La lettre qui nest jamais arrivée
Mamie sattardait depuis un bon moment près de la fenêtre, bien quil ny ait franchement rien à voir. Dans la cour, la nuit tombait tôt. Le lampadaire en bas vacillait paresseusement, clignotant comme sil somnolait sur son propre boulot. Sur la neige, seules traînaient des traces éparses de chiens et de passants, la concierge a frotté quelque part sa pelle, puis tout est retombé dans un calme cotonneux.
Sur le rebord de la fenêtre, des lunettes à monture fine patientaient près dun vieux téléphone dont le film protecteur fendillé tenait par miracle. De temps en temps, le téléphone émettait un léger frisson quand des photos tombaient dans le groupe WhatsApp familial, ou quun petit vocal surgissait. Mais ce soir, silence radio. Dans lappartement, le calme était tel quon aurait pu croire que les murs aussi retenaient leur souffle. La pendule accrochée au mur battait les secondes, bien trop fort à son goût.
Elle se leva, se dirigea vers la cuisine, alluma la lumière. Lampoule blafarde dessinait un cercle jaune sur la table où trônait un saladier de quenelles refroidies, couvert dune assiette. Elle les avait préparées à midi, au cas où sait-on jamais, si quelquun passait. Personne nétait passé.
Elle sassit, piocha une quenelle, mordit dedans, puis la reposa aussitôt. La pâte était devenue élastique, comme un vieux chewing-gum oublié sous un banc décole. Cest comestible, pensait-elle, mais la joie, elle, sest fait la malle. Elle se versa un thé du vieux bouilloire émaillé, écouta leau qui tapisse le fond du verre, puis soupira dun coup, surprise elle-même par la tristesse sonore qui lui échappa.
Ce soupir pesait, comme une valise pleine dhistoires anciennes, déposée là, sur le tabouret dà côté.
“Mais pourquoi je me plains ?” pensa-t-elle en se tirant les oreilles. “Tout le monde est sauf, Dieu merci. Jai un toit. Alors pourquoi toujours ce pincement ?”
Et bien sûr, la mémoire, cette taquine, remit en lumière les vieux fragments de conversations. La voix de sa fille, tendue comme la ficelle dun saucisson pendu à sécher :
Maman, je nen peux plus, vraiment Encore une dispute avec lui
Puis celle de son gendre, un peu moqueur :
Elle ten parle, forcément ? Dis-lui bien que la vie ne va pas tourner à sa façon, hein.
Et Étienne, son petit-fils “Oui, ouais”, soufflait-il dans le combiné, quand elle demandait des nouvelles. Ces “ouais”, cétait plus perçant que nimporte quelle dispute. Avant, il pouvait lui raconter lécole et ses copains des heures durant. Maintenant il avait grandi, bien sûr. Mais quand même.
Personne ne claquait les portes devant elle, pas de cris. Mais entre chaque mot, cétait comme une fine cloison invisible. Des micro-piqures, des non-dits, des bleus à lâme que personne ne nommait. Et elle, debout au milieu, essayant tantôt daller vers sa fille, tantôt vers son gendre, mais toujours prudente, comme une funambule sur fil de soie. Parfois, elle se reprochait de ne pas avoir mieux transmis, mieux conseillé, ou tout simplement sêtre tue quand il laurait fallu.
Elle but une gorgée de thé, grimaça il était trop chaud et soudain, un souvenir lui revint, comme un parfum oublié denfance. Quand Étienne était petit, ils avaient ensemble écrit une lettre au Père Noël. Il avait tracé en lettres bancales : “Peux-tu mapporter un circuit de train et faire que papa et maman arrêtent de se chamailler.” Ça lavait fait rire à lépoque, elle lui ébouriffait les cheveux et assurait que le Père Noël comprendrait tout.
Maintenant, elle se sentait presque coupable, comme si elle avait menti à lenfant. Les parents dÉtienne ne sétaient jamais vraiment arrêtés de se chamailler. Ils avaient simplement appris à le faire en sourdine.
Elle écarta son verre, essuya la table même si elle était déjà propre puis alla dans la chambre et alluma la veilleuse du vieux bureau. La lumière tombait sur un carnet à carreaux resté ouvert, un stylo posé dans un pot plein de crayons. Elle écrivait peu de nos jours, préférant pianoter sur son smartphone : des textos, des cœurs, des vocaux.
Elle resta debout un moment devant bureau, puis, idée folle, pensa : et si?
