troisième cycle, devenir coiffeuse pour subvenir aux besoins de Marie.
Elle imaginait que, ainsi, elle se débarrasserait de ce vil Benoît, tant que la mère dépendait encore de lui, sans travailler depuis longtemps.
Clémence eut limpression que Marie aimait peu son mari. Elle était jeune, belle, élancée, tandis que Benoît était rondouillard, presque chauve, ennuyeux. Pourquoi lauraitelle choisi? Mais elle garda ces pensées pour elle, jusquau jour où, au lycée, la mère annonça quelle avait un nouveau petit ami, Nicolas, assez jeune, séduisant et pas fauché. Ils étaient ensemble depuis plusieurs mois et prévoyaient de se marier.
Tu vas ladorer!exclama Marie, fière, présentant Nicolas à sa fille. Nous vivrons dans une maison de campagne avec du personnel, tout le confort possible.
Tu en es sûre?demanda Clémence, dubitative.
Elle aussi jugeait que Marie méritait mieux que ce misérable Benoît, mais Nicolas ne la rassurait pas.
«Absolument!» insista Marie.
Nicolas, cependant, avait une autre vision. Lorsquil apprit que la petite amie était enceinte (une idée que Marie avait mise en avant), il senfuit précipitamment. Il avait déjà une épouse loin dêtre une femme de moins, comme il le prétendait deux enfants et un beaupère influent. Le dernier point était décisif.
«Si mon beaupère découvre notre histoire, surtout la grossesse, nous serons tous les deux en danger,» avertit le petit ami. Il sen fiche de qui tu es, mais il ne tolère aucune offense à sa fille!Alors, garde le silence ou avorte, ditil.
Marie ne pouvait accepter lavortement, la grossesse était déjà avancée. Elle redoutait déprouver le courroux du beaupère de Nicolas.
«Tu dois me sauver,» sanglota la mère, suppliant Clémence. Sauvenous tous les deux, sinon Benoît me lâchera et nous resterons sans rien.
«Maman, on survivra,» répondit Clémence, les larmes aux yeux. «Je trouverai bientôt un travail»
«Survivre?!» séleva Marie. Je veux vivre normalement!«Normalement!»
Elle cracha à nouveau, terrifiant Clémence, puis rassembla ses forces.
«En résumé, si tu ne veux pas rester sans mère, aidemoi,» finitelle.
«Bien sûr, maman!Tu sais que je taime,» sanglota à nouveau la fille.
Le plan de Marie était simple et diabolique. Elle accoucherait, et le bébé serait déclaré à la garde de Clémence. Elle aurait dixsept ans, et personne ne se soucierait du père. Ainsi, Clémence naurait aucune explication à fournir, aucune accusation de vol, tout serait consenti et sans revendication.
Ils neurent pas besoin de justifier quoi que ce soit. Le ventre de Marie resta petit pendant sept mois, elle sortit peu de la maison, puis elles sen allèrent toutes deux dans un petit lotissement de jardins partagés. La naissance eut lieu à domicile, assistée dune sagefemme (contre paiement).
Le hasard fit que Benoît était en poste déternité pour six mois, ignorant tout. Clémence ne sintéressa guère aux détails, sa mère organisa tout, et elles rentrèrent avec le petit Danilo dans les bras, dont le livret détat civil indiquait Clémence comme mère.
Questce que cest?!sécria Benoît en voyant le nourrisson dans leur salon.
Benoît, calmetoi!Je texpliquerai tout,«répondit Marie, suppliant. Cest la première amour de la fille, malheureuse, mais lenfant nest pas fautif»
Quoi??!Pas seulement je nourris ta fille, vous voulez maintenant me suspendre un garçon au cou?!
Vous avez perdu la raison? Quil aille se damner chez les démons!
Quelque chose que Marie tenta de calmer, de raisonner, même en pleurant, Benoît resta ferme: «Soit Clémence garde le bébé, soit je men vais!»
Ne ten fais pas, ma fille, Benoît est conciliant rassura Marie, «il finira par se calmer, tout ira bien.»
Mais le «bien» ne vint jamais. Deux jours après le retour de Benoît, Clémence revint dune promenade avec Danilo, et dans le hall lattendaient deux valises.
Le beaupère se tenait là, menaçant, et il était clair que Clémence navait aucun choix. Marie, tremblante, se tenait près de son mari, le regard suppliant.
Clémence, peutêtretu pourrais confier le bébé à un foyer?murmuratelle, la peur dans la voix.
Cest alors que Clémence comprit: elle ne recevrait jamais lamour, la tendresse ni la compréhension de sa mère. Le choix de sa mère était clair, et il le resterait toujours.
Elle franchit résolument le vestibule, prit le petit Danilo endormi dans sa poussette et le remit à Marie:
Ton fils, faisce que tu veux avec lui.
Elle quitta lappartement sous un silence funèbre, emportant une valise (lautre contenait sûrement les affaires du bébé). Dans cette maison, elle navait plus rien à faire.







