Mariée à un handicapé. Un récit
Merci infiniment pour tous vos soutiens, vos cœurs, vos partages, vos commentaires sur mes histoires, sans oublier ceux qui sabonnent et, bien sûr, les généreux pourboires de la part de moi-même et de mes cinq matous.
Et si le récit vous plaît, un petit partage sur les réseaux na jamais fait de mal à personne cest mon p’tit plaisir dauteur !
Ma fille est rentrée bien tard de la clinique, où elle travaille comme infirmière aux urgences. Elle a traîné un long moment sous la douche, puis, habillée de son peignoir, elle sest dirigée vers la cuisine.
Il reste des boulettes et des pâtes sur la poêle, a suggéré sa mère en jetant un œil à son visage, tu sembles épuisée, Delphine. Tes sûre que ça va ?
Je ne mangerai pas, je suis déjà assez affreuse comme ça, si je mempiffre, même le facteur détournera le regard, a répliqué Delphine dun ton sombre en se servant du thé.
Mais enfin, doù tu sors ça ? sest exclamée sa mère. Tes très bien comme tu es, tas des jolis yeux, un nez en place, une bouche normale, arrête de te dénigrer, Delphine !
Oui, mais toutes mes copines sont casées depuis belle lurette, sauf moi ! Ya que des gars loufoques qui me trouvent à leur goût. Ceux qui me plaisent, eux, ne me voient même pas. Quest-ce qui cloche chez moi, maman ? a-t-elle soupiré dun air renfrogné.
Tu nas simplement pas encore croisé la bonne personne, cest pas le moment, cest tout, tenta de la rassurer sa mère. Mais Delphine semporta encore plus.
Cest ça, jai des “jolis yeux”, parce quils sont tout riquiqui ! Les lèvres trop fines et regarde ce nez ! Si on avait des sous, je me ferais refaire tout ça, mais bon, on est loin dêtre Crésus ! Donc jai décidé de me marier avec un accidenté de la vie À la clinique, ya plein de types dont les copines ont filé après un accident. Jai plus vraiment le temps de faire la difficile, jai trente-trois ans, lhorloge tourne, bientôt ce sera trop tard !
Allons, Delphine, tu racontes nimporte quoi Regarde ton père, ses jambes cest plus ce que cétait. Je croyais quau moins mon gendre pourrait donner un coup de main au jardin, ça aurait été utile, mais là, on fait comment ? sécria la maman, avant de se raviser :
Enfin, tu sais, Delphine, pas besoin de timposer ça. Et puis, tu sais, le voisin, Baptiste, il a toujours eu un faible pour toi. Un gars solide, quelquun de fiable, imagine les beaux enfants que vous auriez ensemble
Oh là là maman, Baptiste ne tient pas en place, change de boulot comme de chaussettes et puis, il carbure au vin rouge ! Timagines la conversation à table ? Non merci, protesta Delphine.
Mais tas pas besoin de discuter avec lui. Faut lui dire : “Baptiste, retourne la terre avec la motobineuse”, et après tu passes à table. Ou tu lenvoies faire les courses, il obéit bien. Peut-être que vous pourriez vous entendre risqua la mère, pleine despoir, mais Delphine soupira, repoussa son thé à moitié bu et se leva.
Je vais me coucher, maman. Franchement, tu ne maides pas Je croyais que tu me comprenais, mais en fait tu penses comme tout le monde, que je suis une sorte de vilain petit canard.
Mais non, Delphine, ma chérie ! tenta de la rattraper sa mère, mais Delphine balaya lair dun geste de la main : Laisse tomber, maman !
Et elle claqua la porte de sa chambre juste sous le nez maternel.
Allongée dans le noir, le sommeil aux abonnés absents, Delphine repensa à ce jeune homme arrivé récemment. On lui avait amputé la jambe jusquà la cheville.
Cétait dans un immeuble en ruines. Une plaque de béton lui était tombée dessus. Enfin, limmeuble devait être démoli et, allez savoir pourquoi, il sy était engouffré, et quand on la extirpé, cétait trop tard pour la jambe.
Personne ne venait le voir. Il était jeune, même pas trente ans.
Au début, il fixait Delphine intensément, lui serrait la main après lopération, la regardait comme un chiot abandonné. Mais il a réalisé ce qui lui était arrivé, et puis il sest mis à fixer le plafond, lair morne et perdu. Curieusement, ça lui faisait plus de peine quavec les autres, peut-être parce que personne nétait là pour lui.
Tu crois que je pourrai remarcher ? a-t-il demandé sans lever les yeux sur elle récemment, et Delphine a répondu fermement :
Bien sûr, tout va sarranger, tu es jeune après tout !
Tout le monde dit ça. Tas quà venir essayer une vie sur une jambe, tu verras si cest fun sest-il brusquement énervé en lui tournant le dos, comme si cétait sa faute à elle.
Fallait pas grimper là-dedans ! sest-elle vexée à son tour. Tu tes cherché les ennuis aussi, hein !
Jai cru voir quelque chose, a-t-il marmonné sans conviction. Et depuis, quand elle entrait dans la chambre, il lui présentait le mur.