Idée un peu ridicule, toute enfantine, mais ça réchauffait le cœur. Écrire une vraie lettre, sur du vrai papier. Pas pour commander des cadeaux. Juste pour demander quelque chose, pas à ceux qui ont déjà leurs propres comptes à régler, mais à celui en principe qui ne doit rien à personne.
Elle se moqua delle-même. Voilà la mémé qui perd la boule et décide décrire au Père Noël ! Mais déjà sa main attrapait le carnet.
Elle sassit, ajusta soigneusement ses lunettes, saisit un stylo. Des gribouillis couraient sur la première page ; elle la tourna. Prise dun léger doute, elle finit par écrire : « Cher Père Noël ».
Sa main trembla. Presque honte : on dirait quon lobserve par-dessus son épaule. Elle promena un regard dans la pièce, la couette bien tirée, les portes du placard bien fermées. Personne.
« Tant pis », murmura-t-elle pour elle-même.
Et elle continua :
« Je sais, tu toccupes des enfants et moi, je suis vieille. Mais je ne vais pas te demander de manteau, ni de télévision, ni de choses inutiles. Jai tout ce qui me revient. Je voudrais simplement que tu apportes la paix à ma famille.
Que ma fille et mon gendre arrêtent de se disputer, que mon petit-fils ne fasse pas comme un inconnu. Quon puisse sasseoir à la même table sans crainte de réveiller de vieilles querelles. Je comprends bien que les gens sont responsables de leurs histoires et que tu nas sans doute rien à voir là-dedans. Mais peut-être, tu pourrais aider, un petit peu. Jai probablement pas le droit de te demander ça, mais je le fais. Si tu peux, fais que lon sécoute un peu mieux.
Avec respect, Mamie Jeanne. »
Elle relut sa lettre. Les mots lui parurent naïfs, tordus, comme des dessins denfant. Mais elle ne raya rien. Cétait comme si elle avait enfin sorti tout ça du fond du cœur.
Le papier crissait sous ses doigts. Elle plia la lettre en deux, puis encore. Resta assise un temps à tenir ce petit paquet. Quallait-elle en faire ? Le jeter par la fenêtre, le glisser dans une boîte aux lettres ? Quelle blague.
Elle se leva, attrapa son sac dans lentrée, songea quelle irait demain à la Poste payer leau et lélectricité. Elle glisserait la lettre dans la boîte aux lettres du Père Noël ça se fait partout à présent. Lidée la rassura, elle nétait pas la seule, quelque part.
Elle glissa la lettre dans la poche du sac, à côté du livret de famille et des factures, puis éteignit la lumière. Les aiguilles de la pendule continuaient de veiller. Elle sallongea, tourna longtemps dans le silence avant de trouver le sommeil.
Le lendemain, elle partit tôt pour éviter la foule de midi. Ça glissait dehors ; la neige crissait sous ses pas. Devant limmeuble, la voisine et son caniche lui firent un petit signe :
Ça va, Jeanne ? La santé tient bon ?
Quelques mots échangés, puis Jeanne prit la route, son sac serré dans la main.
La Poste grouillait ce matin-là. La queue serpentait jusquau guichet pour les paiements. Jeanne sy glissa avec ses factures et la lettre. Or, pas de boîte aux lettres du Père Noël dans cet établissement. Juste les boîtes habituelles, les enveloppes, les carnets de timbres en vitrine.
Elle resta plantée là. Bravo, Jeanne, pensa-t-elle. On aurait dit une mission secrète qui tournait court. Jeter la lettre dans la poubelle aurait été plus simple mais elle ne put sy résoudre. Elle rangea la lettre, régla ses factures, sortit.
À deux pas de la Poste, le marchand de jouets avait installé sur son stand une petite boîte cartonnée, affublée dune étiquette : « Lettres au Père Noël ». Trop tard, la vendeuse la décrochait déjà.
Cétait jusquà hier, madame, fit-elle dun air fatigué. Après, cest trop tard pour livrer tout ça en Laponie.
Jeanne hocha la tête. Elle nétait pas bien pressée, au fond. Elle remercia, même si ce nétait pas nécessaire, et rentra chez elle. La lettre resta dans son sac, comme un petit secret quon garde au chaud et dont on ne veut ni entendre parler ni se débarrasser.
