Après que notre fils, Guillaume, sest marié, il ne veut plus nous rendre visite. Il est maintenant toujours chez sa belle-mère, qui, curieusement, réclame sans cesse une aide urgente, comme si son existence même dépendait de nos bras. Parfois, dans mes songes, je me demande comment cette femme a survécu jusqu’à ce que sa fille, Éloïse, épouse notre fils.
Cela fait plus de deux ans que Guillaume est marié. À la suite de notre propre mariage, nos enfants sont partis sinstaller dans un petit appartement au centre de Lyon, acquis pour Guillaume lorsquil a commencé ses études universitaires. Dès son enfance, il a toujours bénéficié de notre soutien, dune compréhension chaleureuse. Peu avant son mariage, il vivait déjà seul, lappartement étant proche de son lieu de travail.
Je ne dirais pas que je naimais pas Éloïse, mais il me semblait quelle nétait pas tout à fait prête pour la vie conjugale. Bien que notre fils ait à peine deux ans de plus quelle, Éloïse semblait porter le manteau dune petite fille : fragile, capricieuse parfois. Guillaume, si doux, devenait le gardien de ce drôle denfant, et je me demandais comment il traverserait la vie à côté delle.
À mesure que je les ai connus, elle et sa mère, Madeleine, jai compris leur essence. Madeleine avait mon âge, mais se comportait comme une fillette dans un bal dadultes. Avez-vous déjà rencontré des gens qui restent des enfants, malgré les années qui sempilent ? Certains ne grandissent jamais, et restent des rêveurs maladroits. Lors du mariage dÉloïse, Madeleine avait déjà brisé six alliances, divorcée pour la sixième fois.
Nos échanges étaient limités, car elle évoluait dans son propre univers. Nos conversations ne dépassaient jamais les politesses, les félicitations pour le mariage de nos enfants et puis sévaporaient comme des bulles de champagne.
Les premiers signes alarmants sont apparus avant la cérémonie. Éloïse traînait Guillaume constamment chez sa mère : robinet qui goutte, prise capricieuse, étagère tombée dans la cuisine… Au début, jai fermé les yeux ; ils navaient pas dhomme pour réparer, alors laide de Guillaume semblait précieuse.
Mais, peu à peu, les incidents chez Madeleine ne se sont pas raréfiés ; bien au contraire, ils semblaient surgir chaque semaine. Guillaume, de moins en moins présent, se justifiait toujours par les urgences chez sa belle-mère. Les fêtes familiales sorganisaient autour delle, et nous, nous ne restions que trois : moi, mon mari Paul, et ma propre belle-mère, Huguette.
Cétait une douleur douce-amère de voir notre fils fuir les célébrations, mais ce fut pire lorsquil ignore nos appels à laide.
Un jour étrange, nous avons acheté un nouveau réfrigérateur, et jai sollicité Guillaume pour le transporter. Il a accepté, puis sest désisté, expliquant que la machine à laver de Madeleine fuyait, et que lui et Éloïse devaient réparer cela durgence.
Quand mon mari a téléphoné, il a entendu Éloïse murmurer : Tes parents ne pouvaient pas louer des déménageurs ? Guillaume est tout de même venu, mais bougon, presque furieux.
Papa, tu ne pouvais pas engager des professionnels ? Maintenant, cest moi qui dois tout porter !
Dans mon rêve, je me suis alors demandé pourquoi Madeleine ne faisait jamais appel à un vrai réparateur ? Peut-être vit-elle dans un monde imaginaire, sans artisans ? Guillaume disait que, là-bas, on triche sur tout, on prend largent sans vraiment réparer quoi que ce soit.
Paul, excédé, lança soudain, avec un sourire étrange : Peut-être que Madeleine nest pas douée pour les appareils électroménagers, mais quelle bergère ! Elle commande tant lagneau que notre fils. Guillaume, les yeux orageux, se vexa et partit brusquement. Je me suis tue, pensant que Paul avait raison, mais quil aurait pu être plus tendre. Car depuis, Guillaume na plus parlé à son père pendant deux semaines, et Paul refuse de faire le premier pas vers la réconciliation. Je me sens écartelée, prise entre le marteau et lenclume. Paul a raison, mais il aurait pu glisser ses paroles plus doucement, pour ne pas perdre notre fils dans ce malentendu.
Paul refuse toute initiative de contact, et Guillaume, orgueilleux, déclare quil napprochera pas son père tant quil ne se sera pas excusé. Au cœur de cette étrange danse familiale, seule Madeleine semble tirer le meilleur parti de la situation, flottant comme une plume dans le vent de nos discordes, indifférente et triomphante.







