Quand on se remémore les années lointaines, il me vient à lesprit lhistoire dOdette, femme discrète que lon ne voyait guère parler damour.
Odette avait quarantesix ans quand son époux, Jacques, la laissa pour une passion plus jeune de dix ans, nommée Clémence. Pendant quatre longues années, elle erra dans le noir dune profonde mélancolie, mais le temps atténua la douleur. Son fils, Pierre, eut lui-même un petit garçon, et Odette acquit une petite maison de campagne dans le Périgord, pour que le petit Lucas puisse respirer lair pur des champs chaque été. Là, elle sattacha à la terre, plantant tomates et poivrons, et adopta un bichon frisé quelle nomma « Gustave ». Elle na jamais pardonné à Jacques, mais le souvenir sestompa peu à peu.
À cinquante ans, elle décida quil nétait plus trop tard pour rencontrer quelquun, sans savoir où ni comment. Infirmière dans une polyclinique pédiatrique de Lyon, elle ny croisait guère de prétendants. Ses amies lui proposèrent de surveiller le voisinage de la maison de campagne, mais elle balaya lidée: tous les hommes étaient mariés, et aucun ne viendrait seul à la ferme. Elle conclut que son destin était davancer seule.
Le jour où elle eut cinquantedeux ans, Jacques mourut subitement dune crise cardiaque. Odette, étonnée de néprouver que de la pitié pour son fils, alla aux funérailles, plus par devoir que par désir. Assise à la table du repas funèbre, elle croisa le regard dun homme. «Quel bel homme», pensat-elle, avant de se rappeler le contexte. Elle baissa les yeux sur son assiette pour ne pas le fixer.
Cinq minutes plus tard, une voix séleva à côté delle :
Excusezmoi?
Il se leva, déplaça légèrement son siège et sassit près delle, tenant encore son plat.
Pardonnez mon intrusion, réponditil avec un sourire. Je nai jamais vu des yeux si doux. Jaimerais faire votre connaissance. Je mappelle Michel.
Odette ne sut que murmurer :
Odette
Michel était un interlocuteur agréable, et surtout, aucun anneau ne brillait à son doigt. «Tu deviens folle, ma vieille», se reprochat-elle intérieurement, mais elle ne pouvait résister à son charme. Vers la fin de la conversation, il demanda :
Vous êtes la veuve de qui?
De Jacques, réponditelle dune voix sèche.
Michel la regarda, perplexe, puis lança :
Je pensais que la veuve était celle-là, parmi les jeunes, plus pâle, les larmes aux yeux.
Cest la seconde, précisa Odette. Jai été la première.
Un rire séchappa de Michel :
Ce sera une histoire amusante, je le sens
Et, comme il lavait prédit, il raconta à qui voulait lentendre comment il était allé aux funérailles dun collègue et avait emmené la première épouse du défunt. Odette, elle, rougissait, devant les remarques sur le fait que le mari nétait plus le sien, même sil lavait autrefois été. Mais ce qui importait, ce nétait pas le bruit, cétait le sentiment qui sétait installé dans son cœur. Elle était réellement tombée amoureuse de Michel, et, dune façon étrange, elle remerciait son premier époux davoir ouvert la porte à cette rencontre.
Ainsi, les années ont passé, mais le souvenir dune rencontre inattendue au bord dune table de deuil reste gravé, un rappel que lamour peut surgir même après les adieux.