Elle ôta ses chaussures dans lentrée, accrocha son manteau, posa le sac sur le tabouret on verra plus tard. Le téléphone vibra dans sa poche. Un SMS de sa fille :
« Maman, coucou ! On passe te voir ce week-end, ça te va ? Étienne cherche de vieux livres dhistoire, il dit que tu dois sûrement avoir ça. »
Un nœud se serra dans sa poitrine puis se relâcha aussitôt. Ils viendraient donc. Tout nétait pas si perdu. Elle répondit : « Bien sûr, venez donc. Je vous attends avec impatience. »
Ensuite, elle installa ses courses, commença à préparer un bouillon. La lettre resta dans la poche du sac, devenue passagère clandestine.
Samedi soir, elle entendit des pas dans lescalier et la porte de limmeuble claqua. Jetant un regard par le judas, elle reconnut leurs silhouettes. Sa fille avec un sac rempli, le gendre portait une boîte, Étienne il avait déjà presque rattrapé la hauteur de la porte arborait son éternel sac à dos, les cheveux dépassant sous le bonnet.
Salut, Mamie ! dit-il en entrant, se penchant pour lembrasser.
Entrez, entrez ! chaussa-t-elle aussitôt, toute agitée. Posez vos manteaux, jai préparé les chaussons.
Dun coup, lentrée sembla trop petite. Ça sentait la neige, la rue, et cette odeur sucrée qui émanait du sac posé par sa fille. Le gendre ronchonnait que personne ne nettoyait jamais le hall, Étienne ôtait ses baskets, percutant le portemanteau avec son sac.
Maman, on ne reste pas tard, hein ? prévint la fille en posant le sac. Demain, faut passer chez ses parents, tu te souviens.
Je me souviens, répondit Jeanne. Allez en cuisine, jai fait de la soupe.
Ils sinstallèrent, chacun trouvant une place un peu comme au hasard. Le gendre près de la fenêtre, sa fille à côté, Étienne juste en face de Jeanne. On servit la soupe sans un mot, les cuillères seules cliquetaient. Peu à peu, la conversation glissa vers le boulot, les embouteillages, la flambée des prix. Les mots se coulaient, polis, mais dessous, Jeanne percevait un courant bien plus sombre.
Étienne, tu voulais voir des livres dhistoire, non ? lança la fille quand les bols furent vides.
Ah oui, répondit Étienne, revenant à lui. Mamie, tu as des bouquins sur la Seconde Guerre, un truc que le prof a conseillé de feuilleter en plus du manuel ?
Bien sûr, sanima Jeanne. Jai une belle collection là-haut, viens voir.
Ils passèrent au salon, Jeanne alluma sa lampe de bureau, attrapa quelques ouvrages poussiéreux sur létagère du haut.
Tiens, regarde, fit-elle en empilant des livres aux couvertures délavées. Ici cest le siège de Paris, là la Résistance Tu veux quoi ?
Je sais pas, il haussa les épaules. Faut juste éviter que ce soit trop barbant.
Il laissa courir son regard dun air distrait ; un instant, Jeanne revit ce petit garçon qui, autrefois, sinstallait sur ses genoux en lançant mille questions. Aujourdhui, il se taisait, mais elle lut une petite lueur dintérêt dans son œil.
Prends celle-ci, elle lui tendit un roman. Cest vivant, presque une aventure. Jai adoré à ton âge.
Il feuilleta.
Merci, Mamie.
Ils parlèrent encore un peu du prof, qui « tient la route, mais exagère parfois ». Jeanne écoutait, opinait, relançait la discussion pour le plaisir. Elle savourait simplement quil ait envie de papoter.
Peu après, la fille fit irruption :
Étienne, on repart dans une demi-heure, commence à préparer ton sac.
Ouais, répondit-il, et il rangea son livre sans rechigner.
Au départ, le couloir devenu trop à l’étroit. Sacs, manteaux, écharpes, sms à envoyer, conseils de dernière minute. Jeanne les accompagna jusquà la porte, attendit que lascenseur se referme, puis regagna sa solitude.
Le silence venait cueillir Jeanne illico. Elle retourna à la cuisine, rangea les assiettes. Son sac, là sur le tabouret près du mur, ne bougeait pas. Par réflexe, elle glissa la main dans la poche, trouva le papier plié. Un instant, elle fut tentée de le déchirer, puis le planqua encore plus profondément, scellant la fermeture éclair.