Delphine, elle, le détaillait en douce. Il avait des yeux clairs, presque givrés, mais un visage agréable cétait trop bête ce qui lui était arrivé
Tu me prends en pitié ? la-t-il un jour prise au dépourvu en captant son regard. Je le vois bien, tas pitié. Forcément, un gars comme moi, faut compatir, de lamour je peux oublier !
Les gens comme moi non plus, faut pas rêver, malgré mes jambes et bras au complet, on me trouve pas à la hauteur, même pas digne de compassion Si jétais amputée, au moins on aurait pitié, lança Delphine, toute émue jusquaux larmes.
Mais voilà-t-y pas que Marc cest son prénom esquisse alors son tout premier sourire pour elle :
Tes pas très maligne parfois, franchement. Toi, moche ? Tu rigoles jespère. Moi, je tenvie en silence, cest un vrai supplice, tu sais ?
Delphine ouvrit grand les yeux. Étrangement, elle le croyait vraiment.
Elle osa alors ce quelle avait sur le bout de la langue depuis des jours :
Dis, si jamais cest toi que je choisissais, tu voudrais mépouser ? Tes silencieux, donc tu mens, je le savais !
Elle fit mine de bouder et se dirigea vers la porte.
Marc, sur ses coudes, sest redressé tant bien que mal sur le lit comme pour la rattraper. Puis, se rappelant quil ne pouvait pas courir, il lança derrière elle :
Épouse-moi, Delphine ! Je te jure que bientôt tu ne verras même plus pour ma jambe, je vais me remettre vite, sil te plaît, ne pars pas, Delphine !
Delphine sest arrêtée tout juste dans le couloir, les larmes pas loin mais le cœur léger, car cétait LUI, elle en était persuadée.
Peu importaient ses complexes, ou même la jambe de Marc, cétait leur rencontre, tout simplement.
Le moment était venu, comme disait toujours sa mère
Marc attaqua sa rééducation comme un gladiateur. Il avait un but : épouser cette fille incroyable, redevenir debout sur ses deux pieds pour leur avenir commun.
Tout ce quil voulait, cétait que Delphine ne se sente plus jamais inutile. Il en avait un besoin fou, il ne voulait vivre que près delle, pour elle.
Dis donc, tu serais pas amoureuse, toi ? questionna la mère peu de temps après. Regarde-moi un peu la mine épanouie ! Et tu te disais moche ?
Delphine nia à peine, elle flottait sur un petit nuage, tout ce à quoi elle aspirait, cétait de voir Marc gambader comme avant, sur son nouveau pied.
Ils prolongeaient leurs flâneries : dabord dans le jardin de la clinique, puis, bientôt, dans les rues enneigées, illuminées pour Noël
Tu vois, limmeuble a disparu, cest là que je me suis fait coincer, lui montra un jour Marc.
Mais quest-ce qui tavait pris dy entrer ? Tu ne me las jamais raconté, tu sais.
Tu vas te moquer, jai vu un chiot noir et blanc amaigri. Jai eu peur quil gèle. Jai voulu le sauver et puis voilà, expliqua Marc.
Oh, regarde là-bas, un chien famélique qui ose pas sapprocher, murmura Delphine.
Mais cest sûrement lui ! sécria Marc, tandis que le chien trottina vers eux, les raccompagnant jusquà limmeuble.
Incroyable ! La chance de Delphine, elle a épousé un beau mec, plus jeune quelle, avec un appart et pas de belle-mère ! se moquaient gentiment les copines au mariage.
La maman de Delphine a même versé sa larme démotion quand Marc la appelée maman.
Lui, il sort de lASE, pas de famille du tout. Un type bien, simple et aimant et lessentiel, cest quils saiment, basta.
Le potager de la grand-mère ? Oh, ça peut bien attendre, dautant que Marc sen sort partout et partant, tout va dans le bon sens.
Aujourdhui, Delphine, Marc et le chien Oscar vivent à trois. Mais bientôt ils seront quatre : Delphine et Marc attendent une petite fille
Ne baissez jamais les bras : le bonheur peut surgir là où on ne sy attend pas.
La vie, après tout, est si merveilleuse grâce à ses surprisesEt parfois, le soir, quand Oscar sendort sur le tapis et que la lumière se tamise, Delphine enlace Marc sans bruit. Le vieux miroir dans le couloir ne reflète plus ses complexes, ni ses doutes, juste la douceur tranquille de leurs sourires mêlés. Par la fenêtre, la lune pose ses reflets sur la jambe artificielle, lintégrant comme un simple détail de leur décor, et sur les photos accrochées qui racontent, sans mots, leur aventure inattendue.
Dans ce cocon fragile et vivant, la petite fille donne déjà des coups timides, un cœur minuscule qui répond, comme une promesse, à celui de ses parents : ensemble, ils nont plus peur de lavenir.
Et Delphine se dit, en caressant le ventre rond, que la vie réserve peut-être moins de miracles quon ne lespère, mais que parfois, tout ce quil faut, cest croiser la main de quelquun qui comprend, et bâtir à deux son propre miracle.
Le resteles ombres, les blessures, les regretsfond dans la nuit comme la neige sur les toits du quartier; et chaque matin, cest lamour qui gagne du terrain.







