Jachète de la viande de dinde de première qualité pour moi, je me prépare des boulettes vapeur, tandis que lui, il reçoit du porc passé de date.
Jai cinquante-sept ans. Cela fait plus de trente ans que je suis mariée et, pendant toutes ces années, jai lavé le linge de mon mari, cuisiné ses repas, veillé sur le confort de notre foyer. Nous avons deux enfants, que jai élevés et instruits seule. Depuis aussi loin que je me souvienne, jai tourné en rond comme un hamster dans sa roue. Jenchaînais les petits boulots, parfois deux ou trois à la fois, pour offrir à nos enfants tout ce quil fallait, pour quils soient vêtus aussi bien que les autres.
Durant toutes ces années, mon mari ne sest jamais vraiment fatigué au travail et, dès quil a atteint lâge de la retraite, il sest installé dans notre appartement parisien et na plus rien fait du tout. Moi, je continue de travailler, jaide nos enfants à soccuper de nos petits-enfants et jassume encore tout le quotidien de la maison.
Je lui ai demandé des dizaines de fois de trouver au moins un emploi, pourquoi pas veilleur de nuit ou garde dimmeuble, mais il me répond toujours que nous nous en sortons bien sans ses petits à-côtés. Et pour la nourriture, il nest vraiment pas bête ! Je manque cruellement de temps pour cuisiner, et souvent, en rentrant, je découvre quil a dévoré tout ce qui était bon, ne me laissant quun reste de soupe froide.
Une amie, un jour, ma ouvert les yeux : « Prépare-lui des plats simples avec des produits moins chers, et fais-toi plaisir avec des choses de qualité. » Ce soir-là, rentrée à la maison, jai dit à mon mari que le docteur ma mise au régime strict, et quil vaudrait donc mieux quil ne touche pas à mes provisions personnelles.
Aujourdhui, je cache mon repas, et quand il descend au garage, je savoure des chocolats en cachette. Je range saucisson et fromage tout au fond du réfrigérateur, hors de sa vue, et il ne se doute de rien quand je les mange, une fois la voie libre. Dieu merci, nous avons deux frigos : dans lun, les courses communes ; dans lautre, le stock et les bocaux, où je protège jalousement ma petite réserve.
Vous savez, les hommes ne voient jamais rien ! Jachète pour moi de la dinde tendre au marché, jen fais des boulettes bien légères à la vapeur, tandis que pour lui, je prends du porc de supermarché, tout juste bon à jeter, assaisonné dun peu dherbes il ne sen inquiète même pas. Je lui prends des pâtes premier prix à quelques euros, alors que pour moi, jachète des pâtes de blé dur italiennes de grande marque.
Je ny vois aucun mal, je nai pas mauvaise conscience. Après tout, sil veut bien manger, il na quà se lever et chercher du travail par lui-même ! Je trouve ridicule lidée de divorcer à notre âge notre vie est déjà derrière nous, nous partageons ce bel appartement, alors pourquoi le vendre et couper nos économies en deux maintenant ?