Ce quelle ignorait, cest quau même instant, lors de la chasse au livre, Étienne avait, sans faire exprès, donné un coup de pied dans son sac, entrouvrant la fermeture. Le coin blanc dune feuille dépassait. Il la remit machinalement, lut le “Cher Père Noël”, et resta coïtement. Il nosa pas tirer la lettre. Tout allait vite autour, les grands parlaient, il laissa faire. Mais linscription resta comme une épine en mémoire.
Ce nest que le soir, dans sa chambre, quil sen souvint, fouillant pour sortir le fameux roman de son sac. Sa grand-mère, une personne adulte, écrire une lettre au Père Noël ? Dabord, cela lamusa. Puis, cela lui sembla étrange, puis triste, sans quil sache pourquoi.
Le lendemain, entre le gigot et les conversations sérieuses sur les impôts chez les autres grands-parents, il ressassait le coin de papier blanc. Quelques jours plus tard, de retour de cours, il écrivit à Mamie : « Je peux passer demain ? Encore des questions sur la Résistance. » Elle répondit dans la minute : « Bien sûr, viens. »
Il se pointa après lécole, sac au dos, casque sur les oreilles. Lodeur de choux mijoté et de savon flottait dans les couloirs. La sonnette ne fit pas attendre : elle devait guetter juste derrière la porte.
Entre, Étienne, mets-toi à laise Jai fait des crêpes.
Il ôta sa parka, posa son sac sur le tabouret le fameux sac ouvert. Le petit coin blanc était là. Un petit serrement au creux du ventre. Pendant quelle saffairait à la cuisine, il sassit, fit mine de renouer son lacet, et tira le papier. Son cœur battait la chamade ; il savait très bien quil nétait pas dans son droit, mais impossible de sarrêter.
Il dissimula la lettre dans la poche de son sweat, se releva, et rejoignit la cuisine.
Oh, des crêpes, fit-il dun ton détaché. Trop cool.
Ils mangèrent, parlèrent de tout, du temps, des vacances scolaires qui arrivaient. Mamie demandait régulièrement sil navait pas froid, si ses chaussures tenaient le choc. Il esquivait dun sourire, lançait une blague.
Puis, il feuilleta le livre pris la dernière fois, resta peu, rentra sans soulever de questions.
À la maison, seul dans sa chambre, il sortit la lettre. Sassit, la posa sur les genoux. Le papier portait la marque des pliures, les coins cornés. Lécriture soignée, serrée mais jolie.
Il lut. Un peu honteux, comme sil espionnait. Plus encore, à la phrase : “pour que le petit-fils ne soit pas muet, comme un étranger”.
Il relut. Un nœud à la gorge. Il se souvint de ses réponses monosyllabiques, de ses esquives au téléphone. Bien sûr quil laimait. Mais cétait toujours pas le temps, pas lhumeur, un truc qui clochait. Elle vivait ça comme
Il finit la lettre. Des mots sur la paix, la table commune, le fait de sécouter. Il fut envahi par une vague de tendresse pour Mamie, et eut envie daccourir lembrasser. Puis se sentit bête de son propre côté lyrique.
Il sallongea sur le dos, la lettre posée à côté. Maintenant, quoi ? Dire à maman ? Papa ? Bah, ils réagiraient mal. Riraient jaune, importuneraient Mamie, ou se disputeraient encore plus. Rendre la lettre ? Elle comprendrait quil avait lu, serait blessée ou lui aussi dailleurs.
Il tourna la tête dans loreiller. Les phrases tambourinaient : “pour que le petit-fils ne soit pas muet” Un peu comme si la lettre ne sadressait pas à un bonhomme imaginaire, mais à lui.
Au dîner, il voulut aborder le sujet avec sa mère (“Dis, maman, à propos de Mamie”), mais son père le coupa dun “Et alors, tes notes ?”, puis sa mère enchaîna sur son travail. Il abandonna.
La nuit, impossible de fermer lœil. La lettre lattendait dans son tiroir, bien pliée. Sa présence le dérangeait, le retenait.
Le lendemain, à la pause, il en parla à un pote : “Tu sais quoi ? Ma grand-mère, elle écrit au Père Noël !” Lautre éclata de rire :
Sérieux ? Chez moi, Pépé ne croit quà la retraite, timagines.
Bah, cest pas drôle répondit sèchement Étienne, surpris de la force de sa réplique.
Le copain haussa les épaules et passa à autre chose. Mais, désormais, Étienne se sentit seul avec ce secret.
