17octobre 2024
Le soir, lair de la petite cabane sentait la moiteur et le vieux bois. Le parquet grinçait à chaque pas, et au fond, quelque chose bruissait sans doute des souris. Jai doucement posé les bébés, Éloane et Théophile, sur le matelas usé, les ai couverts de mon manteau et me suis agenouillée à leurs côtés.
Mon cœur battait à tout rompre. Je ne savais pas ce qui était le plus terrifiant : le froid qui sinfiltrait par les fissures des murs en sapin, ou le silence de Julien, qui ne ressemblait plus à lhomme que jai épousé.
Tu réalises quils sont tout petits? aije murmuré. Ils ont besoin de lait adapté, de médicaments Jallaite, mais estce que ça suffira pour deux?
Il sest tourné dun coup, furieux.
Tu crois que je ne sais pas? Tu penses que je suis idiot? sa voix tremblait de tension. Mais la ville seffondre. Je ne peux pas soutenir deux bébés à la fois, ni moralement, ni financièrement.
Et alors? mes yeux ont brillé. On se cache ici comme des fugitifs?
Julien a commencé à arpenter la pièce, puis a frappé la table du poing.
Je ne me cache pas! Tu comprends? Jessaie de penser à comment nous survivrons!
Les deux nouveaunés ont poussé un cri simultané. Jai aussitôt pris les deux dans mes bras, les berçai en murmurant :
Doucement, mes amours, doucement maman est là.
Des larmes ont coulé sur mes joues, ruisselant sur leurs petites faces.
Nous sommes une famille, chuchotai, sans le regarder. Tu voulais un enfant. Maintenant nous en avons deux. Cest un cadeau, pas une condamnation.
Julien était près de la fenêtre, les yeux perdus dans la forêt sombre. Ses épaules frémissaient, mais il ne sest pas retourné. Il a simplement murmuré :
Jaurais pu être content dun seul. Deux, ça change tout.
Jai explosé.
Ça change tout? Tu es le père! Pas un comptable qui fait du rouge!
Il sest retourné brusquement. Dans ses yeux brûlait un mélange de colère et de désespoir.
Tu ne comprends pas! Je nai même pas un euro! Zéro! Les cartes sont inutiles ici, largent liquide nexiste plus. Jai vidé les dernières litres dessence pour arriver jusquici.
Jai senti le sol seffondrer sous mes pieds.
Alors on est piégés? Sans nourriture, sans médicaments, sans chaleur?
Il sest affaissé sur la vieille chaise, le visage enfoui dans ses mains. Pour la première fois, il ne semblait pas furieux, mais brisé.
Le silence a été rompu par les petits gémissements des bébés. Jai mieux enveloppé les deux et me suis assise près de lui.
Écoute, aije dit doucement. Je ne te blâme pas. Mais il faut agir. Les enfants nont pas le temps dattendre.
Julien a levé la tête. La peur scintillait dans son regard.
Jai peur. De ne pas réussir. De ne pas pouvoir les nourrir. De mourir ici.
Jai serré sa main avec force.
Nous y arriverons. Ensemble. Mais uniquement si tu arrêtes de fuir la vérité.
Il a hoché la tête, puis sest levé comme sil venait enfin de prendre une décision.
Daccord. Demain matin jirai au village. Je chercherai du travail, je mendierai des provisions. Peu importe.
La nuit sest étirée à linfini. Les jumeaux pleuraient presque chaque heure, je les ai allaités, bercés, chanté des berceuses que je ne savais même pas doù je les tirais. Julien restait à la fenêtre, sans allumer la lampe, fixé sur lobscurité de la forêt, comme sy était cachée la réponse.
À laube, jai enfilé mon manteau.
Je reviendrai, je le promets.
Le chemin jusquau hameau a duré plus dune heure. La première maison que jai atteinte était basse, avec un petit jardin à lavant. Jai frappé. Une vieille femme, le foulard sur la tête, ma ouvert. Julien, le visage pâle, a murmuré :
Je suis désolé ma femme est dans les bois avec deux nouveaunés. Nous navons rien. Je suis prêt à travailler pour de la nourriture.
La vieille dame ma fixé longtemps, comme si elle lisait mon âme. Enfin, elle a parlé doucement :
Il y a du travail à la pelle: couper du bois, entretenir le jardin, soccuper des animaux. Mais dabord prends ceci. Elle ma tendu un panier contenant du pain, du lait et des œufs. Les enfants en ont le plus besoin.
Julien a failli pleurer. Il la remerciée avec chaleur et a couru revenir, serrant le panier comme un trésor.
En franchissant la porte de la cabane, ma femme tenait les jumeaux, épuisée jusquà la moelle. Dès quelle a vu la nourriture, elle a crié et ma enlacé.
Tu as réussi?!
Jai déposé le panier sur la table et lai pris dans mes bras.
Je ne sais pas combien de temps cela nous tiendra, mais nous avons enfin une chance. Jai compris une chose: je ne peux plus avoir peur. Jai vous, et cest suffisant.
Elle sest blottie contre moi, lespoir brillant dans ses yeux.
Les enfants se sont endormis, repus et sereins. Pour la première fois depuis des jours, nos cœurs ont senti quil y avait une route devant nous. Longue, difficile, mais partagée.
Nous y arriverons, aije chuchoté.
Oui. Ensemble, a répondu Julien.
Et dans sa voix, il ny avait plus de rage, plus de désespoir. Seulement une confiance nouvelle.