Le soir, il appela Mamie, raccrocha avant la tonalité. Parcourut le groupe WhatsApp de la famille : photo de gratin dauphinois, blague nulle, invitation pour le pot de fin dannée Rien de profond, rien de dangereux. Surtout pas de lettres.
Il tapota “Maman, si on fêtait le Nouvel An chez Mamie ?” puis effaça aussitôt, craignant la réponse : “On a déjà prévu chez les parents de papa !” et tout lattirail de disputes qui sensuivrait.
Il reprit la lettre, relut “autour dune même table”, un sourire commença à naître dans sa tête. Pas le réveillon, pas de grandes cérémonies. Un simple dîner. Un dîner de rien, mais en famille.
Il attendit que sa mère soit sur le canapé, ordinateur sur les genoux, pour lancer :
Dis, maman Si on allait euh dîner chez Mamie, tous ensemble ? Pas vite-fait vraiment, on sattarde.
Elle le regarda, suspicieuse :
Mais on y va déjà.
Oui, mais pas pareil. Pas juste une heure, pas comme ça. Un vrai dîner. Jaide à préparer sil faut.
Elle esquissa un sourire le genre qui dit “il va neiger”. Mais il insista :
Un samedi, puisquon sort pas, hein
Elle soupira, regarda le plafond.
Ton père va râler. Il rentre toujours épuisé. Et puis jai des dossiers.
Juste une fois, insista-t-il. Elle est toute seule, tu las dit toi-même.
Étonnée de la pugnacité soudaine de son fils, elle céda :
Daccord. Je lui propose. Mais je garantis rien.
Cramoisi, il quitta la pièce en battant un record mondial de sortie de salon.
Le soir, il entendit ses parents discuter à la cuisine.
Tu te rends compte, cest lui qui a suggéré daller chez Jeanne ! fit sa mère.
Bah, vraiment obligé ? On va encore parler santé et retraites
Elle est seule. Et jimagine quÉtienne sen soucie plus quon ne pensait.
Silence, puis un soupir du père.
Bon, va pour samedi.
Pour Étienne, cétait déjà une petite victoire. Mais il en restait une autre à décrocher : Mamie.
Le lendemain, il appela lui-même.
Salut Mamie, on vient samedi, tous. Enfin, si ça te dit Jpeux venir plus tôt pour aider à cuisiner.
Son ton létonna.
Ah ? Tu vas aider ? fit-elle, amusée. Bon, daccord, ça nous changera ! Tu couperas la salade, on verra si tes doué.
Samedi, il débarqua avec deux sacs remplis, achetés avec sa mère.
Mamie ouvrit des yeux ronds.
Mazette, on prépare pour tout le troisième étage, ou quoi ?
Laisse, sil en reste cest pas la fin du monde.
Ils épluchèrent les pommes de terre à deux, découpèrent les légumes. Jeanne surveillait dun œil, rectifiait la position du couteau :
Fais gaffe à tes doigts sinon tu repars avec un pansement.
Mais ça vaaa
La cuisine sentait loignon et la viande rissolée, la radio susurrait, le soir pointait à la fenêtre.
Mamie, demanda soudain Étienne, concentré sur ses concombres tu crois au Père Noël, toi ?
Elle sursauta, la cuillère tinta contre la casserole. Silence.
Pourquoi tu demandes ? fit-elle prudemment.
Bah à lécole, on débat, cest tout.
Elle remua lentement la poêle.
Jy croyais enfant Après, je ne sais pas. Peut-être qu’il existe, juste, pas comme on croit. Pourquoi ?
Pour rien, bredouilla-t-il, tout rouge.
Ils restèrent silencieux. Mais il lui sembla, à lui comme à elle, quils parlaient de toute autre chose.
Le soir, les parents arrivèrent. Son père un peu tiré, mais moins ronchon quà lordinaire. Sa mère apporta une tarte maison.
Dis donc, lança le père devant la table dressée, on pourrait inviter léquipe du PSG !
Remerciez votre fils, sourit Jeanne. Pour une première, il assure.
Comme quoi, tu caches bien ton jeu, fit le père à Étienne.
Ben voilà.
Repas un peu crispé au départ chacun faisant mine de bien choisir ses mots. Mais la nourriture, comme toujours, finit par délier les langues. On se rappela des bêtises enfantines de sa mère, le jour où elle sest perdue à Monoprix. Le père raconta les (més)aventures de collègues. Jeanne souriait, les yeux plissés de gaieté.
Étienne observait, songeant à la lettre. Il avait limpression quautour du gâteau, entre chaque silence et chaque anecdote, circulait un sous-entendu. Celui quécrivait Mamie à son “Père Noël”.
Vint un moment : sa mère, servant le thé, bafouilla :
Pardon, maman, dêtre si rares à venir. On court tout le temps.
Ce nétait pas une excuse, plus une confession. Jeanne baissa les yeux, traça un cercle sur la soucoupe.
Je comprends, répondit-elle. Chacun sa vie, pas de souci.
Étienne sentit comme une piqûre. Elle disait ne pas leur en vouloir, bien sûr, mais il savait que si. Pourtant, pas de reproche, plutôt une invitation à ne pas avoir de remords.
Il se lança :
On pourrait revenir de temps en temps. Pas seulement pour Noël.
Ses parents levèrent les yeux, mi-surpris, mi-tendus.
Oui, renchérit son père, sans la moindre ironie. Très bien même.
La mère hocha la tête.
On essaiera, déclara-t-elle dune voix douce.
Après, on reparla des études, des projets duniversité, des profs de soutien. Jeanne ny comprenait pas grand-chose, mais elle participait.
Quand arriva lheure de partir, le couloir semblait petit pour tous. On cherchait des bonnets, des gants, on grimpait sur un tabouret pour attraper la cocotte.
Dis, la prochaine fois, on refait ça ici hein ? proposa sa fille. Promis, je préviens à lavance cette fois.
Volontiers, répondit Jeanne. Jen serai ravie.
Étienne traina un peu. Il se tourna vers létagère où le carnet, le stylo et la lettre dans sa propre poche, tranquille. Il navait pas lintention de la rendre. Elle lui appartenait, un peu. Trop de vérité pour retourner dormir dans la vieille besace de sa grand-mère.
Mamie, souffla-t-il alors quon sortait déjà si jamais tu veux quon change quelque chose dis-le-nous. Pas besoin décrire. Parle-nous, cest tout.
Elle le fixa, surprise, puis éclata dun sourire tendre.
Promis, mon chou, je te le dirai.
Il acquiesça en quittant lappartement. La porte se referma, lascenseur descendit.
Jeanne resta là. Elle regagna sa cuisine, se laissa tomber sur une chaise. Assiettes, mugs, miettes de tarte. Lodeur du thé et du poulet flottait encore dans la pièce. Elle passa la paume sur la nappe, ramassa les miettes, les rassembla en petit tas.
Dans sa poitrine, un drôle de sentiment. Pas vraiment de la joie pure, mais comme un peu dair frais, une fenêtre entrouverte. Les soucis ne senvolaient pas : sa fille et son gendre auraient encore des désaccords, Étienne ses secrets. Mais ce soir, à cette table, ils étaient tous un chouïa plus proches.
Elle songea à la lettre elle ne savait plus où elle était, ni ce quelle en avait fait. Il nimportait plus, en fait.
Elle sapprocha de la fenêtre. Au pied du lampadaire, des enfants modelaient la neige. Un garçon en bonnet rouge criait, sa voix montait jusquau troisième étage.
Jeanne posa son front contre le carreau glacé et sourit. Pas un grand sourire hollywoodien non, une fragilité discrète, comme si elle répondait à un signe lointain, mais limpide.
Et dans la poche dÉtienne, dans lentrée de chez ses parents, dormait toujours la lettre pliée. Parfois, il la relisait en silence, gardant le secret pour lui. Non pas comme un vœu lancé vers un vieux monsieur en manteau rouge, mais comme un rappel de ce quattend celui qui, inlassablement, fait cuire la soupe et attend quon lui téléphone.
Il ne parla plus jamais de la lettre. Mais lorsque sa mère, fatiguée, répondit quelle nirait pas chez Mamie ce dimanche, il glissa simplement :
Jirai, alors.
Et il y alla. Pas pour Noël, pas parce quil le fallait : juste comme ça. Ce nétait pas un miracle. Juste un autre petit pas vers cette paix que quelquun, jadis, avait griffonné sur un bout de papier quadrillé.
Jeanne, en lui ouvrant, fut surprise, mais se garda de questions. Elle dit seulement :
Entre donc, Étienne. Le thé vient tout juste dêtre prêt.
Et cétait amplement suffisant pour que lappartement redevienne un peu plus doux.







